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Synthèse de la session 1995

Synthèse de la session 1995 des Semaines Sociales de France, "Une idée neuve : la famille, lieu d'amour et lien social".


La famille est le fait social le plus ancien de l'humanité. Le modèle familial de nos sociétés occidentales imprégnées de christianisme est fondé sur le couple formé par un homme et une femme qui s'unissent librement pour la vie entière, et dont l'union, reconnue par la société au moyen d'un acte officiel, le mariage, a entre autres buts majeurs, celui de mettre des enfants au monde et de les éduquer.

Aujourd'hui ce modèle est plus ou moins mis en question. Certes il est toujours largement dominant. Mais la baisse de la nuptialité, l'augmentation des divorces, la diminution de la natalité et la part croissante des naissances hors-mariage, la progression du nombre des familles "monoparentales" ou "recomposées", manifestent la fragilité de plus en plus grande du modèle traditionnel. Cette évolution n'est pas propre à la France.

Et pourtant la famille est jugée plus que jamais comme un lieu d'amour, où l'on se trouve bien. De toutes les institutions, elle est regardée comme la plus solide.


Le couple devant le mariage


La relation entre l'homme et la femme a connu dans les décennies récentes une évolution décisive. D'une situation de relative dépendance, la femme est passée à une situation de liberté, et c'est là un progrès majeur. Parallèlement l'amour a pris une importance quasi exclusive dans la rencontre entre l'homme et la femme. L'Église peut d'une certaine façon s'en réjouir, elle qui a joué un rôle essentiel dans cette promotion de la liberté de choisir fondée sur l'amour. Mais les autres dimensions de la rencontre homme-femme et surtout du projet de vie commune la prolongeant n'ont plus leur juste place. Tandis que l'environnement social, considérant que la relation au sein d'un couple ne relève plus que du domaine privé, ne favorise plus, comme il le faisait jadis, la pérennité de la vie commune.

Ainsi la durée du couple n'est-elle plus attendue que de la durée du sentiment initial. Or ce sentiment repose seulement sur l'image que chacun s'était faite de l'autre. Quand un jour un des membres du couple ou chacun d'eux découvre l'autre dans sa vérité, il a le sentiment d'être devant un étranger ; l'amour ne suffit plus, on considère facilement que l'on s'est trompé, et l'on se sépare. Le divorce s'est ainsi banalisé, les médias jouant leur rôle dans ce drame par leur tendance à normaliser toute forme de couple.

L'observation de cette fragilité, malgré les témoignages positifs de nombreux couples de tous âges vivant une union heureuse dans sa double dimension infime et sociale, pousse bien des jeunes à différer, voire à refuser le mariage, officialisation publique et en principe irréversible de leur relation.

Beaucoup vivent ensemble avant le mariage, espérant ainsi "tester" la solidité de leurs liens. L'accent mis par notre société et par les médias sur l'importance de la relation sexuelle dans la vie de couple les y pousse : certes il est juste de valoriser cette relation, mais pas d'en faire le test de la qualité de la relation homme-femme.

De nombreux couples vont plus loin : ils refusent l'idée même d'un engagement définitif, que ce soit devant la société ou devant Dieu. Pour beaucoup, c'est par absence de projet à long terme ou même refus d'en bâtir un, par manque de confiance dans leur avenir amoureux et souvent économique. Pour certains même, c'est parce qu'ils sont convaincus que cette officialisation de leur relation n'apporte rien à leur vie affective, qui seule leur tient à cœur.

Certes il est aussi des couples qui se marient malgré l'évidente fragilité de leurs liens. Trop souvent alors l'échec les attend.

C'est que la relation conjugale n'est pas le "copinage". Elle doit naître de la décision réfléchie d'un engagement mutuel qui se veut définitif, quoi qu'il arrive. Celui-ci doit avoir d'autres motivations que de pur attrait affectif, et tirer au quotidien sa force d'une autre source. Sa solidité naîtra au fil du temps du désir de chacun pour l'autre, cet inconnu vers lequel il veut aller, en reprenant et prolongeant la démarche accomplie naguère par ses propres parents. C'est ce que chacun de nous a reçu de ses père et mère qui, lui permettant de les quitter, le rend capable de donner sa foi et sa parole à un (ou une) inconnu(e). Cette loi de séparation et de continuité, qui a toujours existé, est plus nécessaire aujourd'hui où l'appui de la société à la fidélité de ses membres s'est fortement émoussé.

