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Pour une économie solidaire [3/3]

Le secteur financier


Le troisième axe abordé dans l’atelier était le domaine financier et portait sur le risque traité à travers l’exemple du crédit. Dans une relation classique entre l’emprunteur et son créancier, ce dernier est en position de force. La relation, si elle est difficilement d’égal à égal, ne repose pas réellement sur la coopération et la confiance. Un banquier classique ne peut se permettre d’accorder trop de crédit à son client s’il n’a pas les garanties matérielles nécessaires. Dans cette logique, un emprunt est un rapport de forces fixé par contrat et se prolongeant dans le temps. Le prêteur recherche avant tout le remboursement du prêt et le paiement des intérêts. La réussite de l’activité de son client n’est que secondaire. Elle est d’ailleurs parfois remise en cause dès le départ, tant les conditions pour accorder un crédit sont draconiennes. Le paradoxe du prêt à l’heure actuelle est le refus du risque, alors que celui-ci est l’un des moteurs principaux du capitalisme, étant à la base même de l’entrepreneuriat. Le prêt solidaire, au contraire, repose sur une relation de confiance entre préteur et entrepreneur, avec une acceptation commune des risques. Ainsi, le premier accompagne le second sans chercher à rentrer à tout prix dans ses frais. La promotion de l’humain et de son développement sont mis en avant face à la rémunération du capital.

Quand le bénéficiaire devient acteur


L’économie solidaire promeut des formes de gouvernance qui donnent la parole à chacun en fonction de ce qu’il peut apporter au bien commun. Elle est fondée sur la reconnaissance du droit à s’exprimer et de la légitimité de chacun à venir s’approprier la chose publique. Il n’était donc pas concevable pour les organisateurs de cet atelier de donner la parole uniquement aux initiateurs des pratiques de l’économie solidaire ; il fallait faire place aussi aux personnes censées être ses bénéficiaires premiers, c’est-à-dire des personnes exclues du système économique classique. Or, il ne s’agissait pas non plus d’enfermer ces « personnes ressources » dans une position passive de témoignage. Deux formes d’intervention originale ont eu lieu.

Pour TAE et ARES, une telle intervention ne pouvait se réaliser sur le mode de la communication telle que pourrait le faire n’importe quelle autre société lors de son assemblée d’actionnaires. Le style n’est donc pas celui du corporate, au contraire. La parole est donnée aux employés qui sont mis en avant en tant que force vive et raison d’être de ces entreprises. TAE est un projet pilote d’ATD-Quart Monde. Il regroupe vingt-trois salariés d’horizons très différents. En accord avec l’esprit de ces entreprises, où « il n’y a pas de référence au passé ni au CV » ; chaque salarié a la même légitimité pour parler de l’entreprise. La présentation de TAE s’est donc faite à quatre voix, deux travailleurs et deux cadres sociaux, dans une continuité de texte et d’idées. Un mot revient alors sans cesse : « ensemble ». Pour établir le travail à faire, pour les repas, face aux difficultés éventuelles, dans l’amélioration de l’entreprise, c’est ensemble que les décisions sont prises. Une autre dimension émerge alors, celle de l’écoute de l’autre, de la relation solidaire comme attention marquée à l’altérité : «on se sent solidaire des autres, c’est important de savoir si l’autre se sent bien». La parole est centrale, surtout lorsqu’il existe des rapports hiérarchiques : «le patron est parfois strict mais il y a la place pour toute discussion», «un patron qui nous écoute». L’économie solidaire n’est pas l’égalité stricte des pouvoirs, c’est le respect des compétences de chacun et le dialogue pour le bien des tous.

ARES est une entreprise au service des hommes et des femmes qui y travaillent. Elle a pour but la réinsertion économique et sociale, la lutte contre l’exclusion : « Pouvoir donner sa place [à chacun] dans le travail ». Le travail proposé est un tremplin, l’objectif premier est que les bénéficiaires partent ! Les travailleurs d’ARES sont très reconnaissants envers leur entreprise, mais ils resituaient également cette période de leur vie dans une trajectoire socio-professionnelle plus large. Avec TAE et ARES, nous avons deux manières différentes de penser la réinsertion par l’économique : dans le premier cas, il s’agit de proposer un projet de longue durée à la personne en situation d’exclusion, dans l’autre, il s’agit d’un accueil de transition pour le ré-introduire dans le marché du travail.


