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Qu'as-tu fait de ton frère ? [6/6]

— Pouvez- vous préciser ce qu’est la diaconie et son lien avec la solidarité ?
J’ai dit en conclusion que mon intervention portait finalement sur l’évangélisation du champ relationnel. Ce n’est pas seulement notre cœur qui est appelé à être évangélisé, mais notre manière de nous rapporter les uns aux autres. Dans la tradition de l’Église, le mot qui désigne cela est la diaconie. Il désigne, dans la manière courante dont on l’entend, les œuvres de solidarité et de charité, mais je pense que c’est encore plus large que cela. La diaconie n’est pas un département de la vie de l’Église qu’elle pourrait à la limite sous-traiter à quelques-uns qui en deviendraient spécialistes et qui permettraient à la communauté chrétienne de s’en défausser. Non, dans la tradition chrétienne, la diaconie n’est pas un élément annexe de la vie de l’Église, mais au contraire tout à fait central. C’est ce qui nous a été notamment redit très clairement par Benoît XVI dans sa première encyclique, Deus caritas est. La diaconie est aussi centrale pour l’Église que la célébration des sacrements, l’écoute de la Parole de Dieu et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Nous avons, je crois, à redécouvrir cet aspect de l’Église. Le côté un peu étrange du mot ‘diaconie’ nous oblige justement à nous arrêter pour réfléchir à nouveaux frais sur l’importance de la solidarité dans les communautés chrétiennes.

—Vous n’avez pas parlé des sacrements comme ressource importante pour vivre la solidarité. Ne faudrait-il pas aussi montrer en quoi le baptême, l’Eucharistie, la vie liturgique peuvent se rattacher au thème de la solidarité ?
Il y aurait énormément à dire sur ce sujet de la place des sacrements, notamment sur l’Eucharistie. Elle est ce qui instaure un nouveau type de liens dans la communauté chrétienne. On pourrait rattacher cette réflexion à la question : comment nous rassemblons-nous ? Nous rassemblons-nous autour d’un patrimoine à défendre ? Ou nous rassemblons-nous autour de Celui qui nous manque, de ceux qui nous manquent et de ce qui nous manque en nous ? L’Eucharistie permet vraiment cela. Il y aurait donc beaucoup à dire, mais on ne peut pas tout traiter dans une intervention forcément limitée par le temps .

— D’autres questions pointent l’attitude de l’Église d’aujourd’hui, le décalage entre les perspectives ouvertes par l’exposé, et largement partagées par les semainiers, et le terrain ou le discours de l’Église. Une personne dit combien elle a apprécié que vous ayez parlé de la solidarité non pas comme un devoir que l’on fait parce que Dieu nous le demande, mais un engagement « parce que c’est toi », dans une gratuité . En même temps, elle fait remarquer que, dans sa paroisse, la solidarité est toujours présentée de manière moralisante…
La solidarité n’est pas qu’un devoir : c’est vrai que ce n’est pas toujours ce que l’on entend en paroisse. Notre pente naturelle est de penser la solidarité d’abord en terme d’injonction éthique. Loin de moi d’ailleurs l’idée qu’il faut mettre cet aspect éthique de côté – sans lui, on risque d’aller vers du n’importe quoi ! Mais il ne doit pas être le seul. Il y a cette dimension fondamentale qui fait dire : « si je m’engage, c’est parce que c’est toi ; il n’y a pas d’autre raison que cela ».


Ce n’est peut-être pas toujours ce que l’on expérimente dans la communauté chrétienne, certes. Mais même si au départ on entre en relation avec des personnes fragiles ou en souffrance pour des motifs éthiques, on découvre autre chose quand s’installe une vraie relation. Cela finit par être pour le plaisir de rencontrer la personne que l’on continue. Mais c’est seulement en s’y mettant qu’on le découvre. L’exigence morale peut donc jouer le rôle de déclencheur, elle peut permettre une prise de conscience et provoquer une première rencontre. Reste qu’il semble important, au moins dans le discours, de ne pas mettre en avant uniquement l’injonction éthique, parce qu’à terme on risque d’épuiser ses auditeurs. Entendre des injonctions éthiques en permanence, cela finit par peser sur les épaules. Il me semble que partager la joie que l’on a de faire ce que l’on fait est beaucoup plus fécond pour donner le goût de l’engagement solidaire.


