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Qu'as-tu fait de ton frère ? [1/6]

Etienne Grieu jésuite, maître de conférence en théologie dogmatique et pastorale au Centre Sèvres (Paris).

 

Conférence donnée lors de la session 2009 des Semaines sociales de France, « Nouvelles solidarités, nouvelle société »


« Qu’as-tu fait de ton frère ?* »  : question qui sans cesse vient rouvrir le dossier des causes entendues et des missions accomplies. Dès les premières pages de la Bible (Gn 4,91), elle est déposée dans l’oreille du lecteur qui la retrouve ensuite régulièrement au fil des pages, jusqu’à ce qu’enfin elle lui soit silencieusement redonnée par la simple évocation de l’agneau égorgé, debout au cœur de la louange céleste (Ap. 5,6). Comment résonne aujourd’hui cette interrogation de toujours ? Que fait-elle entendre dans le contexte d’une société postmoderne en crise ? À quoi appelle-t-elle ? Voilà le point que je vais aborder ici, sous forme d’une simple esquisse.

Bien d’autres croyants avant nous, dans d’autres contextes, se sont laissés mouvoir par cette  réoccupation. C’est pourquoi, au moment de se demander comment elle se présente à l’heure actuelle, il est intéressant de jeter un coup d’œil sur cette histoire d’engagement, ne serait-ce que pour se laisser encourager par ceux qui nous ont précédés. De plus, ce rapide parcours pourrait permettre d’éviter les schémas trop simples, tels ceux qui opposeraient la vilaine charité d’autrefois à la splendide solidarité d’aujourd’hui, pleinement lucide et enfin consciente de ses responsabilités.

Une surprenante créativité en matière de solidarité


Un regard sur l’histoire révèle en effet un étonnant foisonnement. Au fil des siècles, au fur et à mesure que des défis nouveaux apparaissent qui mettent en cause la dignité humaine, des hommes et des femmes s’organisent et, mus au moins en partie par leur foi, prennent des initiatives, donnant à la solidarité des expressions inédites. Sans doute sensibilisés par l’appel à voir en toute personne un frère, une sœur, ils ont refusé que certains soient laissés sur le côté, méprisés ou tenus pour rien.

Quelques exemples sont bien connus : ainsi la création des Hôtels Dieu au Moyen Age, à la base de notre infrastructure hospitalière en Europe et suivie par quantités d’autres initiatives autour de la santé. Parmi les plus récentes, on peut citer le combat de Henri Dunant, membre d’une Église du réveil en Suisse, pour secourir les blessés de guerre, qui donnera la Croix Rouge, et inspirera  beaucoup d’autres organisations urgentistes ; ou bien le long chemin pour faire reconnaître l’importance de la présence et des soins à ceux qui meurent, avec Jeanne Garnier et l’association des Dames du Calvaire à Lyon (fondation 1842) et, de l’autre côté de la Manche, les Sœurs de la charité et, bien sûr, Cicely Saunders, fervente anglicane, pionnière en matière de soins palliatifs.

D’autres créations sont moins connues mais intéressantes car elles montrent l’importance de l’imagination pour la solidarité : c’est un frère récollet (famille franciscaine) qui, en 1462, promeut le prêt sur gage à intérêt faible ou nul pour permettre aux pauvres d’échapper aux usuriers, initiative que l’on classerait aujourd’hui dans le champ de l’économie solidaire . Plus proche de nous, ce sont des Églises mennonites qui, dans les années 40, ont eu l’idée de ce que nous appelons désormais le commerce équitable, et c’est un prêtre, Frans van der Hoff ainsi qu’un économiste, Nico Roozen, qui ont mis au point le label Max Havelar.

Enormément d’initiatives ont bien entendu été prises en direction des jeunes défavorisés. Parmi les plus récentes on peut citer les patronages (naissance au XIXe siècle), qui prenaient en charge la question de la formation professionnelle, des loisirs et du sport, et annonçaient les mouvements d’éducation populaire, lesquels ont connu au cours du XXe siècle un développement très important avec l’appui de l’Église.

En France, ne doit-on pas au Père Joseph Wresinski d’avoir ouvert une brèche dans la manière de penser la place et le rôle des plus pauvres dans la société ? Il faudrait citer aussi d’autres combats à tournure politique, comme celui de Martin Luther King aux États-Unis, de Desmond Tutu en Afrique du Sud, mais aussi, ceux moins spectaculaires, mais très intéressants, d’Européens comme Robert Schumann, Giorgio La Pira ou Adenauer pour la réconciliation des peuples après la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, ce sont aussi les luttes des Sans Terre au Brésil, les combats pour la promotion des hors castes en Inde et, plus proches de nous, la mobilisation pour que les étrangers sans papiers présents sur notre sol soient respectés, ou les recherches pour de vrais partenariats Nord-Sud. Dans tous ces combats, les chrétiens ont été et sont encore très présents – bien entendu, avec beaucoup d’autres – souvent de manière discrète ; mais lorsqu’on les interroge, on découvre que leur foi y est pour beaucoup.

J’arrête cette énumération qui n’a pas pour but de faire de l’autosatisfaction – cela aurait quelque chose de tout à fait indécent – mais simplement de se réjouir de ce que la solidarité a été et demeure une préoccupation forte chez beaucoup de chrétiens. Ce qui est intéressant surtout dans ce type de survol historique, c’est de voir comment du nouveau apparaît : tout d’abord, par la prise en compte de situations de détresse ou d’injustice auparavant ignorées, mais aussi par la découverte d’autres dimensions de la solidarité (économique, politique, culturelle, psycho-sociale, etc.), enfin, par la recherche de manières d’être qui permettent une vraie relation, une réciprocité dans la solidarité.

À noter qu’il serait tout à fait caricatural de dire que les engagements solidaires des chrétiens se seraient cantonnés à l’aide d’urgence ou au soulagement des maux. Parmi les exemples cités, certains ont débouché sur la création d’institutions qui, peu à peu, sont devenues des éléments indispensables de la société européenne et sont entrés dans le cahier des charges des pouvoirs publics. Et certains de ces engagements sont des combats pour la justice qui ne laissent pas en reste tant que les règles du jeu ne sont pas transformées. D’autres enfin invitent à des prises de conscience, appellent à des changements de regard et mettent en cause des réflexes profondément ancrés dont on ignorait même la réalité jusqu’à ce que leurs conséquences soient mises en lumière.

J’espère de tout mon cœur que cette créativité en matière de solidarité ne s’arrêtera pas et que des initiatives nouvelles permettront à un grand nombre d’apporter leur contribution dans des combats nouveaux qui apparaissent autour, par exemple, de l’écologie, de la promotion d’une consommation responsable, du dialogue entre les peuples et les cultures, de la solidarité entre générations, etc.


* La question posée est en fait : « où est Abel, ton frère ? » ; elle fait écho à la quête de Dieu cherchant Adam dans le jardin : « où es-tu ? » (Gn 3,9) ; ensuite vient « qu’as-tu fait ? » (Gn 4,10), qui a sans doute entraîné la reformulation de la question initiale en : « qu’as-tu fait de ton frère ? »




 
Dernière modification : 04/01/2016