Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

Grand témoin: Anne Dutilleul-Chopinet

Conférence donnée lors de la session 2010 des Semaines sociales, "Travailler et vivre"


Anne Duthilleul-Chopinet, présidente de l’ERAP, mariée et mère de cinq enfants




Contrairement aux hommes, dont le temps de travail augmente régulièrement en fonction du nombre de leurs enfants, les femmes ne sont plus que 50% à travailler avec trois enfants et leur temps de travail, pour celles qui continuent à travailler, s’infléchit. C’est une constatation faite par l’Insee récemment et qui a confirmé le résultat d’une enquête que j’avais moi-même menée à l’occasion du bicentenaire de l’École polytechnique sur les vingt premières promotions de polytechniciennes. On s’apercevait que même si 95% de celles-ci continuaient à travailler avec le nombre d’enfants qu’elles avaient et qui était variable, leur temps de travail diminuait également largement en fonction du nombre d’enfants, alors que celui de leurs conjoints ou de leurs collègues masculins continuaient à augmenter.

Les temps partiels - il faut en parler - sont aussi plus nombreux chez les femmes. Qu’elles le subissent ou qu’elles l’aient choisi, elles sont 31% à travailler à temps partiel contre 3% pour les hommes vivant en couple. Mais, dit-on, les 35 heures auraient tendance à atténuer ces écarts, bien que, je fais la remarque, le jour de congé du mercredi soit plus particulièrement prisé des mères de famille et le lundi ou le vendredi des hommes, loisirs ou week-ends obligent ! Est-ce vraiment une avancée ?

Face à ces inégalités, on observe aussi un mouvement de convergence de fond entre les hommes et les femmes sur le rôle qu’ils entendent assumer ensemble dans la société. Ainsi, aujourd’hui, 87% des salariés donnent la famille comme leur préoccupation prioritaire, loin devant le travail. C’est une statistique que j’ai trouvée, également de l’Insee, et qui me paraît très importante. Les jeunes se demandent d’ailleurs : peut-on être heureux au travail ? C’est le thème d’un des carrefours aujourd’hui. C’est un thème autrefois impensable.

Par ailleurs, le lien établi entre la précarité professionnelle et l’instabilité conjugale et familiale fait réfléchir et réagir de plus en plus. On parle également dans l’entreprise de l’avènement des valeurs féminines, notamment dans l’entreprise industrielle, qui est le bastion traditionnel des valeurs masculines, où les femmes sont encore très rares aux postes de direction et où la question d’égalité des chances reste posée. Et j’ai vécu cet aspect des choses puisque j’ai travaillé pendant trois ans chez Alsthom, à la division transport qui fabrique les trains, les métros, dans l’industrie traditionnelle et lourde. De ce panorama, je conclurai que le thème de ces journées, «Travailler et vivre», apparaît d’une acuité particulièrement brûlante et reste donc essentiel pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui.

Je fonderai mon témoignage et mon éclairage personnel sur les trois éléments mis en exergue dans la manière de me présenter : femme active, mariée et mère de famille. Mais je commencerai par quelques réflexions de fond, voire philosophiques, pour les illustrer ensuite de mon témoignage vécu. Je vous propose de traiter les trois éléments qu’il s’agit de vivre et de conjuguer dans une unicité de vie dans l’ordre suivant : le couple en tant que femme mariée, les enfants en tant que mère de famille, et le travail en tant que femme active à plein temps. J’expliquerai pourquoi j’ai préféré parler du travail à la fin de mon exposé.

Je pense que ces trois éléments peuvent recevoir une réponse assez analogue grâce à deux principes structurants qui sont, d’une part, la complémentarité homme-femme, à laquelle je me référerai, et d’autre part la liberté, sur laquelle je reviendrai également, qui est un sujet qui m’est cher.

Tout d’abord la question du couple. J’ai préféré commencer par cette question parce qu’elle me paraît à la fois la plus difficile à expliquer et la plus fondamentale. En effet, c’est de la stabilité du couple et de son épanouissement que dépend souvent la réussite du reste, c’est-à-dire de la famille et du travail. Or, que voit-on aujourd’hui pour le couple ? Notre monde est imprégné de tentations, de désirs à satisfaire, d’hédonisme, alors qu’un amour durable dans le couple est bien plus une affaire de volonté, de libre choix réitéré chaque jour allant au-delà, bien sûr, du plaisir immédiat ou des pulsions passagères.

