Débat
Table des questions* : Il faut le dire, les 'semainiers' semblent avoir été déstabilisés par vos propos qui leur ont paru très théoriques. Beaucoup souhaiteraient que vous les précisiez par des exemples concrets fondés sur l'action de la fondation que vous dirigez, par exemple sur les mutations de la gouvernance qui iraient dans le bon sens.Pierre Calame : Prenons l'exemple de l'Afrique. Le Malien Ousmane Sy, qui a dirigé avec talent la décentralisation au Mali – c'est une des décentralisations les plus réussies d'Afrique – vient de publier un livre, Reconstruire l'Afrique (
Reconstruire l'Afrique.Vers une nouvelle gouvernance fondée sur les dynamiques locales, Ousmane Sy, Ed. Charles Leopold Mayer, 2010). On y voit bien à quel point la multiplication des aides internationales à l'Afrique, privées ou publiques, se heurte au fait que la manière dont les pays africains sont gérés aujourd'hui est radicalement étrangère à leur population. En disant cela, on se heurte dans un premier temps à un mur, parce que toutes les institutions internationales, voire européennes, voire françaises – encore que la France ait un peu évolué positivement sur ce point – se bornent à déverser sur l'Afrique des règles présumées universelles de gouvernance qui éloignent encore plus la société africaine de la manière dont elle est gérée.
Que faut-il faire concrètement alors ? Il faut se battre, se battre dans trois directions, d'abord contre l'idée de préceptes de bonne gouvernance imposés. Il faut donc se battre avec la Banque Mondiale, avec la Commission Européenne pour que l'on donne une autre définition de la gouvernance. Il faut faire comprendre que les politiques de solidarité internationale menées sont non seulement inefficaces, mais contre-performantes. Si vous pensez aux profils de gouvernance que vise actuellement l'Union Européenne, c'est à se taper la tête contre les murs ! C'est cela qui fait qu'ensuite les actions de solidarité sont systématiquement inefficaces. Si on ne veut pas le voir, c'est que l'on se cache derrière son petit doigt.
Il y a ensuite la question du pouvoir légitime. Qu'est-ce qu'un pouvoir légitime ? On s'est aperçu qu'il y a un trou dans notre science politique. Dans nos pays démocratiques, on fait comme si un pouvoir légal était forcément un pouvoir légitime. On fait comme si on avait forcément confiance dans ses dirigeants dès lors qu'on les a librement élus. Or toutes les études internationales montrent que les institutions dans lesquelles on a le moins confiance, ce sont justement les institutions politiques. Que l'on m'explique comment ces deux vérités peuvent aller ensemble ! On fait comme si, en fabriquant des élections plus ou moins artificielles en Afrique, on allait permettre que les populations aient confiance dans les politiques et la manière dont ils sont dirigés. Il faut réhabiliter la notion de légitimité. Il faut aider à découvrir que la légitimité en Afrique combine plusieurs formes de légitimité, comme le droit africain connaît plusieurs formes d'ord re juridique. Tant que cet obstacle intellectuel reste, tout le reste est inefficace parce que nous passons notre temps à vouloir faire entrer nos actions dans un cadre lui-même inadapté.
Enfin, il faut aider les Africains à se penser eux-mêmes, à penser eux-mêmes leur propre gouvernance. Et donc, il faut leur permettre – c'est ce qu'a fait la Fondation Charles Leopold Mayer pour le Pro grès de l'Homme – de créer une alliance pour refonder la gouvernance en Afrique. Il s'agit de partir de ce qui se passe au niveau local, de la gouvernance en train de s'inventer de manière extraordinairement créative à la jonction de notre modernité et des traditions africaines. Ce n'est pas avec des projets concrets de trois ans que l'on va arriver à aider les gens à se relier, à prendre la parole, à ce que cette parole ait un poids sur la scène internationale, que les gens s'y reconnaissent, que l'on fasse le lien entre ce que la société elle-même invente et la théorie. Voilà un exemple extrêmement concret du travail sur la gouvernance en Afrique dans lequel s'implique notre Fondation.
Autre exemple : quand nous travaillons avec les Colombiens sur la gouvernance en Colombie, la question centrale est de savoir comment une armée qui s'est construite dans la lutte contre la guérilla peut devenir un outil de construction d'une paix durable. Il faut savoir que le deuxième produit d'exportation en Colombie, c'est le financement des ONG de lutte en faveur des droits de l'homme ! C'est le business des classes moyennes. En quoi cela va-t-il changer la Colombie ? Ce qu'il faut, c'est transformer l'armée. Voilà la solidarité efficace, et non pas de financer la 157e ONG sur les droits de l'homme en Colombie ! Je sais que ces propos risquent de ne pas vous faire plaisir, mais c'est comme ça.
— L'expression « responsable mais pas coupable » ne s'applique-t-elle pas aux responsables politiques des pays développés vis-à-vis des problèmes de développement ?Je n'ai pas parlé pour ma part de culpabilité. Elle ne m'intéresse pas. Ce n'est pas porteur, la culpabilité. En revanche, la responsabilité l'est. Qu'est-ce donc que la responsabilité aujourd'hui ? Premièrement, je suis responsable des conséquences de mes actes même si je ne peux pas les prévoir. Je ne peux pas me réfugier derrière l'ignorance. Nous ne pouvons pas nous dire : « Ah ! Les découvertes scientifiques sont bénéfiques, malheureusement le pouvoir économique n'en a pas fait l'usage que nous espérions ! Elles ont été reprises par le pouvoir économique… Le changement global du climat, je n'y peux rien ; je ne suis qu'un sur neuf milliards… » Mais si ! Chacun est responsable de son impact sur ces questions, indépendamment de ses connaissances sur cet impact, c'est la base du principe de précaution.
Il y a un deuxième principe fondamental : c'est que nous sommes tous responsables, mais à proportion de notre savoir et de notre pouvoir. Reprenons l'exemple de la Colombie, sur lequel nous avons beaucoup travaillé avec des organisations populaires, notamment à Cali avec des femmes qui portent le monde à bout de bras telles des 'Moïse invisibles'. Disent-elles « je ne suis pas responsable parce que je suis pauvre » ? Non, ce sont les ONG d'appui à ces femmes qui le leur disent ! Elles, elles se sentent responsables, elles veulent être actrices de leur vie donc responsables. Elles ne demandent pas qu'on les considère comme irresponsables. Mais ce qu'elles demandent, c'est que les puissants assument eux aussi leurs responsabilités ! La responsabilité est bien une question centrale, mais elle n'a pas grand-chose à voir avec la culpabilité.
La troisième dimension de la responsabilité tient à la question de l'impuissance. Puis-je dire que je suis irresponsable parce que je suis petit, si je n'ai pas cherché à m'allier avec d'autres ? Ma réponse est non. Il y a un devoir de construire du pouvoir. La solidarité, ce n'est pas agir à côté, juste à la marge des puissants, c'est se demander comment agir sur le système dominant.
* La séance était présidée par Bernard Chenevez, vice-président des Semaines sociales de France. À la table des questions, Alain Heilbrunn et Luc Champagne, membres du Conseil des Semaines sociales, ont relayé les questions écrites des participants.