Le mariage est ainsi l'union de deux personnes qui, à partir d'un attrait affectif, mais au-delà de lui, s'associent pour bâtir ensemble. Le relation riche et complexe qu'elles établissent, la lente rencontre de l'autre, le désir de durer, donnent peu à peu un "plus" à chacun des deux. Leur activité de création commune, dont la procréation puis l'éducation des enfants est une composante essentielle mais non exclusive, les aidera au fil des jours, même si la vie transforme parfois considérablement leur projet initial, à cimenter leur union. Si l'un d'eux ou tous les deux sont croyants, c'est une dimension sacrée qui s'introduit dans leur relation ; pour les chrétiens, le Christ lui-même donne un sens à leur rencontre, à leur projet, à leur cheminement.

Il ne faut pas croire ces perspectives inaccessibles. Mais leur réalisation suppose une préparation et un accompagnement : l'éducation des jeunes, dès l'enfance et au cours de l'adolescence, à tout ce qui est beau dans l'amour, y compris par la projection dans l'imaginaire (il y a de beaux romans d'amour...) ; une valorisation du mariage civil et plus largement d'une insertion active dans la vie collective ; une préparation au mariage qui soit de qualité, et qui, sans mettre a priori la barre trop haut pour tout le monde, fasse réfléchir en profondeur à ce qu'est le véritable amour dans toutes ses dimensions et aux responsabilités qu'il implique ; sur le plan chrétien un accompagnement en vérité prenant au départ la forme, pour certains, d'une démarche en quelque sorte catéchuménale ; enfin, tout au long des années de vie commune, une insertion dans des communautés chrétiennes vivantes et une formation permanente à l'amour conjugal, dans laquelle le temps consacré à l'autre, y compris la gestion des mésententes, doit trouver une assez large place.


Le couple et la procréation


La procréation est le fruit de l'union du couple. Mais le désir d'enfant ne vient pas que de nous. Il vient d'une zone inconnue de nous-mêmes, où se situe le mystère de l'homme et de sa relation à Dieu. L'homme et la femme sont dépositaires de cette fonction créatrice. Consciemment ou non, ils prolongent le pouvoir créateur de Dieu.

Ainsi la procréation, même pour le non-croyant, à plus forte raison pour le croyant, est un phénomène majeur, où se cherche et s'exprime le sens de l'existence : donner la vie, c'est ne pas mourir ; être fertile donne de soi une image valorisante ; la possibilité même d'enfanter est un lien puissant pour le couple ; la mettre en œuvre est un des rares moments de l'existence où l'homme peut percevoir en lui une sorte de relation au sacré. Les dimensions de l'enfantement sont aussi sociales : un couple n'a pas un enfant pour soi d'abord, mais pour lui, et, au-delà de lui, pour la collectivité dont font partie ceux qui l'engendrent et dont il sera participant actif ; cette collectivité d'ailleurs reconnaît l'enfant et reconnaît sa famille.

Malgré son sens et sa grandeur, la procréation était naguère encore autant subie que voulue. Le grand changement des décennies récentes est qu'aujourd'hui les époux veulent être seuls à décider d'être parents, et que la science a mis au point des techniques leur permettant de faire ce choix. L'Église n'est pas opposée à ce volontarisme : son message, exposé dans les conclusions du Concile Vatican Il et dans les textes actuels du Magistère est d'abord une invitation à une paternité et à une maternité responsables, c'est-à-dire raisonnables mais généreuses et non pas égoïstes : aux couples est ainsi proposé un idéal d'épanouissement, de joie de vivre, un témoignage d'amour et d'harmonie ; en même temps qu'une maîtrise raisonnable de leur fécondité leur est suggérée l'acceptation d'une certaine part de risque, à tout le moins d'inattendu, comme d'ailleurs en d'autres composantes de la vie de couple. Il est essentiel que les choix en ce domaine soient faits en commun par les deux conjoints : naguère la femme était trop souvent absente de ce choix ; aujourd'hui c'est plutôt le cas de l'homme, et cela n'est pas meilleur.

