Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences
Je crois, en revanche, que c'est essentiellement au niveau de la commune que la démocratie peut être vivante et que l'on peut et doit réinventer la citoyenneté. On y est proche, bien entendu, du citoyen. Le maire est un personnage qui, on ne sait pourquoi, bénéficie encore — tous les sondages le prouvent — d'une certaine sympathie spontanée de la part des citoyens. Dans la débâcle médiatique de la classe politique, cette figure apparaît parfois comme ayant survécu miraculeusement. Ce qui ne veut pas dire que les maires ne se font pas souvent interpeller avec véhémence, qu'ils ne sont pas souvent rendus responsables de ce qui ne dépend pas du tout de leur pouvoir, et qu'ils ne sont pas soumis à de très lourdes contraintes. D'ailleurs, la raison pour laquelle beaucoup de maires envisagent de ne pas se représenter réside dans le fait qu'ils sont de plus en plus les boucs émissaires, que leurs moyens financiers sont de moins en moins importants pour faire face à des tâches de plus en plus lourdes, et que la responsabilité — y compris pénale — du maire est engagée dans des affaires où elle ne devrait pas l'être. Le découragement très profond des maires me paraît très grave pour l'avenir de notre démocratie en raison du rôle privilégié de la commune dans la reconstruction d'une citoyenneté. Il y a un certain nombre de moyens, de structures, de pratiques qui permettent de maintenir un climat de confiance et de proximité entre le maire et les citoyens : les visites de quartiers, les permanences, les réunions d'information et de concertation, les promenades dans la ville. Quand je suis à Épernay, le samedi après-midi, je me promène toujours trois ou quatre heures dans les rues de la ville, et je sens si la ville est contente ou non de moi. On m'arrête. On m'interpelle. Si quelque chose ne va pas, on a le responsable. C'est une bonne chose — même si le maire n'est pas toujours effectivement responsable — que l'on puisse identifier quelqu'un lorsqu'on connaît une difficulté et s'adresser à lui. Il y a alors une possibilité de dialogue et de participation. Et c'est en raison de ces liens que, lorsqu'on a beaucoup de mandats, on reste le plus sentimentalement attaché à celui de maire. Ce contact avec les réalités, avec les inquiétudes et les souffrances des gens, avec leurs aspirations, la connaissance de ce qu'ils vivent quotidiennement me sont très utiles dans mes fonctions de médiateur. Rien ne m'agace autant que d'en- tendre dire que les hommes politiques ignorent la vie des gens. Nous sommes au cœur des problèmes de nos concitoyens.
Il faut non seulement chercher à comprendre, mais aussi expliquer, c'est-à-dire avoir le courage de la pédagogie. Si beaucoup de nos concitoyens rejettent la politique et se replient sur leurs intérêts catégoriels, c'est, dans une large mesure, parce qu'on a flatté leurs attentes et leurs aspirations dans ce qu'elles pouvaient avoir parfois de catégoriel, d'étroit et de démagogique, et qu'on n'a pas eu le courage de la pédagogie. On n'a pas eu le courage d'expliquer, par exemple, que les immigrés ne sont pas responsables de tous nos maux, qu'aucune catégorie professionnelle ne s'en tirera si notre pays ne se porte pas bien, que la mondialisation n'est pas un ouragan qui va tout emporter — nos emplois, notre identité, notre culture —, et qu'il faut se mettre à l'abri, mais qu'au contraire la mondialisation est une chance pour un pays commue la France. La pédagogie, c'est difficile, c'est souvent prendre les gens à rebrousse-poil et recourir à la provocation. Il faut du temps. Quand on déclare par une affiche : «Deux millions d'immigrés égale deux millions de chômeurs», c'est très facile à comprendre. Expliquer que ce slogan est une stupidité économique, cela demande plus de quelques minutes. Les responsables politiques n'ont pas suffisamment pris le temps de la pédagogie. Cette dernière implique, par ailleurs, qu'il y ait déjà dialogue, que, grâce à une certaine confiance, le citoyen soit prêt à entendre ce que lui dit le responsable politique.
