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Grand témoin : Marc Gentilini (2)


Si je dis tout cela, dans un désordre  volontaire, au cœur de l'actualité, c'est parce qu'on ne peut plus vivre  derrière des certitudes, des indifférences ou des fortifications. Pour  un médecin, l'une d'elles est le contrôle sanitaire aux frontières,  la grande illusion. Il y avait déjà le contrôle économique, celui des  douaniers; le contrôle militaire, celui des gendarmes, qui était le  contrôle politique, et puis on lui a associé un contrôle sanitaire aux  frontières. Citez-moi un pays où un virus accepte de se faire contrôler,  un pays, même développé, où une bactérie ne passe pas. On en a eu la  démonstration avec ce charbon, cet anthrax arrivé au cœur de l'Amérique  dans des conditions qui déstabilisent un épidémiologiste, un peu  curieuses. Ma conviction est qu'il s'agit d'un problème interne à  l'Amérique. Non, le mal, les maux ne viennent pas toujours de  l'étranger... il s'agit-là d'une forme clinique de la mondialisation.


En ce qui concerne d'autres pays, je  trouve scandaleux qu'on n'ait pas mobilisé l'opinion publique française  pour le drame que vient de vivre Alger. Nos politiques ont tous été peu  loquaces dans un premier temps. On n'a pas fait assez, si on avait fait  davantage pour l'Algérie, des événements regrettables dans les stades  n'auraient pas eu lieu et si on avait demandé à Alger, après, de chanter  la Marseillaise, peut-être qu'ils l'auraient chantée.


Il y a toutes ces guerres oubliées  : au Congo, en Sierra Leone, au Soudan, en Tchétchénie, en Colombie...  Tout ce dont on ne nous parle plus parce que la lumière de l'actualité  est ailleurs, ce qui est dramatique et déplorable. Voilà la situation du  monde aujourd'hui.


En séance  plénière, tout à l'heure, des questions ont été posées, et Alain Mérieux  a très bien répondu en disant qu'il n'y a pas de vaccin contre le  paludisme. C'est vrai et c'est un drame. S'il n'y a pas de vaccin contre  le paludisme, c'est aussi parce que, depuis des décennies, il n'y a pas  eu suffisamment de moyens. La "pathologie des autres", la "pathologie  d'ailleurs" n'intéresse pas vraiment, ou seulement si elle comporte un  risque de pandémie pour toute la planète ! Ce qui est vrai pour le  paludisme l'est davantage pour le sida. J'ai vu naître le sida en 1981,  il a aujourd'hui vingt ans, le virus dix-sept. Rapidement il est apparu  que l'épicentre de la maladie n'était pas en Europe, mais que 95% des  séropositifs dans le monde se situaient dans les pays en voie de  développement, et que 65 à 70% résidaient dans la seule Afrique  subsaharienne. Récemment, on a donné le prix Nobel de la paix à un homme  sympathique, Kofi Annan. Il était secrétaire général adjoint de l'ONU  au moment du Rwanda: qu'a-t-il fait ? Il est vrai que s'il était  intervenu brutalement, il n'aurait pas été quelques années plus tard  secrétaire général. Et sur le sida, qu'a-t-il déclaré ? Vingt ans après  le début de l'épidémie (1981-2001), le premier responsable de la  politique mondiale, le phare, dit pour la première fois à la conférence  de Davos en janvier 2001: "Sans doute avons-nous sous-estimé le poids du  drame du sida sur le continent africain." Prix Nobel de la paix pour  son action à l'onu et pour son action contre le sida ! Il annonce la  création d'un fonds de dix milliards de dollars: où est ce fonds ? Je  puis vous dire qu'il n'y a pas un euro de débloqué pour la lutte contre  le sida actuellement dans les pays en voie de développement. Il faut le  savoir et il faut le dénoncer. Qu'on ne parle pas de l'égalité des  chances, en particulier pour le sida qui casse le développement du  continent africain, une vraie maladie dont on meurt et dans laquelle  certains, cyniquement, voient une régulation naturelle de la démographie  ! Contre cette affection, au début on évoquait un manque d'argent, le  prix trop élevé des thérapies; il valait mieux garder cet argent pour  l'hémisphère nord, où il y a moins de malades, qui pourraient être  soignés plus facilement. Parce que je proposais de développer une  réflexion pour l'accès aux soins et aux médicaments des malades du sida  dans les pays pauvres, on m'a fait passer pour un irréaliste.  Notamment en 1997, lors du congrès d'Abidjan, pour avoir poussé des  responsables politiques de rang élevé à prendre une position forte; ils  l'ont fait - je parle du président de la République et de son ministre  de la Santé -, et l'engagement de la France a été exemplaire dans ce  domaine, non seulement pour les malades en France, mais pour ceux  d'autres pays et d'Afrique en particulier. Progressivement, les idées  ont évolué, et aujourd'hui on se dit qu'on pourrait peut-être faire  quelque chose. J'ai vu des "associations de défense des malades" qui,  lors du Sidaction de 1994, ont pratiquement interdit qu'on parle  du sida en Afrique ; cela aurait fait "tomber l'audimat",  disait-on. Maintenant, les mêmes associations, trouvant que le combat en  Europe s'essouffle, disent: "Il faut faire quelque chose pour  l'Afrique", après avoir longtemps freiné la prise de conscience de nos  concitoyens. Et je rejoins monsieur Spaeth lorsqu'il disait qu'il ne  fallait pas que les associations dites de "défense des malades" aient ce  pouvoir que certaines d'entre elles revendiquent avec violence et  inculture et qu'elles exerceraient pour d'autres objectifs que la santé.