Notre monde est aussi imprégné de zapping, de «tout, tout de suite», alors que la recherche du bonheur demande du temps. À deux, cela demande encore plus de temps pour s’accorder sur l’essentiel. Même et surtout dans la vie bousculée de deux personnes qui travaillent à Paris.

Enfin, notre monde manque de repères, de points fixes, de racines, de sens, alors que le couple est justement cela même qui fondamentalement convient à l’être humain et ce pourquoi il est fait dès l’origine. Je vous rappelle la phrase de la Genèse, qui est fondamentale : «Homme et femme, il le créa.» On ne dit pas : «Homme et femme, il les créa» mais «Il le créa», l’être humain. Tel est donc pour moi l’idéal, l’objectif que nous cherchons à atteindre, malgré nos imperfections, pour le plein épanouissement de chacun des deux, homme et femme, qui créent à deux une entité nouvelle, leur couple à faire vivre.

Reconnaître cette complémentarité et cette responsabilité portée à deux vis-à-vis de son couple est à mon sens à la base d’un mariage et d’un amour durables dans un projet partagé. C’est un engagement total, indispensable pour vivre à deux les difficultés, mais aussi la vie quotidienne, le choix des priorités, par exemple, qui doit traiter de façon égale l’homme et la femme. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre qui prend le relais dans les tâches matérielles. Selon l’urgence des tâches professionnelles ou des besoins personnels quelquefois de survie, quand il y a un besoin de médecin ou de repos complet pour l’un des deux.

C’est une question d’attention constante à son conjoint - mot qui signifie d’ailleurs, je vous le rappelle, «qui porte le même joug». Nous sommes vraiment liés. Et quand on fait attention à son conjoint, on fait en réalité attention à son couple et à soi-même. Évidemment, cela demande d’être assez interchangeable, mais cela s’apprend. Il y faut un peu d’indulgence de part et d’autre. Pour ma part, je peux dire que j’ai quand même appris à faire mieux que des pâtes trop cuites ou seulement des gâteaux, ce qui était déjà assez bien mais pas suffisant, grâce aux talents culinaires de mon mari, qui les tenait lui-même de son père. Lui, il a appris à faire des courses indispensables sans liste et sans en ajouter trop d’inutiles.

Bref, à deux, on fait des progrès et on fait quand même mieux que tout seul ou, pire encore, isolé dans un couple qui ne communique pas sur tout, même sur ce qui paraît insignifiant, car rien ne l’est au fond. En effet, notre vie forme un tout et on ne peut pas la couper en petits morceaux et isoler la vie de couple du reste de la vie.

Ensuite viennent les enfants qui nous sont donnés et que nous avons la charge d’éduquer, c’est-à-dire de conduire hors de chez nous (e-ducere en latin), en les guidant, mais surtout en leur faisant découvrir le chemin de leur propre bonheur. Dans cette tâche délicate, nous sommes éclairés par nos réflexions philosophiques sur la liberté qui nous ont amenés, mon mari et moi, à écrire un livre qui s’appelle On n’arrête pas la liberté, et qui nous conduisent à considérer chacun de nos enfants comme une liberté inaliénable qui le pousse à accomplir son propre bonheur, à le découvrir et à le construire lui-même grâce à l’intelligence et à la volonté qui l’habitent.

La charge qui nous revient est lourde. À nous la tâche de nourrir celle-ci de parole et d’expérience vécue. Mais à eux d’agir ensuite pour bâtir leur vie selon leur vocation unique. Le rôle du père et de la mère et le relais pris par l’un ou l’autre alternativement, en fonction des contraintes de l’emploi du temps et des situations rencontrées, reflètent également pour nous la complémentarité homme-femme, déjà trouvée dans le couple, dont les enfants doivent naturellement bénéficier.

Tantôt l’autorité, tantôt la présence attentive, tantôt les soins, tantôt les sorties; ces activités diverses nous mobilisent, nous, parents, et requièrent des traits de caractère, des comportements, des attitudes variés et se complétant, de la part de chacun de nous deux selon les cas, mais avec le moins de spécialisation possible, de préférence là aussi.

Cela résulte directement du premier élément : le couple où nous ne faisons qu’un, tout particulièrement vis-à-vis des enfants naturellement qui reçoivent notre témoignage en actes et en paroles. L’exemple d’une mère active et d’un père non moins actif apportant leur pierre à la construction du monde est un autre aspect de cette complémentarité. Autant les enfants sont les premiers supporters - j’ai pu le vivre moi-même, ils sont fortement supporters de l’activité de leurs parents -, autant ils en sont aussi, je crois, les premiers bénéficiaires, par le témoignage que cela leur donne de la vie au quotidien. Ils savent que c’est possible et important de mener une vie engagée dans la société sans que la famille en souffre ou en soit négligée. Ils en connaissent les limites et les avantages : plus d’autonomie, d’ouverture, etc.

