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Quelles approches pour un nouveau modèle de développement ?
Le but devrait donc être un changement de mode de vie où le travail a sa place, où il est à nouveau accessible à chacun, mais où il est non pas une fin en soi mais au service d’un projet de vie, modulé selon les besoins de chacun, où chacun donne au travail le sens qui lui convient mais qu’il choisit parmi d’autres possibilités, la société organisant ces choix, les sécurisant socialement, et les canalisant pour un développement humain et écologiquement durable par les règles collectives appropriées. Cette simple description montre que cela implique une sérieuse relativisation de l’économique par rapport à ses prétentions et à son emprise actuelle sur la société. Cela implique qu’elle privilégie le bien-être général sur les besoins matériels, qu’elle accepte de s’autolimiter au service d’une vision large des besoins humains, qu’elle admette que sa rationalité n’est que partielle et doit prendre place dans une rationalité plus globale, car l’homme ne vit pas que de pain.
Est-ce réaliste ? Une conception humaine et à l’intérieur de celle-ci une conception chrétienne, plus exigeante, sont-elles jouables ? La force du système, celle du marché, de l’argent, de l’utilitarisme, du conformisme ambiant, le poids électoral des consommateurs ne sont-ils pas devenus si forts que le rééquilibrage est illusoire et les risques de barbarie économique bien réels ? Si un rééquilibrage est possible, sur qui doit-il s’appuyer et sur quelle culture doit-il s’adosser ? Ce devrait être l’objet du débat démocratique: celui-ci doit à la fois élargir les choix individuels et préciser davantage le cadre collectif et les finalités communes, là où le débat est confiné sur les moyens et, de ce fait, s’opacifie.
Le sens collectif et individuel du travail implique donc un nouveau modèle de développement. Comment construire celui-ci si les formules habituelles ne suffisent pas ? Cette construction passe par le métissage de l’alliance combinée de trois approches, de trois cultures individuelles et collectives : une culture de la résistance, une culture de la régulation et une culture de l’utopie.
a) Nous avons besoin tout d’abord d’une culture de la résistance au non-sens que constituent l’exclusion, la précarité, la pression excessive sur le travail et les rythmes familiaux, aussi bien que contre les situations d’immobilisme, de fausse efficacité, de comportements pervers ou de productions illusoires. La lutte contre le non-sens au travail est la première forme du combat pour le sens du travail. Il a à être porté par tous les acteurs de l’entreprise, les dirigeants comme les syndicats, mais sans doute aussi par de nouveaux acteurs, notamment dans le domaine de l’exclusion, et plus largement par toute la société civile. Il est essentiel en particulier que celle-ci reste mobilisée contre l’exclusion, ce qui n’ira pas de soi si la croissance se maintient et si le discours sur les pénuries de main-d’œuvre se généralise: les exclus de la reprise seront peut-être demain encore plus exclus que les exclus de la crise, car ils seront moins nombreux, moins visibles, davantage oubliés si l'on n’y prend pas garde.
Cette résistance aura besoin d’outils, ce qui veut dire maintenir ceux qui ont été mis en place en matière de lutte contre l’exclusion et qui sont efficaces, et en inventer de nouveaux : faut-il mesurer et limiter ce qu’Yves Lasfargne appelle l’ergo-stress ? Créer un droit au travail à temps choisi ? Développer les placements socialement responsables de l’épargne comme la loi sur l’épargne salariale y invite ?
b) Déjà l’on entre dans la deuxième culture que nous devons développer: celle de la régulation. Il s’agit ici d’un patient effort pour renouveler le contrat social et la négociation sociale afin de tenter de mettre l’écononomie au service de l’homme. On voit bien qu’il y a toute une série d’équilibres à rétablir, au niveau mondial et européen, entre le travail et le capital, entre l’homme et la nature, et entre les droits et les devoirs de chacun. C’est toute la pelote de la vie économique et sociale que l’on pourrait ici dérouler. J’indiquerai seulement qu’il est urgent de mettre de la sécurité là où la flexibilité est excessive, et inversement; qu’un équilibre doit être trouvé entre l’inconditionnalité et la conditionnalité des aides (débat qui a été esquivé lors des négociations sur le pare), ainsi qu’entre les différents temps sociaux. Je n’insiste pas, puisque les exposés qui suivent y seront consacrés. Mais les solutions émergent : contrat d’activité, droits de tirage sociaux, liaisons épargne salariale-épargne temps, pluriactivité à tout âge, économie solidaire, éducation tout au long de la vie.
c) Mais la résistance, avec sa dureté, et la régulation, avec sa lenteur, ne suffisent pas. L’une et l’autre doivent être portées par un projet, une espérance, une utopie. Vivre et travailler autrement, c’est un rêve pour beaucoup, ce devrait être pour les chrétiens un devoir qui peut prendre des formes différentes, dans le siècle ou en dehors du siècle. Cet appel constant et répété à de «nouveaux modes de vie», nous y avons peu répondu, peut-être parce que nous avons été accaparés par la crise et par la lutte contre l’exclusion. Mais peut-être avons-nous eu de la lutte contre l’exclusion une vue trop courte, trop symptomatique, trop curative, moins audacieuse que ce que furent en leur temps les communautés Emmaüs, ou, à l’étranger, la théologie de la libération ou les recherches des Focolari sur l’économie de communion. Pourquoi l’innovation serait-elle seulement économique et technique, pourquoi ne serait-elle pas aussi sociale et spirituelle ? Ces questions, elles sont devant nous et elles sont elles aussi la réponse à la question du sens du travail.
