Conférence donnée lors de la session 2009, « Nouvelles solidarités, nouvelle société »

Paul Bouchet, Emilienne Kaci, Denys Cordonnier, Andrea Masson, Françoise Merlin, Marie-France Zimmer
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Introduction
Par Blandine de Dinechin, membre du Conseil des Semaines sociales de France, conseillère conjugale et familiale, éditrice, présidait cette table ronde.
« Nous l’avons fait à plusieurs, mais c’était pour tout le monde ». Pour introduire cette table ronde, j’ai choisi cette petite phrase entendue hier lors de notre dernière rencontre de préparation. Une autre phrase de Lucie Aubrac me vient à l’esprit : « Résister est un verbe qui se conjugue toujours au présent ». J’ai donc le très grand honneur d’accueillir parmi nous des résistants : Andréa Masson, poétesse à ses heures ; Françoise Merlin, entrée en politique ; Emilienne Kaci, défenseure de libertés et de droits ; Marie-France Zimmer, une grande routière d’ATD-Quart Monde. Elles sont toutes les quatre porte-parole de réflexions et de questions issues de groupes de travail de toute la France. J’accueille également Paul Bouchet, président d’honneur d’ATD-Quart Monde, membre du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées. Il a présidé la Commission nationale consultative des Droits de l’homme. Juriste et conseiller d’État, il est depuis très longtemps impliqué dans la mise en oeuvre des droits de l’homme et a largement contribué à la loi dite DALO : Droit au logement opposable.
J’accueille enfin Denys Cordonnier, l’animateur de cette table ronde. Il déteste les CV, qu’ils soient à trous ou pas. Je le présenterai donc simplement comme un médiateur énergique avec qui combattre pour un monde un peu plus relationnel est un plaisir.
Denys Cordonnier : Agir et penser ensemble dans toute notre diversité, c’est un réel défi. Nous allons essayer de vous en faire part. Douze personnes ont préparé cette table ronde, nous sommes six pour vous présenter ce travail. Cette intervention sera donc à plusieurs voix, en trois parties.
1. “Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est con !”
Petit sondage ! Qui d’entre vous pense que les pauvres sont cons ?! N’hésitez pas, levez le doigt ! [Aucun doigt ne se lève dans la salle]. Personne ? Et pourtant...
Un vieux monsieur est relogé parce que son quartier est réhabilité ; le bailleur lui explique qu’il faut qu’il se sépare de son chien, que ce sera mieux pour lui.
Des enseignants reprochent à une maman de ne pas venir aux réunions à l’école. Elle sent qu’on lui reproche, à elle, l’échec scolaire de son enfant.
Au bout du bourg, tout le monde appelle ce quartier “le quartier des cas sociaux”. Alors quand deux habitantes se présentent aux élections municipales, elles ne sont pas crédibles. Pensez donc, des cas
sociaux !
Les Français sont attachés à choisir leur médecin généraliste; compréhension mutuelle, questions intimes. Il est important de pouvoir choisir. Pourtant les personnes qui ont une assistante sociale, ne peuvent pas la choisir. Tiens, comment ça se fait ?
Un journaliste exprime sa surprise : Je ne comprends pas, vous avez l’air intelligent, pourtant vous êtes au RMI ! Ou bien d’autres journalistes demandent à avoir le témoignage d’un pauvre : qu’il puisse dire son parcours pour l’emploi, son combat pour accéder à un logement, qu’il puisse témoigner de lui. Puis ces journalistes demandent à un élu ou à un responsable associatif ses réflexions et ses commentaires sur la politique du logement, ou sur la politique de l’emploi. On demande à l’un de témoigner de lui et à l’autre de réfléchir à une question de société. Tiens !
D’ailleurs, je suis allé à un colloque sur la pauvreté. Il y avait plein de monde, c’était très intéressant. Mais les pauvres n’étaient pas représentés, ils n’étaient pas là. Est-ce que les personnes en situation de pauvreté seraient trop bêtes pour réfléchir avec les autres citoyens ?
Qu’est-ce que révèlent ces exemples ? Que disent-ils de notre société ? Nous avons essayé d’analyser de tels faits. Andréa, le regard des autres, ça fait quoi ? Et comment se développe la confiance ?
Andréa Masson : D’abord le regard des autres vous juge et vous fait perdre confiance en vous. C’est ce qui m’est arrivé il y a pas mal d’années. J’ai touché le fond. Comme je n’avais plus confiance en moi, je me suis mise une carapace. La carapace, c’était une cape que j’enroulais autour de moi, que ce soit dans la rue, que ce soit à l’intérieur, dans un cinéma ou dans un lieu public. Partout, partout. Et je voyais bien que les gens me regardaient drôlement. Mais moi, je m’enfonçais encore plus dans ma carapace. Le regard de l’autre nous rabaisse. À force on se rabaisse soi-même. On n’ose plus rien dire. Les autres ne nous jugent même pas capables de donner un coup de main.