Face à la crise de la citoyenneté, il faut aussi, bien entendu, agir. Il faut lutter contre toutes les situations — elles sont nombreuses — qui expliquent le mécontentement d'un certain nombre de citoyens. Il faut faire en sorte que les habitants d'une ville, d'une région, les habitants d'un pays, se sentent non pas seulement des usagers, des habitants, des consommateurs, des administrés, niais aussi des citoyens responsables d'une communauté qui dépasse les intérêts catégoriels. Le rôle des hommes politiques n'est pas seulement d'être à l'écoute des préoccupations des gens, il est surtout d'aider les citoyens à se préoccuper de ce dont, spontanément, ils ne se préoccupent pas, c'est aussi de les aider à se préoccuper de ceux que l'on n'entend pas. Ils doivent aussi veiller à ce que le mot de civisme ait un sens, à ce qu'une nation soit une nation et qu'une cité soit une cité. Il faut que les citoyens soient heureux et fiers d'appartenir à leur communauté. Je rejoins ce qu'a dit excellemment Jacques Julliard. Il faut que les citoyens sentent qu'on attend quelque chose d'eux, qu'ils ont quelque chose à faire, et qu'ils n'ont pas simplement quelque chose à recevoir. Par exemple, la politique d'aide aux pays en voie de développement, qui est un devoir primordial pour les pays riches, ne doit pas être le monopole des pouvoirs publics. Grâce à la coopération décentralisée — aux relations qui se nouent entre collectivités locales par-dessus les frontières —, les citoyens peuvent aussi apporter leur contribution au développement des pays pauvres.
Le rôle le plus difficile, le plus noble et le plus nécessaire d'un responsable politique, c'est non seulement de faire en sorte qu'a quelque niveau que ce soit — le quartier, la ville, la nation — les citoyens soient heureux et conscients d'appartenir à une communauté qui les dépasse, mais il faut aussi qu'ils aient envie de progresser ensemble. Un des projets qui doit mobiliser l'ensemble des Français, c'est la construction de l'Europe. Il faut rassembler à nouveau les citoyens autour d'un idéal partagé et redonner à la politique la capacité à donner, à faire partager des finalités collectives.
Débat
Jacques Julliard : Je suis content d'être contredit en ce qui concerne la désaffection du politique. L'analyse que j'ai présentée, en raison de sa brièveté, a mis l'accent sur les tendances nouvelles. Tout le monde n'est évidement pas encore replié dans cet individualisme ou dans cette vision catégorielle. Seulement des personnes ont posé la question préalable : « Mais où trouver des lieux? Comment faire ?» Cela signifie que les canaux à travers lesquels fonctionnait la démocratie sous ses aspects politique et social sont plus ou moins obstrués. Les perdants, dans le système politique, ce sont évidemment les représentants du peuple, les députés, les sénateurs. Les gagnants, ce sont les individus représentatifs, c'est-à-dire le président à l'échelle nationale, et le maire à l'échelon local. Cela signifie ce besoin, par rapport à l'abstraction démocratique, d'avoir en face une personne et pas une assemblée. La raison en est qu'il est difficile de dialoguer avec une assemblée. Les gens souhaitent une personnalisation du pouvoir parce qu'ils souhaitent être entendus. Ce besoin est une chose incroyable dans notre société. Le pouvoir ne doit pas être simplement une réponse technique à des questions particulières, si légitimes, si urgentes qu'elles soient, il doit aussi intégrer ce besoin de dialogue.
Ce besoin vient du fait que la fonction de médiation entre les gouvernants et les gouvernés fait aujourd'hui défaut. Les groupes intermédiaires traditionnels — syndicats, mouvements sociaux, mouvements de jeunesse — sont en perte de vitesse, phénomène qu'a accéléré Mai 68. La famille elle-même était un intermédiaire indispensable.
Il faut reconstituer ces lieux sur des bases nouvelles, qui tiennent compte de cet individualisme. Celui-ci est, d'une certaine manière, l'idéal de la démocratie. La question est de savoir comment faire pour que, par exemple, des lieux qui dialoguaient avec des citoyens abstraits dialoguent désormais avec des individus concrets. Prenons le cas des syndicats. Il est certain qu'ils ne représentent qu'imparfaitement le milieu du travail. Ils sont les premiers à le reconnaître. Ils n'arrivent pas à représenter les chômeurs. Ils arrivent difficilement à représenter les immigrés. Ils ont un peu de peine à représenter les femmes. L'idée que le syndicat a été constitué par l'ouvrier mâle de la métallurgie style 1890 n'est pas une idée totalement fausse. Aussi il faut reconstituer des structures de pouvoir qui tiennent compte des comportements et des aspirations actuels. Leur nature n'est pas tellement différente, mais leur formulation est complètement différente. Il est incroyable qu'aucun citoyen ne se reconnaisse dans les partis. Tels qu'ils fonctionnent à l'heure actuelle, ils ne peuvent servir qu'à quelqu'un qui veut faire une . carrière politique. La base, dans un parti politique, est otage des leaders. Et le but de toutes les opérations, c'est de recréer la solidarité, non pas du leader avec la base, mais de la base avec le leader. Je pourrais multiplier les exemples.
