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Il me semble que chacun d'entre nous est souvent aliéné par rapport aux autres: il suffit de voir les personnes âgées, par exemple, quand elles perdent leurs relations, leur surface sociale, de travail, les échanges avec les autres, leurs relations affectives. Petit à petit l'espace se réduit, et on n'est plus vu, on ne cherche plus à plaire et personne ne vous plaît non plus, on s'exclut donc les uns des autres. Nos institutions, qui sont faites pour traiter, pour réparer, n'arrivent pas à saisir les gens qui perdent pied dans leur solitude.
On a tellement l'habitude de penser qu'il y a les exploiteurs et les exploités, en termes de lutte des classes, comme si les exclus étaient une classe homogène et que quelque chose ou quelqu'un les avait poussés là, mais en réalité il ne s'agit pas de cela. L'exclusion n'est pas l'exploitation, mais la perte de sens, de liens, d'affection. La réinsertion, c'est commencer à remettre debout, psychiquement, les gens, et après, quand ils ont réacquis l'enthousiasme et l'envie de vivre, on peut faire ce qu'on veut. Et là il faut donner un coup de main économique, des possibilités de formations, alors on peut penser à des retrouvailles avec la société. Malheureusement nos mécanismes institutionnels ne sont pas faits comme cela: on ne répare pas les psychismes, on ne répare pas les gens qui ont perdu les clés du réel, qui ne se voient plus, qui n'ont plus de raison de se voir. Il y a trop longtemps qu'ils ont connu l'échec: échec familial, échec d'apprentissage, échec scolaire, échec avec l'hôpital, avec l'hôpital psychiatrique. Le psychiatre français, Alexandre Vexliard, indique en 1957 quatre phases dans l'exclusion: la première phase est une phase d'agression, comportant questionnement face au rejet et revendication. Plus on agresse, plus on est rejeté. Au bout d'un moment, on entre dans la deuxième phase, qui est une phase de dépréciation, qui consiste en ce que l'individu se croit responsable du fait d'être rejeté. C'est là où les actes manqués et les facteurs d'échec se succèdent, créant une situation qui conduit souvent les gens vers des anxiolytiques comme l'alcool. Puis vient une troisième phase, tout aussi dangereuse, qui est une phase d'acceptation. Nous entrons dans la légende du clochard philosophe: "Je suis nul, mais je revendique ma liberté. J'ai choisi ma vie et je vais où je veux." C'est un retournement narcissique très dangereux, parce que le pire ennemi de sa réinsertion, c'est lui-même. Finalement, la quatrième étape, phase d'abandon, marquée par le désespoir et la déchéance, est celle lors de laquelle le Samu social intervient.
Lorsque j'étais médecin hospitalier, je pensais à l'étonnante façon que l'on a de voir la santé. L'OMS dit: "La santé est un état de complet bien-être, physique, mental, psychique, social, et pas seulement une absence de lésion." Je crois que ce n'est pas ainsi. La santé, c'est la dynamique, c'est la possibilité de négocier avec un environnement. Lorsque vous rentrez à l'hôpital, quelle que soit votre lésion, vous êtes sûrs d'être vus, vous avez des spécialistes dans tous les champs de la connaissance: autant d'organes, autant de spécialistes, autant de plateaux techniques; il y a cinquante-cinq spécialités, non seulement par organes mais aussi par âges de la vie ou par types de maladie. Nous sommes donc découpés à travers des lunettes très puissantes et très expertes, mais on ne nous voit pas dans notre ensemble, dans notre désir de vivre, d'échanger, d'avoir une surface dynamique avec les autres. La santé, c'est alors l'idée qu'on doit avoir un corps, une machine bien entretenue et en bon état. Par analogie, l'organisme est une machine que l'on peut entretenir et dont on peut éventuellement changer les pièces. Notre image de la santé est donc une image de réparation, et notre image de la société est celle d'une réinsertion. Comme si on avait perdu le bon usage de l'individu. Tout autour de nous, la culture de l'image nous présente ce qu'est la santé: les enfants sont éclatants de vie, les vieillards sont des patriarches, les hommes sont virils et en bonne santé, les femmes sont superbes. Mais personne ne ressemble à ces icônes. Pourtant, c'est cette vision de l'être humain qu'on a en tête lorsqu'on nous propose de maintenir en bon état de marche notre organisme, notre machine.
