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État des lieux
* Les actifs occupés, quant à eux, ont des rapports ambigus avec leur travail. D’un côté, 77% déclarent s’y impliquer beaucoup, 37% déclarent y faire des choses qui leur plaisent et qu’ils ne pourraient faire ailleurs (cette moyenne de 37% varie fortement, entre 60% dans le cas des professeurs et 17% pour les ouvriers non qualifiés), et leur intérêt va surtout aux contacts humains qu’ils peuvent y nouer (c’est particulièrement le cas des femmes). Mais, d’un autre côté, 50% seulement des actifs occupés estiment que les motifs de satisfaction au travail l’emportent sur les motifs d’insatisfaction, et 43% estiment que les deux s’équilibrent. Certes, le sentiment dominant d’insatisfaction est très minoritaire (5%), mais comment expliquer alors que 62% des personnes qui travaillent ne souhaitent pas que leurs enfants s’engagent dans la même activité qu’eux ?
* Le travail pèse sur l’équilibre de vie et sur la vie hors travail : 60% des actifs ayant un emploi déclarent que le travail les empêche de faire des choses qui leur plaisent. Cette frustration est particulièrement marquée pour les cadres et personnes ayant des responsabilités importantes et des revenus élevés, pour les travailleurs exposés à une forte tension nerveuse, pour ceux qui ont des durées de travail et de trajet élevées, pour ceux qui rapportent du travail à la maison ou ont des relations de travail difficiles. Ces personnes souhaiteraient faire plus de sport ou des promenades (53%), consacrer plus de temps aux activités culturelles (32%), les activités familiales et domestiques ne venant qu’en troisième place (16%). La sociabilité et les activités associatives n’interviennent que pour 8%3.
b) Peut-on penser que l’évolution naturelle d’une économie bien gérée, la réduction du temps de travail opérée par les 35 heures, vont conduire à ce que ces déséquilibres se résolvent d’eux-mêmes ? Rien ne le prouve. Tout semble indiquer que le travail demain, si l’on ne fait rien, sera moins stable, plus changeant, voire précaire; qu’il sera moins musculaire et matériel, plus abstrait, plus relationnel mais pas nécessairement moins taylorisé (cf. les centres d’appel); qu’il demandera une qualification plus grande et plus diversifiée, d’où l’enjeu central de la formation; et enfin qu’il impliquera un engagement personnel important, une forte concentration d’énergie, et un certain stress, avec des risques de porosité croissante avec la vie privée du fait des techniques modernes de communication. Le progrès général a pour contrepartie une progression des exigences pour accéder au travail et l’exercer correctement. Cette progression des normes d’accès au travail, qui sera plutôt accrue par les pénuries de main-d’œuvre et les efforts de productivité qui seront faits pour les pallier, pose au moins deux questions :
* la question du risque d’exclusion de ceux qui auront du mal à suivre;
* la question de l’équilibre entre consommateurs et producteurs, les premiers ayant une forte propension, concurrence aidant, à pressurer les seconds, sous l’arbitrage intéressé de l’actionnaire. Or, c’est le même homme qui est à la fois consommateur et travailleur – et parfois actionnaire. Il peut, sans y prendre garde, se nuire à lui-même, comme cet animal fabuleux appelé Katoblepas qui dévorait ses propres pieds et n’en était alerté que par les cris que la douleur lui faisait pousser.
Donner du sens au travail, c’est donner aussi, simultanément, du sens au fruit du travail, et à la consommation, et par conséquent se demander de quoi nous avons vraiment besoin.
Les multiples fonctions du travail
Peut-être n’est-il pas inutile, à ce stade, de s’interroger sur les diverses fonctions que remplit le travail rémunéré pour les personnes en particulier.
En y réfléchissant, on peut distinguer dans le travail une dizaine de fonctions qui se recoupent partiellement, mais non complètement et qu’il y a intérêt à identifier car elles peuvent aider à décortiquer le sens ou les sens, implicites ou explicites, conscients ou inconscients, que l’on donne ou que l’on peut donner au travail. Quelles sont ces dix fonctions ?
1. Une fonction de nécessité, de survie, pour ceux qui n’ont pas d’autres ressources ou ont des personnes à charge, cas évidemment le plus général. C’est la fonction première, évidente, que traduit l’expression commune, mais profonde : chacun doit gagner sa vie.
