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L'avenir de l'Euro

La Lettre 58:


L'avenir de l'euro



A peine plus de dix ans après sa création, la monnaie européenne est confrontée à la crise économique et financière la plus grave de l'après-guerre. C'est une épreuve dont elle peut sortir ébranlée ou renforcée. Cela peut-il la faire disparaître? Vu d'aujourd'hui, ce n'est pas le plus probable. Mais on ne peut pas l'exclure totalement. La crise particulière de la Grèce, membre de la zone euro, fait naître des inquiétudes nouvelles.


La monnaie unique est une aventure sans précédent. Jamais une quinzaine de pays, dotés chacun d'une monnaie nationale spécifique, à la longue histoire et aux attachements sentimentaux forts, n'avaient tenté de fondre ces monnaies nationales dans une monnaie unique. Non seulement l'Europe s'est dotée d'une monnaie commune, mais elle a fait disparaître totalement les monnaies nationales des pays concernés.

Une monnaie sans État

Pour la première fois dans l'histoire, on a institué avec l'Euro une monnaie sans État. Habituellement, une monnaie représente une souveraineté nationale. Même si elle est gérée de façon plus ou moins autonome par la banque centrale, elle incarne la nation et son État. Elle a un interlocuteur gouvernemental. Or, il n'y a pas d'État européen. L'Union européenne n'est pas une fédération. Ou, plus exactement, c'est encore un projet politique qui peut revêtir, dans l'avenir, une forme fédérale. Mais on n'en connaît pas, aujourd'hui, le destin. Sauf que, s'il se réalise, ce sera là aussi une réalité entièrement inédite : une fédération d'États-nations, et non pas une fédération d'entités régionales, telles que les cantons suisses, les « pays » allemands ou les « États » américains. Ce serait une fédération d'États nationaux, dotés d'histoires, de cultures, de souverainetés spécifiques et, pour longtemps, impossibles à effacer.

Voilà donc le champ de bataille du proche avenir : comment gérer une monnaie sans État dans un monde profondément et durablement ébranlé par la crise ? Si l'on fait le bilan de l'action de l'euro et de sa banque centrale depuis le début de cette crise, il est positif. Dès 2007, la Banque centrale européenne a pris l'initiative d'éteindre l'incendie financier qui menaçait d'embraser l'économie mondiale en l'inondant de monnaie, tirant ainsi les leçons des erreurs commises lors de la crise des années 30, quand les États avaient cru juguler la crise en asséchant l'économie de monnaie, provoquant ainsi son étouffement. Mais, de façon insidieuse, l'existence même d'une monnaie unique comportait  un risque : celui de retarder la prise de conscience par les pays les plus vulnérables, des dangers d'entretenir des déséquilibres financiers trop grands. Quand ceux-ci se produisent dans une économie nationale dotée d'une monnaie spécifique, la sanction est immédiate : le cours de change de la monnaie s'effondre, les prix et les taux d'intérêt explosent. L'État doit réagir sans tarder. La monnaie unique peut donner l'illusion à des pays ainsi menacés qu'ils sont durablement à l'abri, car elle amortit les chocs.  C'est ce qui s'est produit en Grèce et pourrait se produire ailleurs, dans les pays les plus affectés par des déséquilibres intérieurs, comme le Portugal et l'Espagne.

Le cas de la Grèce comporte des leçons. Ce pays n'a pas de statistiques fiables. Il a été autorisé à entrer dans la zone euro, dans les années 90, sur la base de chiffres de déficits et d'inflation que l'on sait aujourd'hui faux. Les autorités européennes n'ont pas été assez exigeantes dans le contrôle de la situation réelle de l'économie de la Grèce. Autre exemple des risques que comporte l'absence d'un État véritablement européen, doté de moyens d'action et de contrôle efficaces.

Quel gouvernement européen ?

Autrement dit, la crise met en évidence la difficulté d'assurer la pérennité de l'euro, si l'on ne progresse pas dans la construction d'une fédération d'États-nations. Pour la même raison, l'Union européenne tarde aujourd'hui à définir une politique économique commune pour gérer les déséquilibres des pays membres. Or, sans une telle politique, plusieurs États membres risquent de connaître, demain, une situation  comparable à celle de la Grèce. La crise est en train de faire la preuve de la nécessité d'une politique étroitement coordonnée entre les membres de l'Union et plus encore, entre les membres de la zone euro. (16 pays sur 27). C'est tout le débat autour d'un « gouvernement économique » de l'Europe, expression diversement appréciée selon les pays. Les Français s'y disent favorables, les Anglais n'en veulent pas (mais ils ne sont pas dans la zone euro), les Allemands ont longtemps été réticents, mais la persistance des déséquilibres les fait évoluer aujourd'hui.

Tout va se jouer dans les prochains mois. Ou bien l'Europe avance vers un tel gouvernement et elle consolide l'euro, lui permettant de jouer un rôle dans la gestion nécessaire des rapports entre le dollar et le yuan chinois ; et, dans le même temps, elle progresserait vers cette fédération d'États-nations, véritable laboratoire d'une mondialisation régentée par des entités continentales. Ou bien l'Europe échoue dans cette aventure et elle glissera doucement vers un statut de « parc de loisirs » pour les classes moyennes en train de se constituer en Chine et en Inde.


Jean Boissonnat

Président d'honneur

des Semaines sociales de France

 
Dernière modification : 02/08/2010