Voilà une série d'exemples tirés de  notre actualité marquant les inégalités dans le monde. Car, au fond, les  Afghans, qu'est-ce qui les attend ? La peur au ventre liée à  l'insécurité, la famine, conséquence de la sécheresse des années  cumulées et le froid de l'hiver actuel, qui tue plus vite que le  paludisme les enfants malnutris, oui, des enfants qui ont froid,  qui ont faim et qui ont peur ; ce n'est pas, et je m'en  réjouis, la situation des nôtres. Je ne vous cache pas cependant que  parfois je trouve qu'on en fait un peu trop pour l'enfant d'ici, quand  je compare les conditions de survie de l'enfant des pays en voie de  développement, qui n'a pas droit aux soins ni à la culture, ou,  orphelin, n'a pas droit à l'affection. Il y a là vraiment une inégalité  au détriment des trois quarts des enfants du monde: nous devons avoir le  courage de dire que nous avons peut-être trop de moyens par rapport au  restant du monde, même si nous ne pouvons pas pour autant résoudre tous  les problèmes chez nous. Un philosophe, Olivier Abel, écrit: "Nos  contemporains, qui auraient, à bien des égards, tout pour être heureux,  ont de surcroît une capacité à faire leur propre malheur qui surprend."  C'est vérifiable tous les jours. Je ne reviens pas sur certains arrêts  de la Cour de cassation. En tant que responsable de la Croix-Rouge, je  viens d'apprendre que je vais avoir beaucoup moins de crédits  disponibles pour une action caritative auprès des gens en situation très  précaire en France et ailleurs, parce que nos assurances vont être  considérablement augmentées pour couvrir les frais potentiels induits  par les conséquences de l'arrêt Perruche. Les assurances, qui ne sont  pas des associations caritatives, vont, elles, se protéger. Nous devons  réfléchir si trop pour nous, ce n'est pas encore moins  pour les autres. Nous sommes, je crois, à la recherche d'une société  aisée, de plus en plus sans devoirs et ne comportant que des droits; une  société qui recherche le plein emploi sans trop de charges de travail.  Le plein régime sans grossir. Une société sans obligations, sans  sanctions, sans contraintes juridiques, sans responsabilités  personnelles, mais à responsabilité seulement collective: c'est toujours  la faute des autres, des groupes. Cela me choque que cinquante pour  cent des Français rêvent de voir les cinquante autres "mis en examen".  Il y a quelque chose de malsain dans notre société. Si elle se tournait  vers les autres et si elle voyait les inégalités ailleurs, elle serait  peut-être un peu plus tendre pour eux... et pour elle-même. Une société  d'assistanat ou d'assurance, une société sans douleur, une société sans  maladies. Sans maladies, pour ici au moins. Mais ailleurs, il y a tout  un potentiel pathologique qui est d'autant plus effrayant que l'on garde  les médicaments, et que nous ne sommes pas capables de trouver - même  quand nous le voulons - le chemin du partage. Une société sans  vieillesse, et - ce qui m'effraie de plus en plus - sans mort. C'est une  société curieuse et qui, culturellement, est en opposition avec ce qui  se passe dans le restant du monde, qui n'est pas pour autant un monde  extraordinaire et exemplaire. Mais je pense que le temps de mon  intervention est écoulé et je préfère répondre à vos questions, en  terminant toutefois par une anecdote. Il y a quelques semaines, alors  que je visitais les inondés de la Somme, on me fit rencontrer une  vieille femme encore alerte, mais vivant seule, réfugiée dans un  mobile-home. Elle me dit en souriant: "Mais moi, Monsieur, je suis  heureuse ! Oh, ce qui m'ennuie, c'est que je ne rentrerai peut-être plus  jamais dans ma maison: elle est inhabitable." Oui, cette femme, avec  beaucoup de modestie, disait, dans son petit deux-pièces de campement:  "Moi, je suis heureuse, je suis heureuse parce que j'ai trouvé des gens  gentils pour m'entourer. Je n'ai jamais été aussi bien entourée que  depuis que je suis inondée !".



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Dernière modification : 25/03/2010