2. Une fonction de sécurité, dans un monde instable, où la famille se décompose facilement, lançant d’un coup sur un marché difficile des personnes sans expérience, et où l’on a besoin d’une couverture sociale de qualité. Avoir un travail, c’est parer à toute une série d’éventualités, et cela est d’autant plus ressenti comme une assurance que le niveau du chômage est élevé. Sur le plan collectif, le travail est, en dernière analyse, ce qui permet de financer l’État-providence, quel que soit son mode de financement.
3. Une fonction de satisfaction de besoins mal couverts ou d’enrichissement, pour consommer davantage ou pour épargner et accumuler. C’est la fonction de la croissance, économique au niveau collectif. Elle est légitime, mais pour quoi faire et jusqu’à quel niveau ? Faut-il fixer des limites, individuelles ou collectives ?
4. Une fonction de lien social, compensant le desserrement des réseaux de sociabilité ou de voisinage, la perte de l’encadrement social naturel, et permettant d’échapper à la solitude, au vide, à l’anonymat, à l’ennui. Appartenir à une communauté de travail, à sa fraternité potentielle, c’est un des buts du travail, cela fait sens en soi (et cela peut être une facilité).
5. Une fonction de promotion sociale ou personnelle, qui est une forme d’enrichissement, mais ayant aussi sa propre logique, sa propre autonomie (dans le secteur public notamment).
6. Une fonction d’identité, puisque le travail permet d’avoir une utilité, d’être reconnu par les autres, et donc valorisé, à un moment où les rôles sociaux ne sont plus très visibles. Cette fonction, elle aussi, a à voir avec la précédente, mais s’en distingue.
7. Une fonction de pouvoir et de puissance sur les choses et sur les êtres, ressort profond et peu analysé de la nature humaine, mais qui intervient fortement dans les relations de travail.
8. Le souci de produire une œuvre, de marquer, de laisser une trace derrière soi, d’échapper à la contingence de la vie humaine, de participer au mouvement général de création. On peut ainsi parler d’un besoin de travail ou d’activité clairement indépendant de toute rémunération monétaire.
9. Le souci de réalisation de soi et de développement de ses facultés, de mise en œuvre de ses talents.
10. Une fonction spirituelle, qui consiste non seulement à éviter les tentations de l’oisiveté, mais aussi à coopérer à la réalisation du plan divin en y apportant consciemment la contribution de sa vocation propre. Le travail est ici conçu comme un service et comme un don, aux autres, à Dieu, à soi-même finalement. Le travail, à certaines conditions, peut être une forme de l’amour des autres ou de Dieu, une façon de donner et de partager les richesses et les capacités. Il y a ainsi dans le travail une dimension altruiste, généreuse, qui peut être plus ou moins développée et qui peut prendre des formes privées ou publiques.
Comme toute classification, cette grille comporte une part d’arbitraire. Elle permet de montrer que :
* le travail mélange des intérêts matériels et des intérêts moraux, à l’image même des personnes;
* le travail revêt simultanément une pluralité de sens, qui varieront de l’un à l’autre en fonction de la personnalité, de la position sociale, de l’âge, des événements de la vie;
* chacun doit construire ses priorités et sa propre synthèse, et c’est là le premier travail auquel il est appelé, car le sens du travail n’est pas donné, mais à construire;
* la société démocratique doit veiller à ce que ces différentes fonctions puissent être remplies, sans hypertrophier l’une aux dépens des autres : prise chacune séparément, ces fonctions sont légitimes, mais à condition d’être exercées dans la modération, sans nuire aux autres fonctions ou à celles que les autres personnes veulent privilégier;
* la plupart de ces fonctions peuvent être assumées à l’extérieur du travail, celui-ci n’en est pas le véhicule obligé, et même il est imprudent de lui demander plus qu’il ne peut donner;
* les chrétiens ont certainement à mettre en avant les fonctions spirituelles du travail et à examiner comment, dans une société démocratique, elles peuvent s’articuler avec les autres.
1. DARES, Premières synthèses, 99-05, n° 20-1 (ministère de l’Emploi et de la Solidarité).
2. INSEE, Première, n° 560, décembre 1997, Faut-il travailler pour être heureux ?
3. Le total est supérieur à 100 % en raison des doubles réponses.