Sans doute n'a-t-on pas assez mesuré la nouveauté de cette mise en lumière par l'Église de la responsabilité des couples en matière de procréation, tant les regards sont restés fixés sur la seule question des méthodes. Sans doute aussi devrait-on prendre davantage conscience à ce sujet de l'a priori accueillant qu'a manifesté l'Église, par la parole de Pie XII et de ses successeurs, devant tout ce qui peut contribuer à la santé et au bien-être humain. C'est un fait que malgré cela il est difficile aux chrétiens de dépasser l'opposition "permis/défendu" dans l'enseignement de l'Église. S'il est clair pour tous que l'avortement est inacceptable - ce qui n'empêche pas le respect et la compréhension du problème de conscience que posent certains dilemmes dramatiques -, plus délicat est le problème des comportements en matière de régulation scientifiquement assistée des naissances. Les positions du Magistère invitent en tout cas les époux, avec l'aide des théologiens et à partir des expériences diverses, positives et négatives, de foyers chrétiens, à approfondir la réflexion sur les liens complexes entre sexualité et procréation, la différence entre l'intervention directe sur le corps et un échange signifié et parlé entre les conjoints, et les précautions à prendre pour que ce soit toujours la technique qui soit mise au service de l'homme - dont la " nature " est corps et esprit - et non pas la relation humaine qui soit soumise à la technique. Sans doute aussi faut-il tenir compte du vécu de chaque couple et du nécessaire respect du cheminement des personnes, auquel renvoie la "loi de gradualité" dont a parlé le Synode de 1980 sur la famille et qu'a retenue Familiaris consortio. Ce qui est essentiel en tout cas, c'est la qualité et la vérité de la relation entre les conjoints, dont aucune dimension ne peut être impunément occultée.

Dans certains cas, le problème qui se pose aux couples n'est pas celui de la régulation des naissances, mais celui de l'infertilité. Sans que les personnes concernées puissent invoquer une sorte de "droit à l'enfant", - car l'enfant doit être attendu pour lui-même, et pas simplement pour combler un manque - il faut comprendre leur souffrance. Quand est alors envisagée une solution comme la PMA ou l'adoption, il ne suffit pas que les deux membres du couple soient d'accord ; il faut aussi que chacun d'eux ait été écouté par toutes les personnes qui interviennent dans la mise en œuvre d'une réponse à leur demande. La PMA pose des problèmes d'éthique qui expliquent les graves réserves de nombreux généticiens et médecins, et celles de l'Eglise ; c'est tout de même l'insémination artificielle avec le sperme du conjoint qui en soulève le moins. Quant à l'adoption, elle doit être considérée comme une réponse d'amour à la détresse d'un enfant sans parents ; pour qu'elle ait de bonnes chances de réussir, il faut que l'histoire de chacun des protagonistes respecte celle des autres. Enfin, il ne faut pas oublier qu'un couple privé d'enfants, tout comme un célibataire, consacré ou non, peut avoir une remarquable fécondité spirituelle et sociale ; on en connaît d'admirables exemples.


L'enfant et la responsabilité éducative


Avec la procréation, commence la responsabilité éducative. Qu'elle soit unie ou désunie, la famille est le principal lieu où se forment la personnalité de l'enfant, son aptitude aux liens affectifs et au lien social. Dans la vie d'un enfant et d'un jeune, chaque étape bien vécue prépare harmonieusement la suivante. Dès le premier instant donc, son éducation requiert l'attention affectueuse de son père et de sa mère, et cela d'autant plus que l'enfant est libre et se conforme rarement aux projets faits à son sujet.

L'enfant, puis l'adolescent, a besoin à la fois d'amour et de fermeté. Il lui faut apprendre les limites que la vie en société lui oppose. Souvent on sait mal aujourd'hui faire cohabiter de façon constructive le dialogue et l'autorité : la recherche de l'adhésion à tout prix ("d'accord ?") conduit fréquemment à la démission.

Dans l'éducation plus encore qu'ailleurs, il ne faut pas confondre égalité de l'homme et de la femme et identité de leurs rôles. Si en effet il y a une différence entre l'homme et la femme, c'est bien en ce qui concerne leur rapport à l'enfant. Le père et la mère ne sont pas interchangeables.

De façon générale, le lien mère-enfant est très fort dans les jeunes années et souvent longtemps après. Le risque est qu'il en résulte de la part de la mère un excès de pouvoir, d'autant que c'est la parole de la mère qui, dès le début et tout au long de l'enfance, désigne le père comme tel et doit lui donner peu à peu sa place. Or c'est principalement la présence du père qui pousse l'enfant à accéder à la maturité : il peut en général plus que la mère dissocier sa fonction affective de sa fonction d'initiation à la vie sociale, plus ou moins contraignante.

