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Prologue de la session 2009

Par Yamina Benguigui, Vincent Capo-Canellas, Claude Bartolone, Mgr Pascal Delannoy



Conférence donnée lors de la session 2009 des Semaines sociales de France "Nouvelles solidarités, nouvelle société".

Introduction – Jérôme Vignon, président des Semaines sociales de France

Ce n’est pas un hasard si cette session des Semaines sociales se déroule ici à Villepinte, au Parc des Expositions, dans le département de Seine-Saint-Denis. Nous voulions nous rendre proches pour quelques jours d’un département dont on parle beaucoup, mais que peu d’entre nous fréquentent. Nous voulions mesurer ce que sont les efforts, les dynamismes, mais aussi les attentes et les manques de ceux qui combattent au jour le jour pour faire de ce département une communauté vivante, fraternelle, qui résiste, qui innove. Un récent numéro de la revue Projet rappelait que le département comptait avant la crise plus de 49 000 rmistes, dont plus de la moitié sans emploi depuis plus de trois ans. Mais la Seine-Saint-Denis est aussi le plus jeune département d’Ile-de-France : 30 % de la population est âgée de moins de 20 ans. Un département qui fait preuve d’énergie, qui innove, oui, mais est-ce suffisant ? C’est ce que nous allons demander aux intervenants de cette table ronde d’ouverture. Comment vivent-ils la question des solidarités ? Sont-elles complémentaires, accessoires ? Ou sont-elles un élément avec lequel on peut compter ?

YAMINA BENGUIGUI*

Messieurs les Présidents, Monsieur Le Maire, Mesdames, Messieurs, chers amis. Mon intention en réalisant le film 9-3, histoire d’un territoire était de raconter la petite histoire, celle que l’on scrute par le petit bout de la lorgnette, celle qui met l’homme au centre du propos pour mieux comprendre l’histoire. C’est pour cette raison que j’ai
construit ce film sous la forme d’un récit historique et chronologique en suivant trois axes directeurs : l’industrialisation, le logement et le peuplement avec, au bout, un territoire : « le 9-3 ». Saisir la dimension humaine de cette histoire était l’objectif majeur de mon film en prenant le temps nécessaire pour aller recueillir cette parole non tronquée.

D’une certaine façon, il est né un soir de novembre 2005, à l’occasion de la sortie en
salle de mon film Le plafond de verre, alors que j’organisais des débats au cinéma Le Saint André des Arts. Ce jour-là, suite au décès accidentel de deux jeunes poursuivis par la police et électrocutés dans un abri EDF à Clichy-sous-Bois, la banlieue s’embrasait, la France et le monde s’étonnaient. Le même soir, devant le cinéma, le trottoir débordait d’une foule nerveuse. Le quartier était bouclé. Nous étions en train de débattre à l’intérieur, et soudain, une charge de CRS, des insultes et un cri plus puissant que les autres fusait : « Tahia le 93 ! ». « Tahia » veut dire « que vive la terre ! ». C’était un cri que je connaissais, entendu dans un film très connu, La bataille d’Alger1 : le peuple algérien y criait « Tahia, l’Algérie ! ». Cette résonance à l’appartenance à la terre m’a complètement habitée pendant plusieurs jours. Les nouvelles continuaient par ailleurs d’affluer, les émeutes, et c’est alors que j’ai pensé : qu’est-ce que je peux faire ? À la question « pourquoi brûlent-ils des voitures ? », je n’avais qu’une réponse, c’était de reprendre ma caméra et d’essayer de comprendre la révolte de cette génération née sur ce petit morceau de France. Faire ce film, c'était raconter la genèse de ce département ballotté par des fluctuations économiques en lui restituant son histoire, sa mémoire, sa dignité et le respect qui lui est dû ; c'était le rattacher ainsi à ma manière à tous les autres morceaux de France.

Je suis une cinéaste engagée qui se veut être un petit témoin de son époque et j’ai choisi comme moyen d’action le film. Chaque fois que j’entreprends un nouveau film, j’ai la conviction et l’énergie de croire que l’image est un outil essentiel pour bousculer les consciences et faire évoluer les mentalités. Depuis plus de quinze ans, tout mon travail de réalisatrice s’inscrit dans cette démarche. Une fois le film terminé, je vais à la rencontre des citoyens et des décideurs pour les sensibiliser au fait que chacun doit se sentir concerné par la problématique des discriminations, de la méconnaissance et de la peur de l’autre. C’est dans cette intention que pendant des mois j’ai parcouru la France pour débattre avec le public après la projection de 9-3, mémoire d’un territoire. C'est l'accueil du public, le relais que prennent souvent les décideurs, qui me donne le courage de continuer inlassablement à privilégier dans mes films l’angle humain, le vécu, pour exprimer l’indicible, libérer la parole, changer de regard sur l’autre pour un mieux vivre - ensemble et enfin pour permettre l’enracinement des générations issues de l’immigration, afin de s’inscrire ensemble dans une histoire commune et un mieux vivre ensemble.


* Yamina Benguigui est réalisatrice, auteur de documentaires pour la télévision dont Femmes d’islam (1994) ; Mémoires d’immigrés (1998), Le plafond de verre (2006), Le 9-3, mémoires d’un territoire (2008), mais aussi de fictions et d’une série à succès : Aïcha. Elle est aussi conseillère municipale du XXe arrondissement de Paris et adjointe chargée des droits de l’homme et de la lutte contre les discriminations.

 
Dernière modification : 04/01/2016