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Grand témoin - La police contre la violence [2/2]


Dans les années 60, le père Joseph Wresinski d’ATD Quart Monde écrivait dans la revue Igloos : " la silhouette familière du "flic" passe dans les rues de la cité, elle fait partie de la vie de tous les jours, il n’est nul besoin de sortir de son monde pour la rencontrer. " Même si l’analyse est moins juste aujourd’hui, il serait intéressant de revenir à cette proximité de la police, qui la met en mesure de faire des propositions dans de nombreux domaines : éducation, travail pour mettre les familles devant leurs responsabilités, lutte contre les gains de la violence (blanchiment, économie souterraine), travail sur les formes de l’habitat, sur les conditions de logement, sur les équipements sociaux, sur la culture, les circuits de distribution de certains films, sur la circulation des armes par nature ou par destination, sur les conduites addictives qui favorisent les passages à l’acte et rendent leurs consommateurs agressifs (alcool, drogues).

Le policier peut faire part de son expérience et apporter sa contribution dans le partenariat nécessaire à mettre en œuvre pour un plan cohérent et concret de lutte contre la violence. Par exemple, il peut dire comment il perçoit les effets des jeux vidéos, des films… sur les esprits les moins forts. Et à cet égard, ses observations, ses propositions doivent être portées comme contribution essentielle à l’œuvre collective, à entreprendre pour éradiquer la violence de la société.

En particulier, il peut aussi demander à quoi sert de dénoncer la violence si on ne dénonce pas les causes. L’îlotier sait qu’il ne faut pas entasser les hommes dans des cités immenses, mais qu’il faut au contraire les faire sortir de l’anonymat. Tout policier sait que si on ne réagit pas, le risque de " ghettoïsation " est très fort. Par la connaissance qu’il a des délinquants et des causes de la déviance, le policier sait comme il est important de lutter en amont pour responsabiliser les personnes, les reconnaître, éviter les situations d’échecs (échec scolaire, chômage, désagrégation de la cellule familiale).



Mais dans ce combat collectif, la police a parfois l’impression d’être laissée seule face à la violence. Le policier est, selon l’expression qu’Albert Camus, dans Les Justes, prête à Skouratov, Directeur de la Police, " au centre des choses ". Le policier vit la violence ou plutôt les violences de la société au quotidien. D’une part, il prévient si possible et de toute façon constate l’ensemble des crimes et délits. Il est au contact des victimes de ces faits et se doit d’en rechercher les auteurs. Rien ne lui est étranger. Il est un expert en humanité. Tel le médecin, il fait face à ce qui est malade dans le corps social. Perdant vite toute illusion sur la nature humaine et le jeu auquel se livrent les gens à tous les niveaux, il est guetté par le danger du cynisme et du durcissement. Il lui arrive de douter du sens de ses interventions : " Si la société ne veut pas se défendre, à quoi bon arrêter les délinquants, qui une fois relâchés, recommenceront ? ". Par ailleurs, le fonctionnaire de police, du fait de sa disponibilité, de ses horaires de travail particuliers, en arrive à s’enfermer dans un univers culturel propre. Il est un homme " des frontières " en contact avec la réalité humaine la plus crue. Ce métier engage tout l’être. Il est parfois physiquement dangereux et en tous cas moralement éprouvant. Or, la police ne peut pas reculer. Elle ne peut pas échapper au face à face avec l’agression, le meurtre, le suicide, la violence et la misère. La police n’a pas la possibilité de faire appel à d’autres qu’à elle-même. Bras armé de la justice et de l’ordre public, elle est le dernier rempart, la dernière limite, le dernier secours. Élément de cohésion sociale dans une société atomisée, le policier doit être le dernier à rester debout.

Mais les fonctionnaires de police n’ont pas pour autant l’impression qu’on leur accorde la confiance. Témoin direct, le policier est lui-même de plus en plus victime de violences. Représentant de l’ordre, jouant de l’autorité, il peut être dans le collimateur à un moment ou à un autre. Dans sa confrontation à la violence, il doit être équipé pour lutter avec le matériel nécessaire ; mais il doit également être soutenu au niveau juridique par sa hiérarchie et par l’appareil judiciaire. Si la loi doit être soucieuse des droits de la défense, il ne faut pas perdre de vue qu’elle est d’abord faite pour protéger la société : les victimes d’abord, et ceux qui sont chargés - dans un cadre légal et selon le respect des procédures - de faire appliquer la loi. La loi doit faire peur, intimider, dissuader les délinquants potentiels. C’est la première des préventions.

