> Actes 1996 > Synthèse de la session 1996
 

Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

Synthèse de la session 1996

Par Jean-Pierre Rosa

Synthèse de la session 1996 des Semaines sociales de France, "Entre mondialisation et nations, quelle Europe ?"





L'Europe a été créée, au lendemain de la guerre, pour réconcilier les peuples d'Europe que deux guerres venaient de décimer. Ce projet pacifique fut incontestablement un des plus grands projets politiques du siècle. Quarante ans après, le paysage a profondément changé. L'établissement de la paix, la fin de la menace soviétique, le phénomène de la mondialisation économique et la montée des particularismes posent une série de questions. L'Europe ne serait-elle pas que le cheval de Troie du libéralisme triomphant ? Si elle peut avoir une légitimité et un rôle, lesquels ? Par quels moyens ? La nation quant à elle ne risque-t-elle pas d'être laminée tant par la mondialisation que par l'Europe ? N'est-elle pas le lieu ultime de la solidarité et de la vie démocratique ? Ou alors est-il possible, et comment, d'articuler nation et Europe ?

La mondialisation, menace ou chance ?


La mondialisation qui inquiète aujourd'hui n'est pas une absolue nouveauté. Deux moments de notre histoire en sont emblématiques : la Renaissance, qui ouvre l'Amérique et l'Asie à l'Europe, la seconde moitié du XIXe siècle qui voit se conjuguer innovation et technique, intensification des échanges commerciaux et financiers et course aux colonies.

La mondialisation que nous vivons actuellement se caractérise par sa dominante économique, par l'élargissement de l'espace d'échange par intégration de nouveaux pays (Amérique latine, ex-bloc communiste et Asie de l'Est), par multiplication des firmes multinationales désormais capables d'organiser leurs activités au niveau mondial, et par l'approfondissement de l'échange rendu possible par la libéralisation.

La mondialisation actuelle s'est réalisée en trois vagues : les années 70 ont vu la fin des accords de Bretton Woods et les deux chocs pétroliers ; les années 80 ont été celles de la déréglementation, de la rigueur et de la chute du communisme ; les années 90 enfin sont celles de la globalisation planétaire par l'informatique et les télécommunications (l'explosion des marchés financiers en est l'emblème) et des délocalisations (les IDE : investissements directs à l'étranger).

Contrairement à ce que l'on pourrait penser lorsque l'on observe le phénomène depuis l'Europe, la mondialisation ne tue pas la croissance, elle la redistribue. L'Europe a connu depuis 1970 une croissance annuelle de 2,5% par an. L'Afrique et les pays arabes sont en régression ou en stagnation, l'Amérique Latine et les pays de l'Est ont créé les conditions de la croissance mais ne l'ont pas entamée, l'Inde et l'Asie sont les grands gagnants (6% pour l'Inde, 10% pour la Chine). C'est donc, contre toute attente et préjugés, à un décollage d'un certain nombre de pays anciennement "sous-développés" que l'on assiste.

Mais la mondialisation ne se limite pas à l'économie, elle touche aussi bien l'humanitaire grâce à la mondialisation de l'information, les migrations grâce à l'accélération et à la diffusion des transports, la culture, par la standardisation certes, mais aussi par l'internationalisation du savoir, et le spirituel enfin, sous la forme du syncrétisme mais aussi de la rencontre des religions.

La mondialisation a des aspects positifs, mais elle a aussi son lot de problèmes.

Premièrement, elle accroît de façon sensible les inégalités dans nos sociétés en frappant non plus leurs marges (main d'œuvre coloniale par exemple) mais leur centre. Le travail faiblement qualifié des classes moyennes est en effet perdant par rapport au capital et au travail fortement qualifié des cadres internationalisés. L'inégalité sociale fondamentale touche de plus en plus au savoir et à la capacité d'adaptation. Conséquences différentes, mais en un sens équivalentes : aux États-Unis l'écart des salaires s'accroît, le pouvoir d'achat moyen recule mais le taux de chômage est bas (5%). En Europe, le niveau de salaire et de protection est maintenu mais le chômage s'accroît (11% pour l'UE).

Mais, deuxièmement, les pouvoirs publics ont, pour leur part, moins de moyens qu'auparavant pour corriger les inégalités : la fiscalité est devenue de moins en moins efficace sur l'épargne et le capital (facilement délocalisables) et ne peut s'alourdir à l'excès sur le travail.

Troisièmement la mondialisation se fait par la demande et échappe ainsi aux autorités et aux stratégies collectives. C'est la consommation de masse qui fait actuellement, pour une grande part, le succès de la mondialisation. Ceci désarme les États, les corps intermédiaires et les idéologies qui essayaient d'expliquer et d'encadrer le changement.

Quatrièmement le court terme devient plus important que le long terme : tout semble devenu plus fragile parce que tout est devenu plus rapide. Du coup, le gain immédiat est préféré au gain à moyen ou long terme dont le risque croît.

Cinquièmement l'individualisme gagne au détriment de la solidarité. Le libéralisme se soucie en effet davantage de liberté que d'égalité ou de fraternité.

Bref la mondialisation crée de l'universel mais aussi du séparatisme entre nations, entre groupes sociaux, entre individus. Chacun se replie sur son horizon maîtrisable et se trouve conduit à agir de plus en plus souvent contre ses valeurs propres.

Fait important : l'Europe est franchement du côté des perdants relatifs de la mondialisation. Elle l'est sur le plan économique au bénéfice des USA et surtout de l'Asie. Elle semble l'être aussi sur le plan du modèle social. Les USA avec une grande flexibilité, une faible protection et une grande mobilité, les Asiatiques avec une grande discipline du marché du travail, une protection sociale de type paternalisme/autoritaire et un taux d'épargne élevé semblent plus adaptés au changement que le "modèle social européen", qui cherche à concilier liberté et cohésion, mobilité et protection. L'Union Européenne est au centre du débat : va-t-elle devenir de plus en plus le cheval de Troie du libéralisme ou bien peut-elle être une réponse indispensable à la mondialisation ?

Suite >>>
 
Dernière modification : 09/08/2010