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Je crois que le fil rouge de ce parcours, qui peut paraître un peu éclectique, c’est le souhait de donner à la collectivité un juste retour de ce qui m’a été donné. Pendant mes études, qui sont du plus haut niveau scientifique, mais aussi personnellement dans ma vie - par mes parents, les événements, mon époux, mes enfants, mon entourage professionnel -, j’ai eu le sentiment que toutes les chances qui nous sont données de servir la société, de participer à la construction du monde de demain et d’aider également, ce faisant, les autres à vivre, autant que possible, doivent être mises à profit comme les talents de la parabole.
Je crois d’ailleurs, entre parenthèses, que personne n’est jamais inutile dans la société. Reste pour chacun à trouver sa place, sa vocation, qu’elle soit professionnelle ou non, à chaque période de sa vie. Cette question du temps, des périodes de la vie comme des rythmes quotidiens que je décrivais tout à l’heure, me paraît essentielle. La réponse que chacun lui donne est vraiment le reflet de sa philosophie profonde.
Ainsi, en pratique, j’ai pu constater que les rythmes changent avec le mariage, puis les enfants et au fur et à mesure qu’ils grandissent. Quand ils étaient petits, je m’en souviens, c’était beaucoup plus facile de travailler le soir chez moi. Depuis qu’ils sont plus grands, je constate que c’est là qu’ils aiment discuter avec nous. Il n’est donc plus question de travailler le soir.
Pourquoi ces variations ? Parce que ces étapes de la vie changent notre hiérarchie des choses et les priorités de ce qui compte à nos yeux. Vous connaissez la phrase du Petit Prince : «C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui rend ta rose si importante», disait le renard au Petit Prince. Inversement, moi, je dis : c’est à travers son emploi du temps et la façon dont on le remplit que l’on traduit ses vraies priorités. Or, le temps, c’est finalement ce qui nous est donné à tous à égalité et c’est ce qui nous paraît parfois nous manquer le plus paradoxalement. Je crois que c’est la grande question à résoudre.
Sur cette question du temps, quelles réponses puis-je tirer de mon expérience vécue ? La première, c’est d’abord de ne jamais se dire qu’on n’a pas le temps. Certes, il y a des temps morts, des temps qu’on considère comme perdus et qui sont à réduire autant que possible; je pense, par exemple, au temps de transport. Je vis à nouveau comme une contrainte très forte d’avoir un bureau à la Défense et de devoir faire des allers et retours au moins le matin et le soir. Je l’ai déjà vécu pendant trois ans et c’est vrai que c’est une contrainte. Mais on peut créer une manière d’utiliser ces temps morts pour anticiper, pour réfléchir, pour écouter des cassettes, pour penser à tout ce qu’on aura à faire à l’arrivée.
Avant tout, se souvenir - et je reviens à la liberté dont je parlais tout à l’heure - que chacun de nous est une personne libre et capable de créer sa vie, de dépasser les contradictions apparentes et de parvenir à ce qu’il souhaite pour être plus heureux ou moins malheureux, tout simplement. La deuxième leçon, c’est : quand on veut, on peut. Non pas par un miracle venant du ciel ou par l’opération du Saint-Esprit - encore que, ne le refusons pas, pourquoi pas ? Mais plutôt parce que, quand on veut, on met tous les moyens à sa disposition, on invente des solutions, on crée les conditions de son propre succès, y compris le temps nécessaire pour y parvenir, avec l’aide qu’il faut éventuellement et un peu de chance par-dessus le marché. Et c’est ce facteur de volonté, de création libre qui nous permet de tout faire, même si cela paraissait impossible dans une journée de vingt-quatre heures.
À côté de cette liberté qui a pouvoir sur le temps en quelque sorte, je voudrais citer deux autres exemples de liberté créatrice. D’abord celle qui a pouvoir sur l’espace. Je me réfère là aux métiers de la création comme celui de mon mari, qui est architecte et qui constamment invente des solutions compatibles avec les contraintes et les souhaits, parfois contradictoires, de ses clients et toujours avec des dates impératives à respecter, bien sûr - on retrouve le temps. Il s’agit donc là de l’espace que l’on crée. Et puis, il y a la liberté de création du contenu de la vie que l’on construit, et là-dessus je dirai qu’il faut débrider sa liberté créatrice, ne pas compter ou se limiter a priori, comme nous incite trop souvent à le faire le monde où nous vivons, au nom d’une maîtrise totale de notre vie qui en fait mène souvent à son rétrécissement. C’est d’ailleurs souvent la peur qui nous bride, peur de l’avenir, peur de la nourriture malsaine, peur d’avoir des enfants. Quand on a peur, on travaille mal. On se referme. Je prendrai l’exemple des chanteurs. On apprend, quand on fait du chant, que la première chose à faire, c’est de sourire parce que ça dilate le volume de la bouche et ça permet de chanter et de sortir des sons beaucoup plus agréablement. Je crois que c’est une bonne image. Il faut effectivement cesser d’avoir peur et se souvenir de sa liberté pour agir.