Mais un beau jour, une dame m’a permis de reprendre confiance en moi. Cette dame vendait des journaux dans un kiosque. J’ai fait connaissance avec elle grâce à un chien – vous allez me dire que c’est bizarre mais c’est comme ça. Comme je n’avais pas confiance en moi, je n’avais pas confiance en cette dame, au début. Et elle m’a demandé de lui rendre service une deuxième fois. Elle m’a demandé de l’aider à vendre des journaux. Et là, j’ai accepté parce que cette dame, son regard, m’ont donné confiance en moi. Et c’est là que j’ai commencé à remonter. Il ne suffit pas d’être écouté, il faut être entendu. Avec cette dame nous ne nous sommes pas seulement écoutées, nous nous sommes entendues.
Denys Cordonnier : Après ce premier élément d’analyse – le regard qui crée la confiance, ou qui l’empêche – poursuivons sur la confiance : entre qui existe-t-elle ? Et où a-t-elle du mal à s’installer ? Françoise.
Françoise Merlin : La confiance, elle est entre nous. Elle aide à s’épauler, à s’aider, à organiser des fêtes, à faire des dossiers. On arrive toujours à aider les autres, les voisins, à notre niveau. Les gens ri ches veulent nous aider, mais souvent avec leurs idées. Les pauvres sont peut-être trop cons pour avoir des idées !? Souvent les riches nous considèrent comme des cas sociaux. Ca nous fait perdre la confiance en nous. Mais aussi la confiance en eux.
Denys Cordonnier : Un troisième point d’analyse: « On n’a pas le choix ». C’est-à-dire, Emilienne?
Émilienne Kaci : Dans les exemples que Denys nous a racontés, on n’a pas le choix ; ça nous casse. Plus on galère , moins on choisit : le logement, les travailleurs sociaux, l’orientation des enfants... Même pour l’argent, on me dit : “Tu devrais acheter plutôt ce produit que celui-là”. Et pour les loisirs : “Va dans telle association ; n’organise pas tes loisirs toute seule”. Ne pas avoir le choix, tout le temps, sur tout : est-ce que les riches accepteraient ça pour eux-mêmes?
Denys Cordonnier : Marie- France, peut-on dire, comme quatrième point d’analyse, que c’est comme si on pensait pour vous ?
Marie-France Zimmer : Ah, mais ce n’est pas « comme si » : on pense pour nous, on décide pour nous ! Ce n’est pas facile de vivre en étant pris pour un con. C’est déjà dur de vivre quand on n’a pas grand chose. Mais le pire, c’est quand on est mal considéré. Il y a des gens bienveillants, bien-pensants, qui veulent nous aider. Ils nous écoutent et on est obligé de raconter notre vie tout le temps, tout le temps. Quand on a besoin d’aide, il faut raconter sa vie. Alors, aujourd’hui on n’a pas envie de vous raconter notre vie, ni nos malheurs. On veut un vrai dialogue, d’égal à égal, de citoyens à citoyens. Agir pour nous, sans nous, c’est agir contre nous. Et ça, on a donné depuis des années.
Nous sommes six sur cette tribune mais deux cents personnes ont préparé, en groupes, certaines parties de ces Semaines sociales : le théâtre forum hier soir, cette plénière, les ateliers de cet après-midi, la célébration de ce soir. Est-ce que ces 200 personnes veulent bien se lever ? [Les 200 personnes, installées dans les premiers rangs, se lèvent].
Qui sommes-nous ? Aujourd’hui, je vous propose de nous considérer comme des personnes ressources : des personnes ressources de ces Semaines sociales. J’aimerais bien que vous parliez de nous comme personnes ressources et que vous nous appeliez comme ça !
L’autre jour, Andréa, quand on a préparé cette intervention, tu as écrit un poème. Est-ce que tu voudrais bien nous le lire ?
Andréa Masson : Bien sûr et pour vous tous :
“ Quand tu vois un malheureux,
Le regardes-tu dans les yeux ?
S’il te demande de l’aider
Peut-être vas-tu détaler.
Pourquoi le juger sur son apparence ?
Toi qui n’es qu’indifférence.
Peut-être n’a-t-il pas de valeur
Ou toi, tu en as peur...
Tout le monde pourrait réagir
Pour aller vers un autre avenir.
N’est-ce pas ? ”
Denys Cordonnier : Quand on est parmi les favorisés de la société – c’est mon cas – ou quand on essaie d’être solidaire – c’est mon cas aussi –, tous ces propos ne sont pas si faciles et si simples à bien entendre, jusqu’au bout. Ne sont-ils pas un peu noircis ? Un peu exagérés ? Sûrement pas. Comme beaucoup d’autres , j’essaie d’apprendre à ne pas penser à la place d’autrui. Mais ce n’est pas si simple, je sais bien. Souvent par exemple, je termine les phrases, soi-disant pour aider ceux qui n’arriveraient pas à s’exprimer. Mais en fait, c’est comme si je savais à l’avance ce que l’autre est en train de penser et de vouloir dire ; je lui confisque sa pensée. Si je dis ça, c’est que je suis loin d’être le seul, je le sais. Entrons maintenant dans la deuxième partie de cet exposé.
Dernière modification : 09/08/2010