En pratique aujourd'hui la plupart des mères ont une vie suroccupée les amenant à courir sans cesse de l'extérieur à l'intérieur du foyer. Le père, trop souvent absent, risque de refuser d'assumer sa paternité et d'être trop peu ou trop autoritaire, n'intervenant que rarement, lorsque la mère est débordée ou défaillante.

Il ne s'agit pas pour autant pour le père et la mère de jouer un rôle, l'un masculin, l'autre féminin, mais d'assumer chacun pleinement sa personnalité, d'être soi-même, vrai, naturel, le couple vivant pleinement sa conjugalité. Ce qui est essentiel, c'est que l'autorité et la sensibilité soient l'une et l'autre présentes, et que père et mère se concertent et aboutissent à une position commune sur toutes les grandes décisions.

Traditionnellement, tandis que l'école se chargeait d'enseigner des savoirs et des "savoir-faire", la famille se chargeait de l'éducation des enfants, c'est-à-dire de susciter en eux l'adhésion à des valeurs, aboutissant à un "savoir-être". Aujourd'hui il arrive souvent que la famille se décharge sur l'école de sa fonction éducative. Or elle y est irremplaçable : sans amour, comment éduquer ? La solution doit se chercher dans un partenariat famille-école. Il faut qu'existent ou que se créent des lieux de dialogue entre parents et enseignants. Il y a certes des obstacles, parmi lesquels la situation des familles elles-mêmes, leur faible disponibilité pour un échange d'ailleurs difficile. Mais la condition première du succès est un minimum d'entente sur les fins poursuivies.

Les "copains" jouent dans l'éducation des enfants et des adolescents un rôle important. Il faut, autant qu'on peut, les aider à bien choisir. Dans cette perspective, les mouvements de jeunesse peuvent être de précieux auxiliaires. Ils sont des compléments de la famille et non des substituts. Les jeunes en attendent un apport de l'exemple adulte, un moyen de développement par l'apprentissage de la responsabilité, l'ouverture au monde, l'éducation aux choix de vie, l'éducation entre pairs. Ils peuvent y redécouvrir une véritable relation avec leurs parents, y acquérir une unification intérieure et les repères qu'apportent les lois et règles du groupe. Là aussi il faut organiser un minimum de partenariat entre familles et mouvements. Ceux-ci souhaitent une reconnaissance plus forte des parents, des pouvoirs publics et de l'Église. La pastorale devrait s'appuyer davantage sur les mouvements et leur permettre de travailler plus en liaison entre eux qu'en concurrence.

À l'âge de l'adolescence, le souci des parents est grand de donner des repères aux jeunes et de créer avec eux des espaces de dialogue. C'est l'âge où doit se préciser l'éducation au respect de l'autre, notamment par l'apport d'une vision haute de l'amour humain dans toutes ses dimensions. Les jeunes garçons en particulier doivent être amenés à réfléchir à leurs responsabilités, tant immédiates que plus lointaines, en matières de sexualité. Il faut pourtant se garder de traiter trop tôt les enfants en adolescents. Quand les conflits se présentent, il ne faut pas nécessairement les refuser, mais plutôt en faire des occasions de dialogue, sans oublier que la transparence des adultes est une condition essentielle d'un véritable échange, et que l'exemple est un mode de dialogue souvent plus efficace que le discours. Outre les mouvements de jeunesse déjà cités, d'autres organismes comme les aumôneries et certaines associations caritatives, sont précieux pour aider les jeunes à "entrer en débat" avec des adultes autres que leurs parents et à construire des projets porteurs. Il y a à cette période de la vie une certaine angoisse communicative devant l'avenir, chez les jeunes comme chez leurs parents, mais il faut laisser aux jeunes une part de rêve.

Quand des conditions sociales ou culturelles rendent difficile aux parents le plein exercice de leurs tâches éducatives, la collectivité est amenée à jouer un plus grand rôle. C'est le cas dans certaines de nos banlieues. En pratique, c'est sur l'école que pèse alors le plus lourdement la responsabilité éducative. Il lui est demandé de donner aux enfants et aux jeunes en difficulté, outre l'enseignement proprement dit, un cadre de vie, des repères solides, un soutien chaleureux, bref de l'espoir. Ils n'ont besoin ni d'un laisser-faire soi-disant compréhensif, ni de pure et simple répression ; l'expérience montre qu'un comportement anti-social non combattu conduit à l'exclusion ; il faut donc que les éducateurs sachent résister à ces jeunes sans les rejeter. La Semaine Sociale a entendu sur cette tâche difficile des témoignages d'une qualité exceptionnelle.

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Dernière modification : 09/08/2010