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S’agit-il du grand soir ? Non. S’agit-il d’une révolution ? Non. Enfin si, peut-être...
Peut-être pas la révolution au sens historique habituel. Mais oui, il s’agit d’une révolution : une société qui va jusqu’au bout du croisement des savoirs, des pratiques, des pouvoirs, ne marche forcément plus de la même manière. Ce n’est pas vrai uniquement des décisions locales, c’est tout notre mode de fonctionnement de société. Je vous donne juste un exemple dans le domaine de l’emploi : dans un groupe de travail, j’ai appris que ‘vouloir avoir un emploi’, ce n’est pas du tout pareil que ‘ vouloir chercher un emploi’. J’ai appris ça notamment de M. Roger. Il expliquait : “Avoir un nouveau travail ne me fait pas peur ; j’ai déjà travaillé dans 40 entreprises. Mais si tu cherches un emploi tous les jours, tu te fais casser tous les jours. Tu écris et tu n’as pas de réponse ; tu te présentes, on te dit: vous êtes trop vieux ; vous n’êtes pas qualifié ; ça fait deux ans que vous êtes au chômage. Alors quand tu as le moral à zéro, c’est toute la famille qui paye derrière. Donc, pour que la famille tienne, il vaut mieux ne pas chercher de travail si c’est dans ces conditions là”. Et pourtant, qu’est-ce qu’il souhaitait en avoir, du travail !
Dans ce groupe de travail, on a donc analysé la politique de l’emploi et on s’est rendu compte qu’il y avait une confusion entre les deux notions, puisque celui qui ne démontre pas qu’il cherche un emploi est réputé ne pas vouloir travailler. N’y a-t-il pas là un ‘savoir d’expérience’, savoir vécu par des millions de M. Roger, qui a été oublié pour construire cette politique de l’emploi ? Je le dis pour l’emploi, mais c’est vrai aussi pour la politique du logement, avec la loi DALO, le droit au logement pour tous, le droit au logement opposable. Emilienne, en quoi a-t-on besoin du savoir d’expérience pour analyser l’application de la loi DALO ?
Émilienne Kaci : Mais oui, c’est pareil... Quand on cherche un logement, on nous demande des papiers, des justificatifs. Mais quand on vit dans un meublé ou à la rue, ce n’est pas facile de les fournir. Et puis il faut téléphoner au 115 : mais comment prouver qu’on téléphone tous les jours au 115, ce qui est une condition pour obtenir un logement ? Comment fait-on ? Et quand un logement libre s’est enfin libéré, comment se faire accepter par les voisins, alors qu’on constate que bien des gens refusent des voisins en situation de pauvreté ? Alors pour faire avancer la loi, partons de la réalité. Ceux qui n’arrivent pas à avoir un logement peuvent apporter leurs réflexions sur ce qu’il faudrait changer pour un accès effectif au logement.
Denys Cordonnier : Prenons encore un exemple, dans le domaine de l’école. On le sait, il y a encore beaucoup d’échecs scolaires. Beaucoup trop. Alors comment le savoir des parents des élèves qui réussissent moins bien à l’école peut-il enrichir la manière de réfléchir et d’agir de tous les acteurs de l’école ?
Françoise Merlin : L’école est souvent un lieu d’échec et d’humiliation pour les enfants en échec scolaire. Eux-mêmes sont très rarement délégués de classe : non, on choisit les meilleurs élèves ! Et pour leurs parents, surtout s’ils sont au chômage ou vivent avec peu de moyens, faire partie du comité des parents d’élèves, des délégués des parents d’élèves, est impossible. Les rares parents qui le font, savent le mépris qu’ils endurent. Et pourtant, ces parents pourraient beaucoup aider sur ces sujets, sur les conditions de la réussite scolaire, car il n’y a pas que des enfants de parents pauvres qui sont en échec.
Denys Cordonnier : Nous essayons de montrer que la mise en œuvre d’un vrai dialogue avec tous dans la société, notamment avec des “ personnes ressources” comme Marie-France les a définies, doit conduire à une meilleure effectivité des droits.
Paul Bouchet : Oui, il ne suffit pas d’obtenir des lois, ce qui est déjà souvent difficile. On a pris l’exemple de la loi DALO (droit au logement opposable), mais il y en a d’autres : la Couverture Maladie Universelle (CMU) ; le nouveau texte sur la communication des dossiers pour les placements d’enfants – des situations ahurissantes qui traînaient depuis des années. Il faut deux choses pour qu’on arrive à l’effectivité : d’une part, l’élaboration des lois elles-mêmes où l’on a fait entendre la voix des défavorisés. D’autre part, il faut, dans l’application des textes, un suivi de ce qu’appellent les lois, ce qui se fait peu jusqu’ici. Là encore, on doit écouter tout au long la voix de ceux dont c’est la vie qui est en cause. Le savoir des défavorisés, c’est le savoir du vécu ; ils sont les experts de leurs propres vies. Mais ils sont aussi les experts les meilleurs de l’effectivité ou de la non effectivité des textes. Trois exemples dont je ne dirai que quelques mots, mais ils sont importants pour montrer que les choses avancent – il ne faut pas faire croire que ça n’avance pas !
