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Qu'as-tu fait de ton frère [2/6]

Aujourd’hui, reprendre la solidarité à partir de l’élémentaire


Pour le moment, je veux en fait attirer l’attention sur autre chose qui oblige à reprendre la solidarité à partir de l’élémentaire, à partir de ce qui est premier, primordial, qui oblige à revenir au BA-ba sans lequel aucune action significative ne peut être entreprise . Car il me semble qu’aujourd’hui la solidarité est menacée par un phénomène diffus, difficilement saisissable, mais que l’on peut repérer à partir de quelques faits assez récents, lourds de signification. J’en nomme quelques-uns :

– Le phénomène du suicide sur le lieu du travail était pratiquement inconnu il y a douze ans. Aujourd’hui, il a pris des proportions inquiétantes. Les experts disent qu’il est associé à des mutations profondes dans l’organisation du travail et dans la manière de s’y investir, qui ont fait considérablement reculer les formes ordinaires de solidarité entre collègues .

– Les difficultés autour du collège et, plus largement, à propos de la formation des jeunes, que le film Entre les murs adapté du roman de François Bégaudeau a mis en images – même s’il a été contesté : faut-il y voir un phénomène limité à des groupes sociaux précis – les « jeunes des banlieues » – ou bien est-ce l’indice d’une difficulté de communication entre générations, qui prend parfois la tournure d’une défiance, d’une grande difficulté à établir la confiance minimale pour pouvoir s’adresser les uns aux autres de manière respectueuse ? La question est ouverte .
- L’isolement dans lequel certains vivent : tel cet homme José, 62 ans, découvert mort chez lui dans son appartement HLM, le 12 octobre dernier, plus de deux ans après son décès .

Ce qui est ici en question, ce ne sont pas des problèmes qui correspondent à des grandes causes facilement repérables ; il s’agit plutôt de l’élémentaire du vivre ensemble. Allons-nous vers des sociétés où l’on se côtoie sans prêter attention les uns aux autres, où nous n’avons plus le temps ni l’énergie de nous parler, entre voisins, entre collègues, entre membres d’une même famille ? Nous pouvons bien engager toutes sortes de combats pour faire triompher toutes sortes de droits, si cela nous manque, si nous employons notre énergie à nous protéger les uns des autres ou à éviter de nous rencontrer réellement, les combats pour la justice et l’égalité resteront stériles. Pour qu’ils aient une fécondité, cela suppose qu’ils s’enracinent dans un terreau nourricier : celui du goût de vivre ensemble. C’est cette question qui doit être abordée aujourd’hui, me semble-t-il. Je sais bien que la problématique que je viens d’évoquer est discutable, certains dénonceraient ici des propos alarmistes, ils soutiendraient que l’on assiste simplement à une mutation de plus dans les rapports sociaux et la culture. Alors, « pas de soucis », comme on le dit de plus en plus ? Je serais prêt à faire crédit à ce point de vue tranquillisant. Mais je suis plutôt enclin à penser qu’il se passe des choses assez graves, que nos contemporains en ont conscience, que nous cherchons tous, même si c’est confusément, des points d’appuis à partir desquels vivre de vraies solidarités dans ce contexte nouveau, et que les chrétiens peuvent apporter ici une contribution certes modeste, mais non négligeable.

Trois défis pour le vivre ensemble


Quelles seraient les composantes de ce tableau un peu inquiétant que je viens de brosser ? J’en nomme ici trois, mais là aussi il faudrait sans doute compléter, nuancer ou préciser :
– nous sommes pris dans une tendance à vivre les relations humaines sur un mode de plus en plus instrumental
– à cela, on peut associer la propension au repli défensif : chacun, ou chaque groupe, cherche à se préserver des agressions possibles, risquant alors de se désengager de la plupart des relations non choisies.
- les appels à contribution désertent l’espace public. Les acteurs semblent privilégier l’attitude du « ne bougez pas, je me charge de tout », au risque d’infantiliser ceux à qui ils s’adressent et de provoquer en retour la fureur de clients qui ne sont pas servis assez vite.

