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Le filtre de l'histoire [1/6]

Pierre Rosanvallon est historien, directeur d’études à l’EHESS.


Conférence donnée lors de la session 2009 des Semaines sociales de France, "Nouvelles solidarités, nouvelle société"



Je voudrais en ouverture partir de deux remarques sur les images et sons d’archives de l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 que nous venons de voir. S’il y a eu l’Abbé Pierre de 1954, je rappelle qu’il y a eu trente ans après un deuxième Abbé Pierre. Le premier, à l’aube des Trente Glorieuses, dénonce une misère de condition, celle de l’héritage de l’entre-deux-guerres, des difficultés de la fin de la guerre. Le second, dans les années 80, parle de « nouvelles pauvretés ». On a réalisé en effet à ce moment-là qu’il y avait non pas une réapparition de l’ancienne pauvreté de condition, mais l’apparition d’un nouveau type que j’appellerai une pauvreté de situation, dont les formes de production sociale ne
sont pas de même nature. Il est impressionnant que ce soit la même personne qui ait symbolisé à ces deux moments la prise de conscience et le réveil de la société – puisque le terme d’insurrection a  même été employé alors : insurrection du cœur, insurrection de l’intelligence, de la prise de conscience. Deuxième remarque à propos de ces images : il est frappant de constater que l’Abbé Pierre n’appelle pas simplement à une aide économique, mais aussi à une proximité sociale. Il ne dit pas « on va t’aider », mais « reprends espoir ; rentre avec nous ». Ces éléments me semblent fondamentaux.

S’il peut paraître nécessaire aujourd’hui de refaire un détour par l’histoire pour comprendre la situation dans laquelle nous sommes, c’est parce que je n’hésite pas à parler d’une contre-révolution silencieuse de la désolidarisation sociale. Pour bien prendre la mesure de cette contre-révolution, permettez-moi de refaire un certain nombre de points d’histoire.

La solidarité comme ‘dette publique et sociale’


Dans notre histoire, comme dans l’histoire d’autres pays européens, la fin du XVIIIe siècle – la Révolution française marque évidemment une date à cet égard – fait passer à un nouveau régime de la solidarité. Il ne s’agit plus simplement d’un exercice de la compassion personnelle, mais la tentative de définir la solidarité comme une institution sociale, en la considérant comme ‘une dette publique et sociale’, expression célèbre martelée sur tous les tons pendant la Révolution. Que la solidarité soit une dette publique et une dette sociale pose aussitôt la question de savoir comment l’exercer, comment l’instituer, quelle forme lui donner. On rejoint là une idée fondamentale : c’est que la solidarité ne saurait jamais être seulement réparatrice ; elle est aussi une qualité du lien social, elle est une forme de la même appartenance à la collectivité. C’est pour cela que, dès le début, la Révolution place sur un même pied ce qui apparaît alors comme l’objectif essentiel : assurer l’indépendance et l’autonomie de chacun dans la communauté d’une part, être membre de la communauté d’autre part. Il s’agit de compter soi-même pour quelque chose, et c’est seulement en cas de difficulté, notamment une absence de travail, une invalidité, quelque chose qui vous empêche d’être autonome, qu’il faut trouver les moyens de vous aider matériellement. Mais les ‘secours publics’, comme on dit à l’époque, ne sont considérés que comme un palliatif par rapport à un devoir d’intégration sociale.

Le grand problème sera la difficulté de donner figure à ce devoir d’intégration sociale. Dès les débuts de la Révolution, des personnes sans travail et sans emploi demandent cette intégration. En réponse, on met en place pour les femmes des ‘ateliers de filature’, pour les hommes des ‘ateliers de charité’. Les organiser sur une large échelle n’a guère été facile. Ce sera la même chose une cinquantaine d’années après, en 1848, avec les ateliers nationaux : ces offres d’emplois publics dirigées par les municipalités apparaîtront comme difficiles à mettre en oeuvre. Et dès lors, il y aura en permanence dans la société française un écart entre la générosité des principes et le caractère extrêmement limité des institutions mises en oeuvre réellement. N’oublions jamais qu’au milieu du XIXe siècle les dépenses sociales ne représentent que 0,3 % du PIB. Comparons avec les chiffres des dépenses sociales aujourd’hui : pratiquement 100 fois plus en pourcentage du PIB.

 
Dernière modification : 04/01/2016