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Les faits marquants du dimanche après-midi (session 2003)


Synthèse du dimanche après-midi de la session 2003 des Semaines Sociales de France, "L'argent".       
   





Les conférences de dimanche ont été consacrées à s’interroger sur la transformation. Transformation du fonctionnement de la finance et des institutions internationales le matin, et plus modestement de la personne l’après-midi. Modestie ne signifie d’ailleurs pas simplicité, comme l’a montré le discours du jésuite Etienne Perrot : l’exercice de notre responsabilité personnelle face à l’argent demande une réflexion approfondie. Même si cela ne l’a pas empêché à plusieurs reprises de citer sa grand-mère, dont le bon sens l’a aidé à dissiper quelques ambiguïtés.




L’économiste et professeur d’éthique économique à l’Institut catholique de Paris s’est d’abord attelé à définir notre posture face à l’argent. Un mot pour le résumer ? Sans doute le salut, au sens latin de santé. « La santé, c’est d’être capable de réagir aux infidélités du milieu, aux changements perpétuels » qui affectent aussi bien la société, la famille, que l’argent, a-t-il avancé. Ces mutations sont permanentes, et c’est bien pour ça « qu’il n’est pas question de vouloir rebâtir le système idéalement dans notre tête ».

Mieux vaut donc se référer à la pensée du prophète Michée, qui nous donne trois pistes. D’abord « accomplir la justice », c’est-à-dire, selon Etienne Perrot, « respecter la communauté dans laquelle on vit, ce qui passe par payer ses impôts en solidarité avec la communauté ». Ensuite « aimer avec tendresse », être attentif aux situations personnelles : on manque encore trop souvent « d’attention à la singularité des personnes, une attention pourtant indispensable à une vraie solidarité ». Enfin le prophète Michée appelle à « marcher humblement avec son Dieu », et donc avoir « le souci des pauvres », comme l’explique le jésuite.


L’examen critique des gains


Etienne Perrot s’est également interrogé sur notre attitude face aux origines de l’argent gagné. Bien sûr, tout gain venant de la prostitution ou des jeux de hasard est « suspect pour toute conscience éclairé ». Mais la légalité de ces activités n’exonère pas de tout examen critique sur les conséquences de nos revenus sur autrui.

Premier domaine visé : le travail, pour lequel on doit payer le juste prix. Etienne Perrot rappelle alors que, dans ce juste prix, « la doctrine sociale catholique demande à ce que le revenu soit suffisant pour assurer la subsistance de l’ouvrier et sa famille, et même d’accumuler un petit pécule ». Le jésuite appelle à dépasser les récriminations prévisibles des économistes face à cette position, en poussant à « des changements institutionnels et politiques tout en faisant un travail sur nous même ». Cet examen critique porte aussi sur le pendant du travail, le capital : si le risque doit être rémunéré, il faut que « ce risque ne soit pas uniquement financier, mais aussi celui des fournisseurs, des salariés… La communauté de risque fonde la solidarité ».


La semence de l’argent


L’orateur s’est ensuite s’intéressé au dernier versant du problème : l’usage de notre argent. « L’attitude chrétienne ne consiste pas à se débarraser de l’argent, mais à l’utiliser selon nos responsabiltés envers à autrui », a-t-il souligné. L’autre mot d’ordre est de s’efforcer de « payer le juste prix » : d’après tradition des théologiens, le juste prix se trouve non par l’évaluation du marché mais grâce à « une évaluation commune, c’est-à-dire une évaluation qui a le souci du bien commun ». L’épargne est également concernée : « avant de se donner bonne conscience avec les placements éthiques, il faut d’abord s’interroger sur la transparence des critères retenus pas ces fonds ou encore sur la politique d’intervention de l’entreprise», bref sur des questions très concrètes.

Enfin le don, que beaucoup de conférenciers ont appelé à redécouvrir, n’est pas oublié par Etienne Perrot. Ce don, « qui peut donner un sentiment d’euphorie une fois réalisé », doit être également examiné sous l’angle de l’efficacité. La sagesse de sa grand-mère fait alors réapparition, avec l’adage « gaspiller, c’est pire que voler ». Plusieurs questions doivent donc venir à l’esprit de chacun avant de passer à l’acte, comme de savoir « quelle part d’argent va toucher au final celui que je veux aider », et si « l’association à qui je donne est transparente ». A cette condition les préceptes du prophète Michée seront pleinement réalisés.

Les réactions du public


La sagesse de la grand-mère d’Etienne Perrot, invitée surprise de cette conférence, a retenu l’attention du public. Mais sans doute moins que le salaire des hauts dirigeants, thème que le jésuite avait déjà abordé au cours de sa conférence, mais sur lequel il est revenu longuement à la demande du public, visiblement partagé sur ce sujet. « Les revenus actuels de nos élites économiques ne sont justifiables ni par l’économie ni par la morale » a-t-il martelé. « Mais je ne cherche pas à juger des personnes, mais bien un système. C’est à chacun d’exercer la critique sur son fonctionnement » a-t-il précisé. A la sortie de la conférence, l’invitation avait été entendue. Gilles Denoyel, venu aux semaines sociales pour la première fois, se réjouissait de cet exposé « stimulant, qui me montre que nous avons beaucoup de progrès à faire : c’est vrai pour les salaires des dirigeants, mais aussi pour le salaire de chacun, dont on doit se demander s’il est justifié ».