Maintenant, je voudrais développer un peu plus la complémentarité entre les trois aspects dont j’ai parlé, car notre vie est unique, au sens où elle a une unité. Les trois piliers que sont le couple, la famille et le travail me semblent devoir se nourrir l’un l’autre, dans un mouvement de complémentarité permanent.
Par exemple, le respect du travail, et du travail de son conjoint en particulier, peut conduire à dégager du temps pour le suppléer par moments, lorsqu’il devra partir à l’étranger ou donner un coup de collier particulier. C’est un exemple de complémentarité concrète où l’un remplace l’autre, parce que le travail de l’un ou de l’autre passe avant les activités du premier. Inversement, la priorité donnée aux enfants ou à la santé de l’un ou de l’autre peut conduire l’un de nous à bouleverser ponctuellement son emploi du temps chargé pour un rendez-vous. Et ça nous arrive quasi quotidiennement, car l’ajustement nécessaire est incessant dans un couple. Et cet ajustement de l’un à l’autre passe aussi par le partage de tous ces soucis d’organisation et le choix conjoint des priorités à retenir. Il s’agit là des relations dans le couple, de l’organisation du travail, de l’organisation de la vie au travail. Mais la vie professionnelle se nourrit aussi des apprentissages de la vie familiale. Je prendrai trois exemples.
Le premier exemple, qui peut paraître banal, c’est que j’ai constaté par expérience qu’il est possible à chacun d’apprendre tout au long de sa vie, de découvrir tous les jours de nouvelles choses, de progresser sans cesse. À chacun donc d’aider ou de se faire aider dans cette recherche continuelle qui est le propre de l’être humain. Cette conviction, je l’ai acquise dans l’observation de mes propres enfants, lorsqu’ils étaient plus jeunes, j’allais dire dès leur naissance, mais encore aujourd’hui. Je me dis souvent que chacun apprend chaque jour au moins une nouvelle chose qui reste inscrite en lui de façon définitive et qui l’enrichit. Si on y pense, si on est attentif à cela, je crois qu’on peut accumuler un capital de savoir-faire, de connaissances, d’expériences absolument immenses. Encore faut-il en être conscient pour en tirer parti. Dans les entreprises, on parle de plus en plus d’organisation apprenante et c’est bien cela, je crois, que les salariés font, comme Monsieur Jourdain, sans le savoir.
Un deuxième exemple : je me dis aussi souvent que le rôle des cadres dans les entreprises, en plus de leur apport propre, technique, professionnel, c’est tout particulièrement de résoudre les problèmes de toute nature rencontrés par leurs collaborateurs. Ce qui rend d’ailleurs leur travail pratiquement infini dans ce monde imparfait où les problèmes ne manquent pas de surgir à chaque pas. Là aussi, l’expérience quotidienne de la vie familiale montre toute l’importance de la résolution des problèmes concrets qui surgissent sans cesse. Je ne parle pas des multiples objets brisés qui attendent leur réparation pendant le prochain week-end, mais plutôt des changements de programme continuels, dont j’ai déjà parlé, où l’imprévu est là. À tout instant, il faut donc être disponible au téléphone pour dire où se trouve le médicament indispensable et quand le prendre, ou consoler pour un devoir raté, aussi bien pour moi que pour mon mari, interchangeables comme je vous l’ai dit. Et les chefs d’équipe, dans les entreprises petites ou grandes, en savent quelque chose.
Un troisième exemple : je ne peux manquer d’ajouter une réflexion personnelle un peu plus développée sur le rôle des femmes et la complémentarité homme-femme qui traverse mon propos, mais appliquée au cadre professionnel. On m’a souvent fait remarquer que dans les réunions où il n’y avait que des hommes, l’ambiance n’était pas la même, qu’il y avait moins d’écoute, plus d’agressivité. Naturellement, sauf à être petite souris, je n’ai jamais pu en juger, mais je crois volontiers que tout le monde gagne à ne pas exclure d’un secteur d’activités l’apport spécifique des femmes qui sont, comme le disent les Chinois, la moitié du ciel, mais à coup sûr aussi la moitié de l’humanité sur terre.
