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Grand temoin : Xavier Emmanuelli (2)

Il me semble que chacun d'entre nous est  souvent aliéné par rapport aux autres: il suffit de voir les personnes  âgées, par exemple, quand elles perdent leurs relations, leur surface  sociale, de travail, les échanges avec les autres, leurs relations  affectives. Petit à petit l'espace se réduit, et on n'est plus vu, on ne  cherche plus à plaire et personne ne vous plaît non plus, on s'exclut  donc les uns des autres. Nos institutions, qui sont faites pour traiter,  pour réparer, n'arrivent pas à saisir les gens qui perdent pied dans  leur solitude.


On  a tellement l'habitude de penser qu'il y a les exploiteurs et les  exploités, en termes de lutte des classes, comme si les exclus étaient  une classe homogène et que quelque chose ou quelqu'un les avait poussés  là, mais en réalité il ne s'agit pas de cela. L'exclusion n'est pas  l'exploitation, mais la perte de sens, de liens, d'affection. La  réinsertion, c'est commencer à remettre debout, psychiquement, les gens,  et après, quand ils ont réacquis l'enthousiasme et l'envie de vivre, on  peut faire ce qu'on veut. Et là il faut donner un coup de main  économique, des possibilités de formations, alors on peut penser à des  retrouvailles avec la société. Malheureusement nos mécanismes  institutionnels ne sont pas faits comme cela: on ne répare pas les  psychismes, on ne répare pas les gens qui ont perdu les clés du réel,  qui ne se voient plus, qui n'ont plus de raison de se voir. Il y a trop  longtemps qu'ils ont connu l'échec: échec familial, échec  d'apprentissage, échec scolaire, échec avec l'hôpital, avec l'hôpital  psychiatrique. Le psychiatre français, Alexandre Vexliard, indique en  1957 quatre phases dans l'exclusion: la première phase est une phase  d'agression, comportant questionnement face au rejet et revendication.  Plus on agresse, plus on est rejeté. Au bout d'un moment, on entre dans  la deuxième phase, qui est une phase de dépréciation, qui consiste en ce  que l'individu se croit responsable du fait d'être rejeté. C'est là où  les actes manqués et les facteurs d'échec se succèdent, créant une  situation qui conduit souvent les gens vers des anxiolytiques comme  l'alcool. Puis vient une troisième phase, tout aussi dangereuse, qui est  une phase d'acceptation. Nous entrons dans la légende du clochard  philosophe: "Je suis nul, mais je revendique ma liberté. J'ai choisi ma  vie et je vais où je veux." C'est un retournement narcissique très  dangereux, parce que le pire ennemi de sa réinsertion, c'est lui-même.  Finalement, la quatrième étape, phase d'abandon, marquée par le  désespoir et la déchéance, est celle lors de laquelle le Samu social  intervient.


Lorsque j'étais médecin hospitalier, je  pensais à l'étonnante façon que l'on a de voir la santé. L'OMS dit: "La  santé est un état de complet bien-être, physique, mental, psychique,  social, et pas seulement une absence de lésion." Je crois que ce n'est  pas ainsi. La santé, c'est la dynamique, c'est la possibilité de  négocier avec un environnement. Lorsque vous rentrez à l'hôpital, quelle  que soit votre lésion, vous êtes sûrs d'être vus, vous avez des  spécialistes dans tous les champs de la connaissance: autant d'organes,  autant de spécialistes, autant de plateaux techniques; il y a  cinquante-cinq spécialités, non seulement par organes mais aussi par  âges de la vie ou par types de maladie. Nous sommes donc découpés à  travers des lunettes très puissantes et très expertes, mais on ne nous  voit pas dans notre ensemble, dans notre désir de vivre, d'échanger,  d'avoir une surface dynamique avec les autres. La santé, c'est alors  l'idée qu'on doit avoir un corps, une machine bien entretenue et en bon  état. Par analogie, l'organisme est une machine que l'on peut entretenir  et dont on peut éventuellement changer les pièces. Notre image de la  santé est donc une image de réparation, et notre image de la société est  celle d'une réinsertion. Comme si on avait perdu le bon usage de  l'individu. Tout autour de nous, la culture de l'image nous présente ce  qu'est la santé: les enfants sont éclatants de vie, les vieillards sont  des patriarches, les hommes sont virils et en bonne santé, les femmes  sont superbes. Mais personne ne ressemble à ces icônes. Pourtant, c'est  cette vision de l'être humain qu'on a en tête lorsqu'on nous propose de  maintenir en bon état de marche notre organisme, notre machine.