Question : Le travail familial est souvent dévalorisé par les instances médiatiques et politiques. En revanche, l’absence de travail familial génère des emplois de réparation comme les psychologues, les orthophonistes, les animateurs de rue, les juges pour enfants. Notre société n’a-t-elle pas un intérêt objectif à dévaloriser le travail familial puisque, après tout, cela crée des emplois ?
Jean-Baptiste de Foucauld : C’est ce que j’appelle le faux sens du travail. Il y a une mauvaise articulation entre les différents besoins qui font que par une espèce de logique perverse, on est amené à abandonner des tâches primordiales – s’occuper de sa famille – parce qu’on n’arrive pas à leur donner le sens qu’il faudrait. On crée des déséquilibres qu’on essaye de corriger en accroissant les déséquilibres. Jusqu’où faut-il aller dans la reconnaissance de ce type d’activités familiales ? Faut-il une reconnaissance monétaire ? On pourrait envisager des allocations familiales dès le premier enfant, par exemple.
Question : Quand on parle de demandeur d’emploi, cela couvre plusieurs situations. Sur deux millions et demi de demandeurs d’emploi, il y a un million de demandeurs d’emploi proprement dit, un million et demi d’exclus, de malades, d’inaptes au travail. Osera-t-on un jour comptabiliser sous leur vrai nom les victimes de la fracture sociale ?
Jean-Baptiste de Foucauld : Je crois que nous ne devons pas lâcher prise sur la question du droit au travail. Je rappelle ce que dit la Constitution : «Tout homme a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi», et dans le cas où il ne peut pas l’obtenir, il a droit à un revenu de remplacement. C’est le contrat social. Je ne suis pas d’accord pour dire qu’il y a des gens qui sont inaptes au travail. Tout le monde doit pouvoir travailler. Tout le monde a des capacités. À la société de s’organiser pour permettre à chacun de pouvoir travailler, d’exprimer ses capacités. C’est un point sur lequel il ne faut pas transiger. Qu’il y ait ensuite des méthodes pour y arriver, c’est incontestable. La fonction du mouvement associatif, c’est de prendre les personnes là où elles sont, avec leurs difficultés, et à partir de ces difficultés de construire des parcours. La réalité est extrêmement fluide, hétérogène, mais il faut rester ferme sur l’idée que tout le monde doit pouvoir accéder au travail, et si on doit aller vers des formules de type invalidité sociale, il ne faut le faire que dans des cas très limités. Cela implique une forte mobilisation de la société civile.
Question : Pouvez-vous expliciter la phrase que vous avez dite : «Les exclus de la reprise seront plus exclus que les exclus de la crise» ?
Jean-Baptiste de Foucauld : Pendant la période des dix dernières années, la question de l’exclusion était au centre. Pour toutes les associations qui luttaient contre l’exclusion, leur cause était facilement comprise, acceptée, plutôt valorisée par le reste de la société. Ces associations arrivaient à trouver des bénévoles. Le contexte les portait. Dans le nouveau contexte de croissance qui est en train de s’amorcer, le chômage va continuer à baisser mais il va baisser lentement, il y aura un noyau plus difficile à résorber. La question centrale de la société ne va plus être tournée vers l’exclusion, elle va être tournée vers d’autres choses: des revendications salariales, les pénuries de main-d’œuvre. Du coup, les personnes qui auront du mal à trouver du travail vont être dans des positions psychologiquement difficiles. Quand elles étaient en situation d’exclusion avec d’autres, elles n’étaient pas toutes seules. Dans une conjoncture où la société sera moins tournée vers ce problème, elles se sentiront plus seules, plus découragées et la société risque de moins se tourner vers elles pour les aider. Le risque est qu’il y ait une espèce de dévaluation psychologique des situations des personnes en mauvaise posture sur le marché du travail, du fait même de la reprise de la croissance, et que le noyau de l’exclusion soit plus dur et plus excluant qu’avant. Il est donc important, comme pour toute minorité, que la société reste bien mobilisée sur ce qui est la question centrale et l’aune à laquelle on doit la juger en tant que démocratie.
Question : L’équilibre entre la contemplation et la fructification est difficile quand on est en pleine vie active. Dans les monastères, cela semble plus facile de trouver un certain équilibre en faisant un travail simple, répétitif, qui libère l’esprit, que d’être dans les tensions de tous les jours.