L’autre type d’intervention des personnes en situation de pauvreté lors de l’atelier fut assuré par un groupe à qui a été demandé de réagir à partir de ce qu’il écoutait. Il n’y avait pas de texte préparé à l’avance ; la formulation des réactions s’est faite spontanément dans le cours de l’atelier. Ce fut encore une manière de rendre visible et de concrétiser l’esprit de l’économie solidaire : les personnes en situation de pauvreté ont été sollicitées non seulement comme bénéficiaires des pratiques, mais également comme citoyens à part entière, capables de penser et de donner leur avis sur le projet de vivre ensemble visé par les pratiques de l’économie solidaire.

Ceux qui se nomment eux-mêmes comme « les plus défavorisés » sont d’accord avec la création d’un commerce équitable nord-sud, mais du fait du prix de ces produits, ils regrettent de ne pas pouvoir participer à cette démarche. Alors que l’initiative vise la participation de toute la population, ils sont de fait exclus de cette action à cause de leurs revenus très limités. Ils soulignent que cette forme de commerce est inaccessible aux personnes au chômage. Mais en même temps, ils affirment qu’il n’y a pas de contradiction entre une solidarité avec les pays en développement et une solidarité au sein des pays développés. Ils expriment leur volonté de pouvoir vivre de leur propre production, de pouvoir développer leur activité et d’en vivre décemment. « Pourquoi produire toujours si loin ? » Leur idéal est de pouvoir fabriquer localement des produits qui leur soient financièrement accessibles.

Face aux témoignages des actions de l’économie solidaire en faveur de l’insertion par le travail, les mots des personnes exclues sonnent justes et durs devant l’auditoire des Semaines sociales : « un pauvre est un être humain » « à regarder en face », il faut « l’aider à reprendre confiance en soi ». Ces personnes témoignent de la très grande solitude dans laquelle on se retrouve lorsque l’on devient demandeur d’emploi. Elles tiennent à affirmer leur soutien face aux actions présentées, mais nombre d’entre elles ne les concernent que marginalement. Certaines problématiques de l’économie solidaire sont vite résolues pour eux : « une énergie à prix stable et durable, c’est très bien, mais lorsque l’on ne travaille pas, on n’a pas de toute façon accès à l’énergie… »

Le choix de faire intervenir les bénéficiaires de l’économie solidaire sur les pratiques auxquelles ils participent n’était pas anodin. Ces personnes étaient sollicitées en tant qu’acteurs plutôt que simples bénéficiaires. Il s’agissait d’une forme originale d’échanges qui ne relève pas à proprement parler du témoignage, dans le sens où les personnes ne viennent pas s’exprimer sur leur condition (leurs difficultés socio-économiques) mais sur leur activité. Il s’agissait d’entendre ces personnes nous dire comment chacun peut trouver une place dans la société, plutôt que de leur demander le récit de leurs galères. Cette parole des plus pauvres donnait de la légitimité au discours sur l’économie solidaire. Solliciter les plus pauvres comme des simples témoins, ou leur donner une place mais sans leur donner la parole, n’était pas tolérable. Pourtant la frontière était subtile et le risque bien présent. Mais ces « bénéficiaires » ont su largement dépasser leur condition en participant à l’atelier comme acteurs de solidarité et comme citoyens contribuant pleinement à la chose publique.

Un lieu d’innovation sociale


Les différentes initiatives de l’économie solidaire se révèlent à la fin moins hétérogènes qu’elles ne semblaient l’être au premier abord. Elles relèvent en effet d’une certaine unité autour de la posture concernant la place de l’humain. Par ailleurs, elles sont également des lieux que l’on pourrait qualifier de laboratoires du social. Nous avons vu qu’à travers chacune de ces activités sont testés de nouveaux modes d’organisation et de régulation de l’action collective. Si au départ, le choix individuel est d’une importance capitale, c’est dans la mise en commun qu’il se crée quelque chose de nouveau. Il s’agit, en ce sens, d’un lieu d’innovation : innovation à travers la pratique plutôt qu’innovation à partir d’une idée. La posture commune n’a d’existence que dans sa pratique et donc dans sa traduction en termes de structure et de mode d’organisation. Chaque situation étant unique, cette mise en pratique demande une certaine adaptation, qui permet parfois l’émergence de nouvelles approches. À contrario, si l’apparition d’une nouvelle pratique ou d’une nouvelle activité répond souvent à un besoin nouveau issu d’un contexte précis, elle peut tout à fait se diffuser pour être adaptée dans d’autres cas. Une certaine capacité d’adaptation est observable et, avec elle, la capacité d’apprentissage des acteurs.

