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— Les principes communs ne pourraient-ils pas être des valeurs communes ? N'y a-t-il pas des valeurs communes à promouvoir ensemble ? Pourquoi semblez-vous remettre en cause, si on vous a bien compris, l'universalité des Droits de l'homme?
Pour moi, la question de la responsabilité est au centre de l'éthique du XXIe siècle. Notre fondation a publié un livre qui montre que ce concept est présent sous des formes différentes, sous des mots différents, dans les différentes cultures. Là, il y a un vrai universel. Pour les principes communs, c'est autre chose. Reprenons l'exemple de la gouvernance : quand on se met à analyser comment les sociétés sont gérées – cela demande du travail – on finit par découvrir des constantes : c'est ce que j'appelle des principes communs et c'est formidable. Ces principes communs sont ce qui permet de résumer l'expérience humaine ; ils forment une aide pour chacun de nous dans sa propre expérience. Mais cela demande du travail intellectuel pour fonder la pertinence de l'action.
Je m'attendais à la question sur l'universalité des Droits de l'homme. Il y a là, je crois, sur ce sujet, une formidable hypocrisie parce que l'on traite sur un même plan les droits politiques – les premiers droits qui peuvent être opposables – et droits sociaux, environnementaux, culturels – qui n'existent pas sans qu'existent des acteurs responsables de leur effectivité. Je crois bien entendu au formidable édifice de la Déclaration universelle des droits de l'homme dont la postérité est extraordinaire. Mais comment ces droits peuvent-ils être effectifs s'ils ne sont opposables à personne ? Savez-vous quel est le continent où les États ont signé le plus de conventions internationales ? L'Afrique ! Les États africains savent que les conventions sont faites pour ne pas être appliquées ou alors ils demandent qu'on leur donne les moyens de les mettre en œuvre.
— Les semainiers ont bien compris que vous essayez de « faire bouger les lignes » en proposant une relecture du mot solidarité. Mais c'est le passage à l'efficacité qui pose question, notamment dans le rapport avec l'ensemble des partenaires, c'est-à-dire nous dans nos démarches personnelles ou collectives, les associations, les politiques, les institutions internationales. Quels engagements chaque partenaire peut-il avoir dans la démarche que vous proposez ?
Il me faut peut-être préciser la démarche d'où est sortie l'analyse des trois mutations dont je vous ai parlé dans mon intervention. Celle-ci n'est le résultat ni d'un brain storming entre experts, ni de ma tête, ni d'une petite équipe de la Fondation. Non, elle est le fruit de dix ans de travail international associant des milliers de personnes de tous les milieux. C'est ce que nous avons appelé l'Alliance pour un monde responsable et solidaire (cf www. alliance21. org). En décembre 2001, nous avons réuni la première assemblée mondiale de citoyens qui ait jamais existé. Non pas qu'il n'y ait jamais eu de réunion internationale mais c'est la première où nous nous sommes imposé des quotas. Il fallait que tous les milieux soient là, des paysans aux élus locaux, des militaires aux entrepreneurs et il fallait que chaque région du monde soit équitablement représentée. Pour entrer dans le détail, nous nous sommes même fixés que la délégation de chaque pays soit proportionnelle à la racine carrée de sa population – c'est l'ingénieur qui parle ! Cela voulait dire que la Chine et l'Inde représentaient 40% des participants. À Davos ou à Porto Alegre, vous voyez de faux mondes. À Davos, presque tous les participants sont blancs et riches ; à Porto Alegre, c'est plutôt le monde du tourisme social alter-mondialiste, avec 80% de Brésiliens ou latino-américains et le reste de francophones. Où sont l'Inde – si j'excepte le forum de Mumbai –, la Chine ?
La question de la façon dont le monde se représente lui-même est essentielle. L'assemblée mondiale des citoyens en 2001, ce furent dix jours de travail pour réfléchir aux défis du monde tels qu'ils sont vus dans les différents pays et les différents milieux, aux questions éthiques que l'on se pose. Les trois mutations que je vous ai présentées sont le résultat de ce travail. C'est là qu'est né l'Agenda 21 pour le XXIe siècle, avec le sens originel du mot agenda en latin, c'est-à-dire ce qu'il faut faire absolument. Ce qu'il faut faire, tout le monde le sait, mais il est important de le mettre en mots. Donc pour répondre à la question « comment nos partenaires sont associés ? », vous le voyez, ils le sont de A à Z dans la définition même de notre stratégie.
— Vos propos sont porteurs d'une forte interrogation sur les institutions : sont-ils entendus et reçus par le monde politique, national ou international ? Comment rejoignent-ils les grandes institutions internationales ?