La famille n’est cependant pas réduite à la cohabitation de libertés déconnectées les unes des autres. Elle reste bien sûr plus que jamais le lieu où chacun est aimé tel qu’il est, relié aux parents ou à ses frères et sœurs par des liens totalement inaliénables et désintéressés, ce qui est précieux dans notre monde de compétition et de calcul que l’on connaît maintenant dès la maternelle ou le cours préparatoire. Chacun est soutenu dans sa quête de bonheur durable par des exemples vécus et un sens donné à ceux-ci.

Concrètement, après un peu de philosophie, ça se traduit par des actes, je dirai plutôt des rites qui donnent un rythme à la vie de chacun. Les enfants ont d’ailleurs besoin de ces rites familiers qui rassurent et qui encadrent leur liberté en croissance et qui encadrent aussi la nôtre, bien sûr. Ce sont par exemple les rythmes quotidiens des repas. Nous nous efforçons particulièrement de faire du repas du soir, où toute la famille se réunit, un moment de retrouvailles, de partage, d’écoute et d’expression de chacun, après une journée bien remplie et où nous sommes souvent séparés dans des lieux et des activités différents.

Ce sont aussi des rythmes annuels, avec les vacances. Nous nous ménageons tous les étés quinze jours en croisière sur un voilier de petite taille, entre nous, tous les sept, moment fort de vie collective familiale où se développent la solidarité et la participation à un objectif commun. Il y a aussi les anniversaires et les fêtes, toujours fêtés en famille et, sauf cas de force majeure, le jour J.

Les rythmes hebdomadaires, bien sûr, se retrouvent aussi dans nos vies professionnelles, scolaires ou étudiantes, et maintenant pour l’aîné qui est militaire. Ce qui nous amène à particulièrement «soigner nos dimanches» - c’est une expression que j’ai souvent entendue et que j’ai en tout cas retenue. Cela se traduit par des jeux, des sorties, des promenades, selon les âges et les saisons bien sûr. Mais en tout cas, pour nous, les parents, cela se traduit par une grande disponibilité qui est le pendant indispensable de semaines bien remplies.

Vous noterez dans tout cela une grande absente, la télévision. C’est délibéré, car nous avons choisi de ne pas l’avoir chez nous pour ne pas voir notre temps familial grignoté ou dévoré par elle, et du même coup pour avoir le temps et le recul nécessaires pour analyser le sens des événements sans être soumis à son matraquage, surtout pour nos enfants.

Enfin, le travail. Je l’ai volontairement placé en fin d’intervention pour bien marquer les autres priorités de la vie que ressentent la majorité d’entre nous sans parfois oser les afficher vis-à-vis d’un employeur ou de collègues un peu «polars». Je pensais pouvoir prendre ce risque étant donné mon engagement professionnel constant depuis vingt-cinq ans qui ne peut pas être qualifié de tiède.

Je rappelle juste en quelques mots mon parcours professionnel et le contour de mon expérience, qui n’est certes pas universelle. Après l’École polytechnique, j’ai choisi d’entrer au corps des Mines et j’ai travaillé d’abord au ministère de l’Industrie à une époque où la politique énergétique n’était pas une petite affaire après le choc pétrolier de 1973.

Ensuite, j’ai passé six ans au ministère des Finances, d’abord sur le budget de la recherche qui était aussi une grande priorité, puis au cabinet du ministre du Budget, Alain Juppé. J’ai quitté ensuite provisoirement l’administration pour un poste plus opérationnel, d’abord de gestion en tant que secrétaire général du CNES, Centre national d’études spatiales, puis de chargée de la stratégie dans l’industrie privée traditionnelle de Alsthom Transport. Je suis revenue dans le secteur public en 1995 comme conseiller technique auprès du président de la République jusqu’en mai dernier, où j’ai été nommée présidente de l’ERAP. Mon parcours est un peu particulier en ce sens qu’il m’a fait aller du secteur public au secteur privé et retour, ce qui est assez rare et ce qui me permet de faire un certain nombre de comparaisons, même si mon expérience n’a pas encore porté tous ses fruits.


Suivant >>>

 
Dernière modification : 09/08/2010