Dans ce compte rendu, nous avons cherché à souligner et à qualifier la spécificité de l’économie solidaire. Nous avons sans cesse mis en avant son originalité, la façon dont elle se construit en marge d’une économie considérée comme classique. Pourtant, la question la plus prégnante dans cet atelier fut celle du lien entre ces deux formes d’économie. Il convient de réintroduire ici une distinction efficace bien que simpliste. L’économie solidaire porte en elles deux critiques distinctes face à la situation actuelle : celle d’apporter une autre manière de faire à l’intérieur même de la logique marchande et celle d’apporter des pratiques innovantes là où le marché et l’État restent incapables de trouver des solutions efficientes.

Dans le premier cas, celui du « faire autrement pour faire mieux », la critique est directement tournée vers le fonctionnement actuel du marché. L’économie solidaire peut alors permettre aux consciences de s’éveiller, et de donner de la valeur à ce qui n’a jamais été inclus dans le prix de marché : l’humain et la nature, l’environnement écologique et social. Il existe une « contagion possible » (Claude Alphandéry) de l’économie classique par l’économie sociale et solidaire à partir des multiples expériences menées. Cette propagation des principes de l’économie solidaire est d’autant plus possible qu’elle n’entre pas toujours en contradiction avec les fondements du système capitaliste. La majorité de ces initiatives ont pour débouché la réalisation d’un profit financier. Mais ce dernier est un moyen au service de l’humain et non une fin. Dans le second cas, celui où des solutions sont créées en marge des logiques de marché ou de l’assistance de l’État, l’économie solidaire est appelée à rester davantage éloignée des approches classiques.

En ce qui concerne l’insertion professionnelle, Claude Alphandéry l’affirme : « consacrer autant de temps à chaque salarié n’est pas possible pour une entreprise classique ». Il souligne cependant que « toutes ces entreprises d’insertion doivent être en contact avec les entreprises ‘classiques’, notamment par un lien de clientèle ». Or, ces pratiques parallèles exercent également une force de transformation sur le système classique.

Jean-Guy Henckel souligne la force critique de l’économie solidaire lorsqu’elle questionne à la fois l’échec du marché et les défaillances de l’État: « entre économie solidaire et économie de marché, les cloisons ne sont plus étanches, ça prend l’eau de partout […]. Il y a un système d’irrigation réciproque entre économie solidaire et économie de marché. Les régulations actuelles ne pourront pas se poursuivre à l’identique ». Il faut souligner que la critique portée par toutes ces expériences d’économie solidaire n’est jamais faite sans proposition d’un modèle alternatif. En cela elle s’inscrit pleinement dans le mouvement alter : « on porte en nous ce que devrait être l’économie de demain (…) les germes de l’économie d’avenir ».

Dans cette mutation portée par l’économie solidaire, quel pourrait être le rôle de chacun ? Le rôle de l’État est certainement à redéfinir : « L’aide de l’État reste très anti-cyclique, dès qu’il y a un peu moins de chômage, l’aide diminue. Il faut effectuer un changement pour que ces aides soient permanentes. De plus, l’État oublie souvent que le critère premier n’est pas l’accès à l’emploi mais la création du lien social : c’est le critère qui devrait prévaloir dans l’évaluation des projets d’insertion ». Mais l’État ne fera pas tout, « on ne peut rien faire sans les consommateurs que vous êtes » affirme Claude Alphandéry. Il insiste sur le fait que « les produits n’ont pas qu’un sens individuel mais également un sens collectif ». Le pouvoir de changer les choses, d’éveiller les consciences du monde politique mais également des médias, est entre les mains des consommateurs qui réfléchissent à ce qui a de la valeur lorsqu’ils font leurs achats. Ces « consom’acteurs » affirment au quotidien que chaque être humain doit pouvoir profiter d’une économie mise à leur service. C’est ce qui fait dire à Claude Alphandéry que l’enjeu premier pour le développement de l’économie solidaire est celui du débat autour d’un prix juste. Cette problématique pose une question éthique majeure qui constitue sans doute la question centrale à laquelle l’économie solidaire essaie de répondre : à quoi donne-t-on de la valeur ?


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Dernière modification : 26/04/2010