Question : Une question porte précisément sur un exemple, celui des grèves SNCF dans la région parisienne, qui manifeste une défense des intérêts particuliers au mépris de l'intérêt général. N'aurait-on pas pu demander un débat entre usagers et professionnels pour régler ensemble ce problème de société ?
Bernard Stasi : Je voudrais revenir sur les élections européennes, car c'est un problème pour les Européens que nous sommes. Pour mobiliser à cette occasion, il faudrait que les enjeux soient clairs. Il faudrait qu'il y ait des listes qui présentent des projets radicalement différents. Il faudrait que la campagne ne soit pas ambiguë, mollassonne, trop consensuelle. C'est peut-être une bonne chose qu'il y ait un large accord entre certains partis sur l'Europe, mais ce n'est pas mobilisateur. Une des raisons pour lesquelles on votait plus au temps de la guerre froide, c'est parce qu'il y avait une claire opposition droite/gauche. L'enjeu est moins clair aujourd'hui. Il faut qu'il y ait, en démocratie, des clivages politiques clairs. Pour les européennes, ce ne sont pas les enjeux européens qui semblent être aujourd'hui en jeu, mais le problème du choix de la tête de liste. Par ailleurs, il serait peut-être bon de voter par région, les députés européens seraient ainsi plus proches des électeurs. Il faut vraiment que ces élections soient un succès et que tous les Européens se mobilisent pour qu'il en soit ainsi. Il est vrai, comme l'a dit Jacques Julliard, que les militants sont souvent au service de stratégies personnelles. Mais je regrette beaucoup, pour la vitalité de la démocratie, la disparition du militantisme. Je ressens profondément le besoin de médiation dont a parlé Jacques Julliard. En tant que médiateur de la République, je suis bien placé pour le savoir. Il y a de plus en plus de médiateurs — dans les entreprises, dans les quartiers, dans les médias. Ce besoin prouve un malaise profond dans la société. La médiation est une réponse nouvelle. Le médiateur ne tranche pas, ne décide pas, ne sanctionne pas. Il essaie de rapprocher les points de vue pour trouver une solution acceptable par tous. Il y a là une voie de progrès pour la démocratie. Nous sommes en France très cartésiens, très rationnels, nous avons toujours révéré l'État, le droit écrit. Il y a dans la médiation un esprit d'harmonie. C'est un signe annonciateur de certaines évolutions plutôt favorables pour notre société.
Questions : La question suivante est adressée au médiateur : que pensez vous et que faites-vous concrètement face à l'accroissement des grèves de la faim? N'y a-t-il pas une surenchère pour faire entendre sa voix? Quelle corrélation peut-on établir entre le vote Front national et la désaffection démocratique?
Bernard Stasi : La compétence du médiateur est très strictement fixée par la loi. Le médiateur est compétent pour les litiges entre les citoyens et les administrations de l'État, des services publics, des collectivités locales. Je ne peux intervenir pour une grève de la faim que s'il s'agit d'un conflit avec un ministère et s'il y a réclamation. Le médiateur ne peut intervenir de sa propre initiative. Il faut qu'il soit sollicité. Et il ne peut être sollicité que par l'intermédiaire d'un parlementaire. Ce qui ne veut pas dire que, lorsqu'on reçoit des réclamations ou des plaintes qui nous paraissent mériter attention et sollicitude, on les renvoie. On s'arrange pour qu'un parlementaire veuille bien servir d'intermédiaire. Mais, je le répète, j'ai un champ de compétences strictement limité par la loi. Par exemple, dans l'affaire des sans-papiers, un certain nombre de formations politiques, aussi l'Église protestante, avaient demandé à ce que le gouvernement me charge d'une mission pour réviser les critères de régularisation. Mais le gouvernement s'y est opposé, considérant que cette tâche relevait de la souveraineté de l'État.
Jacques Julliard : Le problème que pose le vote Front national est de savoir pourquoi tant de gens éprouvent le besoin de s'adresser à lui et trouvent en lui une sorte d'interlocuteur. Il joue en France un rôle comparable à celui du FIS en Algérie. Dans une absence de débat démocratique, des gens sont arrivés avec des solutions extra-démocratiques qu'une partie de la population - la plus «paumée » en général - trouvait plus proche d'elle. C'est ça, le problème du Front national.