La conclusion de Michel Camdessus


camdessusLes idées et les grands thèmes abordés au cours de trois jours de conférence se bousculaient encore dans les têtes quand Michel Camdessus a pris la parole dimanche en milieu d’après-midi en conclusion. Une conclusion à laquelle assistaient le Cardinal archevêque de Paris Mgr Jean-Marie Lustiger et le cardinal Roger Etchegaray. Quel sentiment prédomine chez tous les participants ? Sans doute que ces Semaines sociales de France ont permis de mieux cerner notre rapport à l’argent, un rapport décomplexé « face à son usage, pour la satisfaction de nos besoins ». Son influence s’étend, à mesure que grandit un malaise : « existe-t-il encore un endroit pour l’échange gratuit, pour le don ? »

Michel Camdessus a alors lancé une double mise en garde. D’abord contre tout sentiment de fierté car « nous bricolons nos règles pour l’usage de l’argent » : « il faut que finisse les grandes déclarations sur la générosité des Français car nous ne le sommes pas tant que ça », a-t-il notamment rappelé. Mais pas question d’avoir peur non plus face à l’Argent, « Léviathan » des temps modernes. Il y a « toujours quelque chose à faire pour remettre l’argent à sa place. Les politiques ont plus de marge de manœuvre qu’on ne le croit. »

« L’amour de l’argent est la source de tous nos maux » : le gouverneur honoraire de la Banque de France le reconnaît bien volontiers, mais préfère s’intéresser à des questions plus concrètes. Le salaire des hauts dirigeants par exemple, souvent évoqué pendant la session, et qu’il faut « contrôler ». Mais ce sujet polémique ne doit pas éclipser un autre moins évoqué, celui des salaires situés à l’autre bout de l’échelle sociale, chez ces travailleurs ou chômeurs pauvres qui « ne peuvent subvenir à leurs besoins ». « L’ébauche d’un partenariat avec ATD Quart Monde a permis d’entamer un dialogue sur cette thématique » s’est félicité Michel Camdessus.



Répondre à la nouvelle donne économique mondiale doit aussi inciter « à réhabiliter le don pour faire face à toutes les asymétries du monde » ou encore à s’engager pour « le respect de la parole donnée ». « La pensée sociale chrétienne doit continuer de s’enrichir sur ces questions, mais aussi influencer les pouvoirs publics qui peuvent transformer le système international », a ajouté l’ancien directeur du FMI. Mais elle a aussi pour mission de renverser une logique trop présente qui rend les électeurs des pays occidentaux insensibles au développement du reste du monde, et pousse les décideurs à l’immobilisme. « C’est un formidable appel au renouvellement de notre responsabilité citoyenne », s’est-il enthousiasmé.



Avec un Forum social européen qui s’est tenu en parallèle aux Semaines sociales, la question de l’Europe s’est imposée naturellement. Une Europe qui pose un problème quand on parle de référence religieuse, sujet surlequel les représentants français cherchent à faire prévaloir une « lecture réductrice des racines de l’Europe ». Au même moment, la préparation d’une loi contre le port de signes religieux à l’école fait aussi naître « une inquiétude pour la libre expression des croyances religieuses de chacun ». Problème également quant aux « nouvelles responsabilités mondiales de l’Europe à 25 », qui ne peut tolérer que l’Afrique « soit à nos portes le continent de la désespérance ».

Les problématiques européennes sont esquissées, elles trouveront un écho plus grand encore pour les Semaines sociales du centenaire, l’année prochaine à Lille, qui réuniront des participants venus de tout le continent. « Ce n’est rien moins que l’Europe du 21è siècle que nous inaugurerons ensemble » a promis Michel Camdessus, appelant chacun à accompagner et soutenir cette nouvelle aventure : « nous sommes certains que vous voudrez faire de cette rencontre votre affaire et votre fête ».

   

A la sortie du Palais de la Mutualité


Réhabiliter le don et le partage comme le demande Michel Camdessus, ils ont été nombreux à s’associer à ce vœu au sortir de ces trois journées de rencontre et de conférences. Comme Michel Menou qui se réjouit que les sessions n’aient « pas donné une vision caricaturale de l’argent, tout blanc ou tout noir : c’est avant tout un moyen qu’il faut exercer avec responsabilité ». Catherine Albertalli travaille dans une banque : « cette responsabilité va me pousser à m’interroger sur mon épargne, à chercher une forme de placement qui me permette d’assurer mes vieux jours mais qui donne aussi vie à un projet concret ».

Place à présent aux Semaines sociales du centenaire. Avec ce vœu d’un participant: qu’on instaure « un véritable partenariat avec tous ceux qui vivent dans la pauvreté, afin que les discours donnés ici s’incarnent véritablement. L’institution des Semaines sociales grandit en s’ouvrant à l’Europe, elle ne doit pas se couper de ses bases. »



Renaud Honoré
Centre de Formation des journalistes.




 
Dernière modification : 27/08/2009