Bien entendu, ce que je viens de dire n’est qu’une proposition de lecture, une hypothèse. Il est clair que ce tableau doit être complété, nuancé, voire même contredit. Mais même si c’est le cas, cela n’empêche pas d’examiner la question qu’il amène et que je propose de travailler : comment pouvons-nous contribuer à une vie plus humaine, à un niveau élémentaire ? Quelle présence pouvons-nous avoir à ceux que nous côtoyons ? Quel engagement aussi dans l’espace public afin de lutter contre ce qui le rend stérile ?

Par rapport à ce genre de difficultés, le recours à des principes éthiques, à des valeurs, aidera parfois. Par exemple, la question mise en titre de mon intervention, « Qu’as-tu fait de ton frère ? », peut être perçue comme un impératif moral, une manière de raviver une inquiétude éthique assoupie. Mais je pense que le problème est à prendre bien en amont : qu’est-ce qui fait que je peux m’intéresser à l’autre comme à un frère, une sœur ? Voilà la question première pour nous. Je dis « nous », sans distinguer entre chrétiens ou non chrétiens, pratiquants ou non. C’est une question pour nous tous. Les chrétiens sont aussi concernés que les autres , car nous baignons dans les mêmes ambiances. Alors, avons-nous – et cette fois-ci le « nous » désigne les chrétiens désireux de donner consistance à leur foi – avons-nous de quoi résister à ce qui semble se profiler ? Comment inventer de nouvelles solidarités dans ce contexte ?

Je vais tenter de travailler cette question, sans prétendre évidemment en faire le tour, à partir d’une double référence : la tradition biblique d’une part, et d’autre part, la rencontre avec les plus fragiles, qu’un compagnonnage avec ATD-Quart Monde  et le Sappel  m’ont permis de vivre. Car je suis persuadé que nous pouvons trouver là quelques aides précieuses afin de redessiner une grammaire de la solidarité à partir de l’élémentaire. J’aborderai successivement trois points : 1. Quelle logique privilégier dans les rapports humains ; 2. Qu’est-ce qui peut nous unir ? ; 3. Revisiter l’espace public.


1.    Quelle logique privilégier dans les rapports humains ?


La première question incite à s’interroger sur les logiques à l’œuvre dans les rapports humains, ainsi que sur le crédit à leur accorder.

L’indispensable échange calculé

Un regard rapide sur les rapports au sein desquels nous évoluons peut amener à considérer que l’essentiel d’entre eux est constitué par des échanges calculés. Il est facile de se laisser convaincre que ce sont eux qui mènent la course. Par « échanges calculés », j’entends toutes ces relations dans lesquelles on s’engage à condition de percevoir une rétribution. Par exemple un contrat de travail est un échange calculé – on détermine ce qu’on apporte et ce qu’on reçoit en retour – et plus largement tous types de contrats, même implicites, conditionnés par des rétributions. Tout cela est indispensable pour organiser la répartition des tâches et rendre les contributions des acteurs prévisibles dans des sociétés extrêmement complexes et qui exigent de la part de chacun une très fine spécialisation. À noter que l’échange calculé concerne aussi l’aspect qualitatif de la relation : parmi ce que j’attends en retour figurent également des rémunérations de type gratifications, honneurs, plaisirs, territoires à connaître ou à contrôler, promotions en termes de responsabilité, de surface de contacts, de notoriété , etc. A contrario, je me sens en droit d’abandonner une relation dans laquelle je ne perçois aucun bénéfice de ce type.

Ce système des échanges calculés a une autre fonction. Il conduit à établir des classements non seulement des prestations fournies, mais également des agents. Il va permettre de désigner celui qui est le plus fiable, le plus rentable par rapport à ce qui est visé. Celui qui donne peu de résultats sera classé en bas. Hors jeu, seront relégués ceux que l’on considère comme inaptes à souscrire aux règles que l’on s’est données. Heureusement, il y a plusieurs manières possibles de classer, avec des
critères différents qui ne valorisent pas les mêmes aspects, ce qui laisse la possibilité de contester ou de dénoncer le fait qu’on n’a pas utilisé la bonne grille d’évaluation .

De ces échanges calculés, nous avons besoin. Notre société ne peut tenir sans cela. Je n’incite donc en aucune manière à les mépriser. En revanche, dans un contexte où de plus en plus d’échanges doivent passer par le calcul, une question primordiale apparaît : ce type de rapports représente-t-il le tout de la vie ? Est-ce lui qui fait exister ? Est-ce lui qui est à la source de ce que nous sommes ?


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Dernière modification : 26/04/2010