Mon engagement et les questions que je me suis posées, les souffrances que j'ai vues et essayé de comprendre - non seulement comme un technicien, mais aussi avec compassion - m'ont mené à penser qu'il est vrai que nous sommes des machines, mais - et c'est là mon espérance - des machines à produire du sens. C'est-à-dire que nous décodons par notre vie, par nos actes et par nos paroles, un monde qui sans nous serait neutre et n'existerait pas. Le monde n'est ni bon ni mauvais: c'est parce que les humains, par leur vie, leurs actes, leur destin, leurs souffrances et leur mort, décryptent l'énigme de leur lieu que le monde acquiert un sens. C'est comme cela que, sans le vouloir, je me suis dit croyant. Parce que j'ai espéré que tout cela ait un sens, et que ce ne soit pas en vain que nous nous manifestions, que nous souffrions et mourions. J'ai espéré que cela veuille dire quelque chose, et je l'espère encore. Au contact de ces gens qui sont les plus exclus et qui sont dans les situations les plus extrêmes, je me suis dit: "Oui, nous sommes de même rang et de même statut. Par le fait que nous sommes sur cette terre, nous sommes des sujets qui ont exactement la même grandeur, la même énigme de la personne et la même énigme de l'altérité." Il faut qu'il y ait un projet transcendant. Je le veux, je l'espère, je le pose en credo. Personne ne me le dit, c'est mon cœur. C'est en tout cas ce que j'ai envie de m'entendre dire. C'est pour cela aussi que je ne crois pas qu'il y ait de regard chrétien, juif ou musulman sur la société. Je pense qu'il y a le regard d'un être humain qui essaye de se mettre en conformité avec sa vérité sans la truquer, sans la stéréotyper, chacun dans l'espérance que nos vies ne soient pas vaines et que cela veuille dire quelque chose.
Le dynamisme de notre civilisation vient des XVIIe et XIXe siècles, quand on a essayé de sortir nos esprits de la résignation et de la fatalité. On ne dit plus, face aux maladies et aux grandes famines: "C'est comme cela parce que Dieu l'a voulu, et je n'y peux rien." On a objectivé le monde matériel, découpé les relations de causalité, éloigné l'idée d'un machiavélisme divin ou diabolique dans toutes ces circonstances, et pensé qu'il était possible d'agir et que c'était mécanique. Le monde issu du XIXe siècle est donc un monde objectif, mécanique, et c'est une grande conquête par rapport à un monde ancien, qui était dans une sorte de présupposé ou de fatalité. Mais on a oublié une chose, et c'est une vraie souffrance: on ne donne plus le pourquoi, le sens. Le sens noble de la charité, comme vertu théologale, affirme que c'est l'amour surnaturel qui lie les gens les uns aux autres et avec leur Créateur, car je crois qu'il y a un acte de création. L'idée générale, avant l'objectivation, était: "On est dans un projet surnaturel." Maintenant, c'est une idée oubliée: essayez de dire dans les procédures ou dans les lois qu'il faut assurer de l'amour aux gens, cela ne passera pas. Pourtant, c'est cela que nous disons tous de notre naissance à notre mort. Même les grands exclus, les grands clochards, n'ont qu'un cri silencieux: "Je veux être aimé." Il n'y a pas de recette et il n'y a pas de procédure. Notre civilisation est une civilisation gagnante, puissante, mais il nous manque la clé. C'est pour cela que, si on fait de l'humanitaire, si on va vers l'autre, il faut qu'à titre privé on sache dans son cœur pourquoi on le fait. C'est au nom de quelque chose de transcendant, c'est un choix divin, en somme, de s'approcher de l'autre et de s'occuper de ses souffrances. Il n'y a pas d'objectivation pour les gens qui souffrent et qui vont mourir. Ils cherchent l'énigme de leur présence. Et il faut savoir donner une petite parcelle de cela, du projet divin qui est posé dans notre vie, dans notre démarche, et dans l'existence de l'autre.