Tout ce que je vous ai dit se vérifie-t-il concrètement sur le terrain ? Je dois vous préciser là qu’une des sources à l’origine de cette intervention est l’enquête que j’ai menée pour ma thèse, en interrogeant une trentaine de militants . Un des critères que j’avais retenus était qu’ils aient tous un engagement extra-ecclésial. C’est en entendant ces personnes-là que je me suis rendu compte de l’expérience humaine et spirituelle que représentait pour eux leur engagement. Ce n’était pas un programme éthique qu’ils auraient eu uniquement dans la tête ; il y avait bien dans leur engagement quelque chose qui les faisait vivre et respirer, qui leur permettait aussi de redécouvrir un autre visage de Jésus Christ. Je pense que concrètement, dans la réalité de ce que découvrent les militants, même s’ils n’ont pas toujours les mots pour le dire, beaucoup font une expérience d’ouverture. Ils sont touchés par ceux qu’ils rencontrent. Ils vivent quelque chose du lien dans la durée et, dès lors, du caractère non conditionnel de la relation. Et tout cela, ce sont des expériences spirituelles. Les personnes en ressortent souvent profondément transformées, ce qui s’accompagne par ce que j’appelle une ‘simplification’, comme un pèlerinage aux sources de la vraie vie.


Reste bien sûr le questionnement sur ce qu’il faudrait faire pour partager cette solidarité à une échelle beaucoup plus large, celle de la communauté chrétienne ou de la paroisse. Je pense qu’il y a en réalité énormément d’initiatives très intéressantes que l’on ne connaît pas suffisamment et que l’on ne fait pas suffisamment circuler dans l’Église. Je vous en cite deux. Une photographe que j’ai rencontrée m’a raconté que dans sa paroisse, on était en train de monter une exposition photos avec les visages de ceux qui ne peuvent plus venir à la messe parce qu’ils sont trop vieux. Cela paraît tout simple, mais je trouve cette idée géniale. Autre exemple : dans la paroisse d’Issy-les-Moulineaux, a été mis en place un double réseau. Les responsables de la paroisse se sont en effet rendus compte que de nombreuses personnes étaient prêtes à donner un coup de main, mais ponctuellement ; d’un autre côté, il y a les militants habitués à voir regarder autour d’eux et à repérer les souffrances, les solitudes. Ils se sont demandé comment faire entrer en relation ces deux types de regard et de présence. Ils ont donc mis le réseau des « Veilleurs » , plutôt les militants, et celui des « Coups de main », et les deux communiquent et travaillent ensemble en complémentarité.


Il existe dans les paroisses beaucoup d’initiatives comme celles-ci, et ce sont elles qui peuvent reconstituer un terreau de solidarité qui ri s q u e rait sinon de manquer. Elles sont extrêmement précieuses pour l’Eglise et pour les cités dans lesquelles nous vivons.

— Des participants relèvent que dans l’enseignement de Jésus, il y a bien sûr l’alliance, mais aussi une dimension de contestation. Autrement dit, pour être solidaire, ne faut-il pas aussi dénoncer ? Plusieurs font allusion, dans la même perspective, à la théologie de la libération. Le terme de « révolution silencieuse » revient aussi dans certaines réflexions.
Cette remarque à propos du lien entre solidarité et contestation est très importante. Ce que j’ai dit au long de mon exposé ne signifie pas que les combats pour la justice sont à mettre de côté. De même qu’il ne faut pas laisser de côté la dimension éthique, il ne faut pas laisser tomber le combat pour la justice, c’est-à-dire tout ce qui nous oblige à mesure, à calculer, à voir si les rétributions sont justes ou non. Ces combats doivent continuer et ils peuvent nous amener à contester, à ouvrir des conflits, à établir des rapports de force. Mais il ne faudrait pas absolutiser ces formes du combat, comme si le tout était là. Parce qu’en raisonnant de cette façon, on entre dans ce que j’ai appelé ‘la petite idolâtrie’, celle qui nous fait croire que c’est cette justice – celle des échanges calculés – qui donne la vie. Quand on mène ces combats-là, et il faut le faire , il ne faut jamais oublier l’autre dimension liée à la non conditionnalité et à l’appel de ceux que l’on n’a pas entendu jusque là. Cela amène aussi à la contestation, oui, et il y a des grands exemples de lutte au XXe siècle. Je pense à Joseph Wresinski, à Martin Luther King, qui ont lutté parce qu’il y avait des acteurs que l’on n’entendait pas sur la scène publique. Et ils ont été amenés à ouvrir des conflits pour cela.