En ce qui concerne la complémentarité des approches masculines et féminines, il faut aussi reconnaître qu’elles sont mêlées en chacun de nous, homme ou femme. J’étendrai donc à la sphère sociale cette complémentarité de chacun d’entre nous, dans la sphère du travail comme dans la vie. C’est ce message que je voudrais faire passer car nous vivons dans un monde qui a trop souvent tendance à opposer, à exclure, à diviser et auquel il faut faire découvrir la dynamique créatrice de la complémentarité.
Le meilleur exemple de la complémentarité, bien sûr, c’est celui d’un homme et d’une femme unis pour former un couple d’où jaillit la vie. Mais on peut comprendre que cette complémentarité se nourrisse aussi, dans la vie professionnelle, de la mixité et de tout ce que cela suppose, c’est-à-dire d’une attention portée à l’autre en général, d’une meilleure écoute pour dépasser les différences et les contradictions dans une dynamique de création, car il ne s’agit pas de faire disparaître ces contradictions, mais de les réunir dans une création nouvelle, dans des solutions nouvelles chaque fois que les différences sont là, exprimées, reconnues, prises en compte dans leur diversité, mais aussi intégrées dans l’unité ainsi créée.
Cette dynamique, je crois, toute entreprise doit la vivre aujourd’hui, pour répondre à la fois aux exigences de ses clients et mobiliser ses salariés sur un objectif qui est à construire ensemble, au jour le jour. Même si les responsables ont le rôle particulier de donner une direction, il revient à chacun de se mobiliser librement et de mobiliser sa volonté, son intelligence, dans une perspective commune. Là, comme ailleurs, les apports différents sont source de richesse. Il est donc essentiel de ne pas se priver d’une telle richesse professionnelle ou personnelle dans une entreprise, si tant est qu’il n’est de richesse que d’hommes ou de femmes. C’est vrai aussi dans le rôle que doivent jouer les responsables politiques (j’ai connu de près ces responsabilités). Je crois qu’ils ne peuvent absolument pas espérer faire le bonheur de leurs concitoyens malgré eux ou contre eux. Mais ils doivent montrer la voie à suivre, montrer l’exemple et expliquer la signification des choix effectués et par là mobiliser la liberté de chacun, dans le sens du bien commun, et créer cette dynamique autour d’un projet collectif. Cela ressemble fort aux tâches d’éducateurs dans la famille.
J’aime beaucoup citer cette phrase de Saint-Exupéry : «Donnez-leur du pain et ils vous haïront. Donnez-leur une cathédrale à construire et ils seront frères.» La complémentarité homme-femme élargie à la complémentarité sociale des personnes entre elles me paraît une approche efficace pour aller vers une vie plus solidement ancrée dans ce qu’est fondamentalement l’être humain, c’est-à-dire une liberté agissante en route vers son bonheur, mais pas seule, donc vers une écoute des autres plus développée et des échanges plus équilibrés.
Un dernier exemple, pour montrer jusqu’où peuvent aller ces échanges : nous avons bien sûr des employées de maison pour nous relayer auprès des enfants pendant nos heures de travail et pour nous aider à faire le ménage, la cuisine, etc., les tâches matérielles que nous partageons. Nous avons toujours considéré ces personnes comme partie intégrante de notre famille. L’une est chez nous depuis dix-huit ans. L’autre, qui la relaie le soir depuis que la première a eu son quatrième enfant, est là depuis quatorze ans. Ce que je voulais dire, c’est que nos échanges sont vraiment à double sens. Elles me donnent parfois aussi un surcroît de travail, pour des calculs d’impôts ou l’orientation de leurs enfants, mais cela fait partie des échanges entre personnes d’une grande famille et, en tant qu’employeur, je considère que cela fait partie du «contrat».
Les éléments essentiels de ma vision sont la liberté et la complémentarité homme-femme, et, plus largement, la complémentarité sociale. Ne pas les perdre de vue dans les méandres de la vie quotidienne me paraît être le plus grand défi qui nous est lancé dans notre vie d’homme et de femme mariés, tant dans notre rôle de parents qu’à l’extérieur du cercle familial, dans nos engagements sociaux quels qu’ils soient, et le travail en est un particulièrement important, compte tenu du temps qu’il occupe dans nos vies.
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