Il est vrai que dans la police - comme dans toutes les professions ou dans toutes les catégories socioprofessionnelles - tous les éléments ne méritent pas la confiance. Cela dit, trop souvent, le policier se retrouve seul. Seul à dénoncer l’injustice, l’agression, la contravention sans aucun soutien de la population, Quand l’îlotier passe dans la rue ou la cité, il rassure ; mais quand il se retrouve confronté aux situations de violence, il se retrouvera seul et ne pourra compter sur l’aide de personne. Le policier se sent une pièce d’un grand puzzle dont il n’est pas le maître. Finalement il n’a pas le dernier mot, parfois pas de pouvoir du tout, jouet d’influences, soumis à des contradictions auxquelles il doit céder. Il y a des choses aberrantes sur lesquelles on demande au fonctionnaire de police de fermer les yeux. En même temps le policier doit continuer de se battre contre le " non dit ". Il doit refuser de se laisser prendre par l’indifférence. Il n’a pas le droit de s’habituer au crime, de banaliser la mort. Le policier est appelé à être un professionnel sans pour autant être un blasé ; il doit être un fonctionnaire sans jamais se résigner.



Du milieu de ces questionnements surgit une interrogation : Peut-on être policier et chrétien ? Mais est-ce vraiment contradictoire ? Certes, pour le citoyen qui a choisi ou accepté d’être responsable de l’ordre public, de faire respecter les lois et les règlements, de prévenir ou constater les crimes et délits, d’en rechercher les auteurs et de les livrer à la Justice, être chrétien n’est pas une aventure ordinaire. Un individu peut pourtant être à la fois policier et chrétien à condition qu’il ne s’agisse pas simplement de deux étiquettes juxtaposées, mais que la foi informe autant que possible la manière d’être ou de ne pas être policier. Il doit apprendre sans complexe que la Police contribue au bien commun, qu’en assurant la sécurité de tous, elle sert la liberté et donc la vérité. Il pourra méditer ce texte de l’Académicien Jean Guitton : "Si le Gardien de la Paix est chrétien, alors il comprend que son esprit est celui du Centurion que Jésus donne en exemple. Il est fier d’avoir dans la Cité un emploi si caché et si nécessaire, il élève son métier jusqu’à la grandeur secrète d’un ministère. Un service de paix exige beaucoup d’amour". Cette recherche propre à chacun de conciliation entre foi et profession se devait-elle de déboucher sur une démarche collective ?



Itinéraire de l’association " Police et humanisme "

De 1955 à 1962, la France a été engagée dans des opérations de maintien de l’ordre particulièrement graves aussi bien en Algérie qu’en métropole avec leur cortège d’attentats, de représailles. Les " ratonnades ", les mitraillages de commissariats la nuit, les bombes, les interrogatoires musclés, certains allant jusqu’à l’usage de la torture, les manifestations violentes, étaient le lot quotidien. Un journaliste bien connu, Gilbert Cesbron, avait affirmé : " Un chrétien ne peut pas être policier. "

Nous étions quelques-uns à penser qu’il devait être possible malgré tout de vivre notre foi chrétienne dans notre profession et dans la loyauté envers les autorités tant que leurs ordres, directives ou pressions respectaient notre conscience. Or si le policier se sent parfois isolé et incompris dans la société, il l’était aussi dans l’Eglise. Nous avons pourtant fini par trouver une écoute auprès de quelques prêtres, notamment de la mission de France.

En 1963, notre groupe informel connaissant une certaine extension, il a décidé de constituer une association légale qui a pris le nom de " Police et Humanisme " avec pour objet de " favoriser l’exercice des métiers de police selon une approche déontologique dans le respect du bien commun, des Droits de l’Homme et des institutions au service de tous les citoyens ".

Par le nom de l’association, nous voulions rappeler que le matériau du policier, c’est l’homme. Selon le livre de la Genèse, Dieu dit : " Faisons l’homme à notre image comme notre ressemblance " (Gn. 1, 26) et à son image Dieu nous créa. Voilà pourquoi, tout visage d’homme ou de femme est pour nous une facette, une icône du visage de Dieu et que nous devons respecter, quoi qu’il ait fait.