Mon  engagement et les questions que je me suis posées, les souffrances que  j'ai vues et essayé de comprendre - non seulement comme un technicien,  mais aussi avec compassion - m'ont mené à penser qu'il est vrai que nous  sommes des machines, mais - et c'est là mon espérance - des machines à  produire du sens. C'est-à-dire que nous décodons par notre vie, par nos  actes et par nos paroles, un monde qui sans nous serait neutre et  n'existerait pas. Le monde n'est ni bon ni mauvais: c'est parce que les  humains, par leur vie, leurs actes, leur destin, leurs souffrances et  leur mort, décryptent l'énigme de leur lieu que le monde acquiert un  sens. C'est comme cela que, sans le vouloir, je me suis dit croyant.  Parce que j'ai espéré que tout cela ait un sens, et que ce ne soit pas  en vain que nous nous manifestions, que nous souffrions et mourions.  J'ai espéré que cela veuille dire quelque chose, et je l'espère encore.  Au contact de ces gens qui sont les plus exclus et qui sont dans les  situations les plus extrêmes, je me suis dit: "Oui, nous sommes de même  rang et de même statut. Par le fait que nous sommes sur cette terre,  nous sommes des sujets qui ont exactement la même grandeur, la même  énigme de la personne et la même énigme de l'altérité." Il faut qu'il y  ait un projet transcendant. Je le veux, je l'espère, je le pose en  credo. Personne ne me le dit, c'est mon cœur. C'est en tout cas ce que  j'ai envie de m'entendre dire. C'est pour cela aussi que je ne crois pas  qu'il y ait de regard chrétien, juif ou musulman sur la société. Je  pense qu'il y a le regard d'un être humain qui essaye de se mettre en  conformité avec sa vérité sans la truquer, sans la stéréotyper, chacun  dans l'espérance que nos vies ne soient pas vaines et que cela veuille  dire quelque chose.


Le dynamisme de notre civilisation vient  des XVIIe et XIXe siècles, quand on a essayé de sortir nos esprits de la  résignation et de la fatalité. On ne dit plus, face aux maladies et aux  grandes famines: "C'est comme cela parce que Dieu l'a voulu, et je n'y  peux rien." On a objectivé le monde matériel, découpé les relations de  causalité, éloigné l'idée d'un machiavélisme divin ou diabolique dans  toutes ces circonstances, et pensé qu'il était possible d'agir et que  c'était mécanique. Le monde issu du XIXe siècle est donc un monde  objectif, mécanique, et c'est une grande conquête par rapport à un monde  ancien, qui était dans une sorte de présupposé ou de fatalité. Mais on a  oublié une chose, et c'est une vraie souffrance: on ne donne plus le  pourquoi, le sens. Le sens noble de la charité, comme vertu théologale,  affirme que c'est l'amour surnaturel qui lie les gens les uns aux autres  et avec leur Créateur, car je crois qu'il y a un acte de création.  L'idée générale, avant l'objectivation, était: "On est dans un projet  surnaturel." Maintenant, c'est une idée oubliée: essayez de dire dans  les procédures ou dans les lois qu'il faut assurer de l'amour aux gens,  cela ne passera pas. Pourtant, c'est cela que nous disons tous de notre  naissance à notre mort. Même les grands exclus, les grands clochards,  n'ont qu'un cri silencieux: "Je veux être aimé." Il n'y a pas de recette  et il n'y a pas de procédure. Notre civilisation est une civilisation  gagnante, puissante, mais il nous manque la clé. C'est pour cela que, si  on fait de l'humanitaire, si on va vers l'autre, il faut qu'à titre  privé on sache dans son cœur pourquoi on le fait. C'est au nom de  quelque chose de transcendant, c'est un choix divin, en somme, de  s'approcher de l'autre et de s'occuper de ses souffrances. Il n'y a pas  d'objectivation pour les gens qui souffrent et qui vont mourir. Ils  cherchent l'énigme de leur présence. Et il faut savoir donner une petite  parcelle de cela, du projet divin qui est posé dans notre vie, dans  notre démarche, et dans l'existence de l'autre.


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Dernière modification : 23/03/2010