—Vous abordez les rapports humains non calculés dans une posture professionnelle;nous avons souvent à être dans une posture aidant / aidé. Comment, dans le travail social, vivre la posture de pauvre à pauvre où accompagnateur et accompagné sont tous deux fils de Dieu ?
C’est aussi une question difficile. On pourrait l’élargir à tout type de travail. Beaucoup tient, je crois, à la manière d’habiter les fonctions que l’on a et ce que l’on fait. Si on réduit son rôle à assurer une fonction, point, on risque de négliger l’aspect d’alliance dans la relation. Comment faire alors pour mettre en valeur cette dimension qui pousse à dire « c’est à toi que je tiens; au-delà de ce que nous devons échanger, des problèmes que nous devons régler, il y a quelque chose pour moi de plus fondamental »? Je crois que beaucoup tient à l’engagement personnel, mais aussi à la manière de s’organiser d’un point de vue institutionnel. Il y a des manières de s’organiser socialement qui permettent de faire entendre cet appel à l’alliance et d’autres moins. Lorsqu’on reçoit les personnes derrière un guichet, ce n’est pas la même chose qu’autour d’une table par exemple. Il y a là toute une réflexion à avoir et pour laquelle nous pouvons beaucoup apprendre de tous ceux qui ont fait alliance avec les plus démunis.

— Le souci des dimensions de gratuité et de don se retrouvent dans la dernière encyclique de Benoît XVI, souligne un participant. Mais plusieurs des notions positives mises en valeur dans votre exposé sont bien difficiles à vivre. Comment susciter le désir de vivre ensemble quand il n’est pas là ? Comment le faire naître? Même chose pour le désir de justice ou celui d’alliance ? Ils ne sont pas vraiment naturels, notamment dans la vie actuelle et chez les jeunes.
Oui, c’est sans doute difficile, mais je crois en même temps que c’est tout simple. En repensant à ce qu’il vit, aux personnes qu’il rencontre, chacun peut se demander jusqu’où il est prêt à vivre la relation. S’il n’y a pas rétribution, faut-il arrêter là ou continuer ? Il m’est arrivé une belle aventure de ce point de vue : j’avais un filleul, d’une famille d’origine vietnamienne, qui jusqu’à l’âge de 18 ans me parlait très peu. Je lui posais des questions, mais il répondait oui, non, pas plus. Plusieurs fois je me suis demandé si je devais arrêter la relation, puisqu’il semblait ne pas se passer grand-chose. Mais je me suis dit « non, je suis son parrain, c’est comme ça, je continue ». Sans le savoir, j’étais dans une logique d’alliance. Et un jour, ce filleul s’est mis à parler… Je crois que c’est précisément l’élément de non conditionnalité que l’on met dans la relation qui nous appelle à l’existence. L’ échange calculé n’appelle pas à la vie parce qu’il n’appelle rien de singulier en nous. Il appelle seulement des résultats que l’on peut donner. Dans les relations familiales, avec les amis, au travail, nous pouvons chaque fois nous demander dans quelle relation nous sommes. Bien sûr, nous faisons alors l’expérience de nos limites, car nous ne pouvons pas tenir des relations sans condition avec toutes les personnes que l’on rencontre – cela fait partie de nos grandes pauvretés. Mais cela n’empêche pas que les personnes soient inscrites dans notre cœur, dans notre prière. C’est aussi très important.

— Quand vous parlez de la rencontre entre deux endettés, comment l’envisagez-vous dans les rapports entre les groupes sociaux ? On comprend dans le cas d’une rencontre interpersonnelle, mais quand il y a des groupes d’acteurs, comment vivre cette dimension ?
Je ne saurai pas bien répondre à cette question très difficile. Mais intuitivement, je suis prêt à parier qu’il y a des choses possibles. Exemple : on peut vivre des combats uniquement sur le mode du rapport de forces et des choses que l’on a à défendre ou à faire avancer à tout prix. Mais on peut aussi vivre des combats autrement, avec la conscience de ce et ceux qui nous manquent. On entendait quelque chose de cela résonner dans le combat de Martin Luther King. C’était bien une lutte sociale dans toute sa splendeur, avec des éléments de rapports de force à mettre en place, mais c’était un combat qui n’était pas guidé uniquement par la logique du rapport de force. Elle n’était pas absolutisée. Je pense que cela passait par la logique de la reconnaissance d’une dette. En effet, dans son fameux discours « j’ai fait un rêve », il dit aux blancs « vous nous manquez comme frères, et nous vous manquons comme frères. Un jour nous nous retrouverons ». C’est donc bien là une manière possible de vivre des luttes sociales même très sanglantes.

— Selon vous, la notion de solidarité doit-elle être étendue à la Création, au Cosmos ou doit-elle demeurer dans un horizon humain ?
C’est une question que les théologiens ont redécouvert ces dernières années. Elle rejoint la question du Salut et celui-ci touche le Cosmos. Oui, il y a quelque chose dont je ne sais pas s’il faut l’appeler solidarité, mais d’un autre type de rapport à trouver avec notre monde. Et il y a pour cela une très belle métaphore dans la Bible, celle du jardin, le jardin des origines et celui la fin des temps devenu le jardin-ville de Jérusalem.


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Dernière modification : 26/04/2010