Dès le début, nous voulions aussi dire à nos collègues et à l’Eglise que nous ne voulions plus être les exécuteurs de basses œuvres, que nous rejetions le mépris de la personne humaine, que nous refusions des méthodes inadmissibles pour la recherche de la vérité ou pour le maintien de l’ordre public. En créant "Police et Humanisme", nous voulions créer une prise de conscience du rôle que nous devions jouer en tant que chrétiens dans notre profession. Nos réunions sont toujours dirigées vers ce but : réfléchir à partir de ce que nous vivons au quotidien dans notre profession, mettre en commun nos expériences professionnelles au regard de nos convictions chrétiennes.

L’association est composée d’équipes locales de policiers sans distinction de grades ou de services - les délégations -, qui se sont implantées en province depuis 1986. Elles se rassemblent une fois par mois et au niveau régional une fois par trimestre. Actuellement un prêtre ou un diacre assure l’accompagnement spirituel des délégations, en lien avec l’évêque du diocèse. Tous les ans une assemblée générale est tenue en province et à Paris. La dernière vient d’avoir lieu en octobre à la Trappe de Sofigny (Orne) sur le thème : " Être chrétien dans la Police : un handicap ou une chance ? Qu’est ce que cela appelle à vivre et à faire ?".

La communication interne et externe est assurée depuis avril 1973 par un bulletin de liaison qui en décembre 1989 a pris le nom de Veilleur. Ce bimestriel permet aux membres de s’exprimer. Il est diffusé également auprès de différents services de Police et mouvements d’Église.



Les thèmes des réunions tenues au cours de l’histoire bientôt cinquantenaire de "Police et Humanisme" sont révélateurs des orientations de l’association. Certains concernent la pratique professionnelle et notamment les différentes formes de violence, avec des travaux sur les rapports du policier chrétien au plaignant et au suspect (1965), le suicide (1978), l’alcool (1979), l’" insécurité routière " (1983), le policier face à la peur (2000)… En 1987, a eu lieu une série de réunions sur le terrorisme avec des intervenants extérieurs : magistrats, presse politique et Mme Rudetski, présidente de "SOS attentats".

D’autres activités tendent à ébaucher une ouverture du monde de la Police sur la société : le 16 mai 1968, nous avons participé à une rencontre avec des étudiants de la Sorbonne, rue Gay-Lussac sur le thème d’actualité : "Le policier face à la violence". En mai 1969 c’est notre première participation au pèlerinage de Chartres avec les étudiants sur le thème: "Abattre les frontières", et en mai 1970, participation au pèlerinage de Chartres avec le monde du travail. En janvier 1976 le premier diacre policier est ordonné à Paris par le Cardinal Marty.

En septembre 1993, une démarche oecuménique rassemble plus de 300 policiers à Rome autour du Saint Père. En mai 1998: organisation du 3ème Symposium européen des Polices, des Églises et des États à l’Assemblée Nationale réunissant 384 policiers et religieux de toutes les confessions venus de 37 nations européennes (et du Québec) pour réfléchir pendant 4 jours sur " l’éthique professionnelle des Polices européennes à l’horizon du 3ème millénaire ". Mars 1999: organisation à l’UNESCO d’un colloque sur: " Comment réagir ensemble à la violence dans le respect des droits de l’homme ? Investir sur l’espérance ".

L’association qui s’est déclarée à la Préfecture le 22 mai 1974 a fait l’objet d’une reconnaissance progressive par l’administration de l’État laïc, pour ses activités à caractère social. En particulier, "Police et Humanisme" est à l’origine en septembre 1979, de la création de "SOS Policier" : depuis octobre 1996 une permanence d’accueil et d’écoute, animée par l’association, est ouverte à tous les policiers en proie à la solitude et aux difficultés relationnelles existant dans certains services.

Chaque année, les délégations sont à l’origine de la célébration d’une messe où sont invités familles et collègues de policiers décédés. Des policiers souvent tués en accomplissant leur mission contre la violence.



Pour nourrir notre démarche, rappelons-nous le message que le Pape Jean-Paul Il a adressé aux jeunes lors des JMJ qui se sont déroulées cet été au Canada : " Je vous invite à faire le choix le plus exigeant : celui de la vie contre la mort, de la vérité contre le mensonge, de la justice et de la solidarité contre les plaisirs illusoires". Il leur a également confié le testament de son espérance : qu’ils soient à leur tour la lumière d’un monde à humaniser, le sel d’une Église à aimer. Et de conclure : " On demande des bâtisseurs ". Qu’attendons-nous pour retrousser nos manches et nous mettre au travail sur ce grand chantier où nous attend le Christ?


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Dernière modification : 26/08/2009