Jean-Baptiste de Foucauld : Il n’y a pas de solutions en soi à cette question. Il faut faire reconnaître la légitimité de ces besoins de vie personnelle. D’abord, la question d’une règle de vie personnelle est traditionnelle dans la vie chrétienne. Cela fait partie du minimum que l’on demande à chacun, chrétien ou pas chrétien. C’est une question de courage et d’organisation. Quand on regarde bien l’emploi de son temps, il y a beaucoup de gaspillage. Il y a quand même une question d’exigence personnelle et de règle de vie. Le travail à temps choisi dans des conditions nouvelles de notre vie économique et sociale, c’est le type de construction que nous devons faire. Je n’ai pas eu le temps de parler de l’équilibre entre sécurité et flexibilité. Un des points importants du contrat social que nous devons construire, c’est de trouver l’équilibre entre la flexibilité et la sécurité. On voit bien que dans notre société, il y a soit trop de flexibilité sans sécurité et donc avec de la précarité et de l’injustice, soit des excès de sécurité sans suffisamment de mobilité et de changement. Le problème est de trouver les instruments. Jean Boissonnat, dans son rapport au Commissariat au Plan sur le travail dans vingt ans, avait eu l’idée du contrat d’activité qui permettait de faire carrière dans la société et non pas dans une entreprise. Contrat d’activité que l’on aurait avec un groupement d’entreprises et dans le cadre duquel avec un même statut et avec la même protection sociale, on pourrait gérer des positions différentes: être salarié d’une entreprise puis d’une autre, avoir une période de formation, une période de création d’entreprise, une période sabbatique.
Question : Pouvez-vous nous parler du passage de la vie active à la retraite?
Jean-Baptiste de Foucauld : Il y a plusieurs formes de passage à la retraite en ce moment. Pour beaucoup de personnes, la retraite est une libération par rapport à un travail jugé pénible ou fatigant. Elle correspond à un souci de vivre autrement. Ce souci s’exprime comme la volonté de profiter de la vie. Mais il y a des retraites qui sont mal vécues – comme une espèce d’obligation de quitter un travail jugé intéressant –, qui sont vécues comme un certain repli. Les personnes ne sont pas suffisamment dynamiques, sans doute, ou elles repartent, au contraire, dans un surcroît d’activités excessives. Cette question de l’équilibre entre les temps sociaux se pose à tous les âges de la vie, en réalité. Elle se pose aussi bien à l’adolescence qu’à l’âge de la vie active et de la famille, qu’à l’âge plus mûr.
Question : La réduction du temps de travail est-elle une bonne chose et comment penser d’autres formes de travail ?
Jean-Baptiste de Foucauld : Je me suis souvent demandé quand il faut réduire son temps de travail. Dans quel cas est-ce utile pour les autres ? On nous a invités à partager le travail et la question se pose : est-ce que, quand je réduis mon temps de travail, je crée de l’emploi ou bien est-ce que je diminue une activité utile pour la société ? Une réponse m’est venue: c’est que chaque fois que l’on fait quelque chose qu’un autre peut faire à votre place dans une période de chômage, il n’y a aucun inconvénient à réduire son temps de travail. Mais, chaque fois que l’on fait quelque chose que l’on est seul à un moment donné à pouvoir faire, il ne faut surtout pas réduire son temps de travail. Il vaut mieux l’augmenter pour accroître la richesse sociale, ce qui veut dire que chaque fois que l’on possède un talent particulier, chaque fois que l’on est non substituable, on a intérêt à travailler. Cette régulation entre les différents temps sociaux a pour but que chacun arrive à mettre dans son travail le temps productif rémunéré mais aussi à en faire un temps relationnel et spirituel. Le but est bien de vivre de façon passionnée.
Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Pocket, 1961.
Jean Boissonnat, Le travail dans 20 ans. Rapport pour le Commissariat général au Plan, Odile Jacob, 1996.
Patrick Boulte, Individus en friche, Desclée de Brouwer, 1995.
Marie-Dominique Chenu, Pour une théologie du travail, Seuil, Livre de vie, 1955.
Conseil permanent de l’épiscopat, Déclaration sur la conjoncture économique et sociale du 27 septembre 1982 (Nouveaux modes de vie), Cahiers de l’action religieuse et sociale, n° 253 du 15 octobre 1982.
Échange et Projets, La révolution du temps choisi, Albin Michel, 1980.
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Jean-Baptiste de Foucauld et Denis Piveteau, Une société en quête de sens, Livre de poche, Odile Jacob, 1995.
Xavier Gaullier, Les temps de la vie, Erit, 1999.
Jean-Paul II, Le travail humain. Laborem exercens, Éd. du Cerf, 1981.
Jean-Louis Laville, Une troisième voie pour le travail, Desclée de Brouwer, 1999.
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Emmanuel Mounier, Refaire la renaissance. Note sur le travail, Point, 2000.
Bernard Perret, L’avenir du travail, Seuil, 1995.
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Sophie Pillods, Solidarités face au chômage. Récit d’une expérience citoyenne, Éd. Charles Léopold Mayer, 1999.
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