Les institutions sont des choses très puissantes mais aussi très inertes. Il y a quelques années, j'ai écrit un livre sur la réforme de l'État français . Pour réformer notre État, il faudrait 20 ans d'action continue. J'ai souvent discuté avec des ministres de droite ou de gauche sur la raison pour laquelle ils n'entreprenaient pas cette transformation ; tous ont fait la même réponse : « mais on n'a pas le temps ! ». Ils sont en poste pour deux ans en moyenne, alors ils font des lois – et vous savez que pour 70 % des lois, il n'y a même plus de décrets d'application. Les lois sont devenues pour l'essentiel une variété du discours politique. Or les transformations demandent et prennent du temps. Les mutations dont nous avons parlé ici vont prendre 20 ou 30 ans d'efforts continus, résolus.
Au sein des institutions, les gens entendent les choses. J'en veux pour preuve, à propos de la gouvernance, la publication récente par le Comité des régions d'Europe d'un livre blanc sur la gouvernance à multi-niveaux. Cela signifie que ce réseau, qui représente l'ensemble des régions d'Europe, commence à considérer que la répartition actuelle des compétences entre l'Europe, la nation, les régions, les collectivités locales, cela ne peut pas marcher. C'est ce qu'avec Jérôme Vignon nous avons appelé « remplacer le partage des compétences par l'exercice d'une compétence partagée ». Il a fallu quinze ans pour que cela émerge dans les grandes institutions. Il faut accepter de se battre sur ce dont on ne verra pas l'aboutissement. C'est cela le désintéressement.
Mais ne croyez pas que rien ne se passe. En Afrique, toute la démarche de réflexion de l'Alliance sur le thème de la gouvernance a pénétré. L'OCDE reprend à son compte nos réflexions sur la légitimité. Simplement travailler sur la stratégie de changement des systèmes de pensée, cela a son rythme et son temps. De même pour la stratégie de changement des institutions. La solidarité, c'est aussi la solidarité temporelle de s'engager sur des actions de très long terme.
— Avez-vous été inspiré par ce qu'a fait le Père Wresinski dans ATD-Quart Monde avec son université populaire ?
J'ai effectivement connu le Père Wresinski. Je ne sais pas s'il m'a influencé mais ce qui est certain c'est que nous partageons un certain nombre de convictions communes. Je considère qu'ATD-Quart Monde fait partie des réseaux qui ont profondément renouvelé le regard sur la pauvreté. C'est aussi le cas de Muhammad Yunus pour les mêmes raisons. Il est intéressant de noter que le mouvement international ATD se préoccupe comme nous de méthodes. Dans les universités populaires, ils ont beaucoup travaillé sur la prise de parole, la capitalisation des savoirs, la façon de transformer un vécu quotidien en connaissances. Les fondements spirituels et intellectuels sont en effet les mêmes que pour nous.
L'Alliance mondiale des habitants, par exemple, qui est en train de préparer pour 2011 sa deuxième assemblée mondiale, moment extrêmement fort, a aussi créé une université populaire urbaine : un espace de rencontres entre les apports intellectuels de chercheurs et les capacités de formation des dirigeants locaux. Je me souviens encore, lors de la première assemblée mondiale des habitants à Mexico, de l'intervention d'un dirigeant de l'organisation d'un bidonville ; il disait : « toutes les critiques que l'on fait à nos gouvernants, on peut se les faire à nous-mêmes. On leur reproche d'être paternalistes, autoritaires, etc. Mais nous le sommes aussi, parce que nous baignons dans une société qui l'est ». Il y avait là une richesse et une vérité de réflexion critique. En Afrique, nous avons aussi créé une université populaire paysanne. Car lorsque les paysans sont plus compétents sur les questions de commerce international que les experts de leur propre pays, cela change plus les rapports de force que 150 projets pour les aider. Car les rapports de force, cela compte. Voilà à quoi il faut travailler !
— Les délocalisations vous paraissent-elles scandaleuses ou peuvent-elles avoir des effets positifs ?
Cette question des délocalisations demanderait de longs développements. Je voudrais cependant vous faire observer le changement de discours. Il y a 30 ans, dans les milieux progressistes conventionnels, on reprenait l'antienne marxiste de la paupérisation absolue ; on pensait que le fossé entre les pays riches et les pays pauvres ne ferait que s'accroître et certains avaient prôné la déconnexion. Quelle est la réalité aujourd'hui ? C'est le G2 États-Unis/Chine ! Cela veut bien dire que la redistribution de la richesse du monde est concrètement en route. Du coup, on n'est plus d'accord. Il faudrait savoir ce que l'on veut !
Mais il y a bien aujourd'hui un enjeu historique. Et il est essentiel de comprendre que sans un partage équitable de la ressource pétrolière, nous allons à la guerre ! On reproche aux Chinois de ne pas respecter les clauses des droits de l'homme, de traiter avec des dictateurs. Pendant ce temps-là Sarkozy dîne avec Ali Bongo… Il ne faut donc pas se raconter des histoires. Il est certain que les Chinois sont les derniers arrivés dans le monde des pays développés et qu'ils ont besoin de conquérir des ressources pétrolières; ils le feront à tout prix. Si on ne partage pas par la paix, on le fera par la guerre. C'est ce qu'il faut comprendre.
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