La CMU : pendant des années on a discuté, “il faut une assurance, etc”. On y est arrivé, malgré les différences entre les associations, en repartant des Universités Populaires Quart Monde. On y est arrivé et cinq millions de gens en profitent. Il y a des échecs. Ils ne viennent pas des plus pauvres. Ils viennent du fait que des dentistes, des médecins ne veulent pas appliquer la loi. Il faut donc que le suivi soit assuré par ceux qui disent : “cette loi, que nous avons obtenue et qui est bonne, ne fonctionne pas dans son application”.
Pour les communications des dossiers dans les placements d’enfants, on a enfin obtenu ce qui était pourtant évident : que les familles puissent aller voir leurs dossiers. Elles peuvent les voir, mais pas avoir une copie ! Vous voyez ce que c’est : demander un dossier au greffe, le regarder sur place sans toujours comprendre et le rendre. Les experts croient que tout va bien puisqu’on a donné aux familles le droit de voir leur dossier. Mais le droit pratique d’avoir la copie du dossier, c’est encore une bataille à livrer. J’espère la livrer et j’espère qu’on va la gagner. Ceci pour dire que, s’il n’y a pas la pression de ceux qui sont en cause, dont c’est le vécu, on n’y arrive pas, même avec de bonnes lois.
Dernier exemple : la loi DALO. On a très justement parlé des formulaires compliqués et de la difficulté de trouver les pièces justificatives. Cette année, je peux vous dire qu’on a obtenu que le formulaire soit modifié, après avoir consulté la plupart de nos mouvements en demandant : qu’est-ce qu’on peut enlever ? Comment peut-on simplifier ? Pas tout, parce que si on simplifie trop, les dossiers arrivent devant les commissions et il manque des renseignements – or la moitié des affaires sont rejetées pour dossier incomplet. Il faut trouver l’équilibre et on ne le trouve qu’en en discutant avec ceux-là mêmes qui sont en cause et avec qui on peut voir comment améliorer les choses. Cela reste difficile. Les pièces justificatives notamment, c’est toujours difficile. Mais il y a des moyens d’avoir des attestations, il ne faut pas se décourager. Tout cela, on est en train de le faire. C’est une lutte quotidienne, permanente. Mais il faut surtout que les plus défavorisés soient partenaires, sinon même les meilleures lois ne seront pas effectives. Et le pire serait de passer de l’espérance à la désillusion. Nous sommes pour l’espérance, pas pour l’illusion !
Denys Cordonnier : Pour préparer cette table ronde sur ce thème « agir et penser ensemble, un nouveau défi », nous nous sommes réunis à douze personnes, je vous l’ai dit, et nous avons réfléchi ensemble tous les douze avant d’être six aujourd’hui à prendre la parole. C’est aussi une réflexion commune que l’on va vous proposer cet après midi dans quatre ateliers, réflexion commune à 300, à 500, à 1000 personnes même, selon les ateliers ! On va essayer, c’est un sacré défi, mais ensemble nous allons y arriver, dans les quatre ateliers suivants : La famille revisitée ; Pour une économie solidaire ; Du droit au logement au vivre ensemble ; Les migrations en débat.
Chacun a été préparé par 30, 50, 60 personnes ressources. Il ne s’agit donc pas que certains témoignent et que d’autres écoutent. Notre but est de réfléchir ensemble, pour élaborer d’une part des pistes citoyennes, d’autre part des pistes structurelles et institutionnelles. Pour aider notre société à changer. Pour que les solidarités viennent transformer la société, à partir de l’expérience des uns et des autres, personnes ressources, experts invités et vous tous, participants à ces ateliers. Le style sera bien évidement très participatif. Vous savez maintenant pourquoi.
Marie-France Zimmer : Pour conclure, je voudrais rappeler le titre de ces Semaines sociales : « Nouvelles solidarités, nouvelle société ». Si on parlait de solidarités, mais sans changer notre société, on aurait tout faux. Ce serait comme une cerise sur un gâteau brûlé. Par contre, si on parle de solidarités qui peuvent transformer le cœur de la société, alors là, oui, c’est comme le levain dans la pâte ! Je terminerai en soulignant l’importance de la dignité : la dignité de chaque personne est liée à la dignité de notre société. Et depuis 2007, au Conseil Économique, Social et Environnemental, à Paris, se trouve gravée cette phrase :
« Considérer les progrès de la société
à l’aune de la qualité de vie
du plus démuni et du plus exclu,
est la dignité d’une nation
fondée sur les droits de l’homme. »
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