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Noël Copin
Je prends la liberté de vous remercier d'avoir tracé aux responsables des Semaines sociales un atelier pour les sept ans à venir. Vous nous avez dit que pendant vingt ans vous aviez cru à la révolution, mais que vous aviez ensuite commencé à songer à l'évolution. François Bayrou, qui appartient à une autre génération, pense, lui, à l'évolution depuis un certain nombre d'aimées. Va-t-il nous dire qu'il a été ce matin converti à la révolution?
François Bayrou
Je voudrais d'abord vous dire merci. Je suis très heureux d'avoir été invité à cette session des Semaines sociales. Je n'ai pas besoin de dire la très étroite intimité d'inspiration et de préoccupation qui unit cette institution à la famille politique à laquelle j'appartiens, celle de la démocratie personnaliste. C'est pourquoi je suis heureux de cette renaissance des Semaines sociales — ce que Jean Boissonnat a fait depuis qu'il la préside est tout à fait remarquable — qui est un événement important pour la société française.
Démocratie, avons-nous dit. Je ne sais pas si c'est une chance, mais je dois être un des seuls responsables politiques à qui il ait été donné de présider trois mouvements politiques dans leur vie : le Centre des démocrates sociaux, Force démocrate et l'Union pour la démocratie française. Et les trois mouvements portaient le terme «démocratie» dans leur intitulé. C'est donc probablement une question majeure pour le courant politique qui s'incarne dans ces mouvements, dans les différents visages qu'ils prennent, que celle de l'inspiration démocratique. Et c'est une question majeure en un temps où, comme Michel Rocard l'a dit, la démocratie traverse une crise profonde.
D'une certaine manière, les psychanalystes le disent et le bon sens aussi, on réclame toujours ce que l'on n'a pas. Je vais essayer de réfléchir en quelques minutes avec vous aux raisons — ce sera mon premier chapitre — de ce désenchantement démocratique.
Pendant très longtemps — et ça reste vrai à la surface de la planète pour une majorité de ses habitants — l'aspiration majeure a été celle de la participation à la démocratie, au droit de vote, à la reconnaissance des droits afférents à la citoyenneté. Et puis, avec l'élargissement de la démocratie dans le monde, ceux qui en étaient les citoyens et les animateurs ont peu à peu été envahis par une angoisse et par une inquiétude que je résumerai en quelques mots : «Au fond, à quoi cela sert-il? On nous a donné le droit de vote, mais que nous donne-t-on avec ?» Et ce désenchantement démocratique prend son sens au moment historique que nous vivons. Alors, vous ne serez pas étonnés de la parenté de pensée qui tout au long de ce propos se montrera ou se révélera entre Michel Rocard et moi. Je l'assume pour ma part comme lui, je le crois.
La première raison du désenchantement démocratique, c'est la constatation de l'impuissance des sociétés démocratiques à remplir les promesses qu'à chaque élection elles articulent, les promesses de justice ou d'égalité des chances. Plus elles en parlent et plus nos concitoyens constatent qu'en réalité la société que nous sommes en train de construire, c'est la société du «2/3-1/3». Deux tiers de marginalisation. À la surface de la planète, c'est le «80-20» qui s'impose. 20 % des hommes détiennent 80 % des richesses alors que 80 % ne détiennent que 20 % des moyens de la planète. Il existe donc une fracture qui est sociale au sein des pays développés et qui est économique et politique entre les pays pauvres et les pays riches. Le fait que, malgré les promesses répétées, les gouvernements démocratiques n'y puissent rien est pour nos concitoyens un facteur de désenchantement.
Le deuxième facteur est la mondialisation. Il est facile de constater sur son écran de télévision que les démocraties nationales ont assez peu de prise sur les grands événements qui déterminent la vie des hommes sur la surface du globe, que ces grands événements sont pour l'essentiel économiques, et que, par conséquent, le discours politique apparaît s'user sur cette falaise.
Le troisième facteur de désenchantement est la complexification du monde, des pouvoirs, des sociétés, et la faiblesse de la pensée politique et sociale face à ce phénomène.
Le quatrième facteur, qui n'est pas le moindre, est la médiatisation croissante, la mise en scène médiatique de la démocratie. Je m'arrête une seconde sur ce point, parce que je crois que cette petite cause a un très grand effet. Premièrement, la médiatisation — et notamment la médiatisation audiovisuelle — implique un changement des règles politiques dont les acteurs politiques n'ont, me semble-t-il, aucune idée. Je suis toujours frappé de voir ce que donne le compte rendu télévisuel des séances à l'Assemblée nationale. Je m'efforce chaque fois que possible d'expliquer à ceux qui en sont les acteurs qu'il faut qu'ils mesurent quel en est l'effet destructeur. Il ruine la confiance des citoyens envers leurs députés. Les téléspectateurs ne se rendent pas compte que l'hémicycle de l'Assemblée nationale est un tout petit théâtre à l'italienne de cinq cents et quelques places. Il a été fait pour que la voix humaine puisse atteindre le dernier rang des représentants du peuple. Cela entraîne un comportement de complicité entre les députés qui fait que les mises en cause et les interpellations n'ont naturellement pas, poux ceux qui les prononcent, le sens qu'elles prennent sous la loupe grossissante de l'objectif d'une caméra. Je pense depuis longtemps — je n'ai jamais réussi à être entendu sur ce point — qu'on devrait réfléchir à la mise en scène des retransmissions télévisées des séances de l'Assemblée nationale afin de donner une idée de la réalité de ses travaux. L'instrument imposant sa propre règle, nous vivons dans ce qu'il faut bien appeler le primat de l'émotion. Ça n'est pas la même chose d'entendre un témoignage en direct ou bien de lire le développé d'un discours et par conséquent le développement d'un raisonnement. Si vous regardez les grandes affaires qui ont mobilisé l'opinion cette dernière année, vous vérifierez que beaucoup d'entre elles ont été fugaces, totalement superficielles, qu'elles n'ont jamais atteint le fond des choses, parce que la télévision n'autorise pas une descente dans la réflexion et dans les racines de notre vie démocratique. Ainsi le danger populiste est de plus en plus important et devient à son tour un instrument de déstabilisation de la démocratie.
Après cet examen rapide des causes, je voudrais montrer qu'il est essentiel (le mettre le projet démocratique au cœur de notre projet politique. Le projet démocratique est le seul projet conséquent que puissent porter ceux qui souhaitent la promotion de la personne humaine. Ça n'est pas un hasard s'il est si intimement lié à l'histoire de la réflexion chrétienne comme à celle des Lumières. C'est le même arbre, et le même arbre ne porte qu'un seul fruit. C'est Marc Sangnier, je crois, qui l'a dit pour tout le siècle. Ce projet vise à porter chacun des citoyens et chacune des personnes humaines au plus haut degré de conscience et de responsabilité. C'est pour moi non seulement le moyen privilégié de voir se constituer la civilisation dont nous rêvons, mais c'est aussi le cœur de la civilisation que nous essayons de construire. C'en est le moyen privilégié parce que l'exigence des citoyens a changé de nature. Pendant des décennies, ils ont considéré que le pouvoir démocratique consistait à signer tous les cinq ans un chèque en blanc qui légitimait les gouvernants. Jean Lecanuet disait : «Les Français sont en République. Ils ne sont pas encore en démocratie.» La République, ça consiste à choisir celui que l'on va hisser sur le pavois. On le prend, on l'élit, on l'applaudit et puis on lui dit : «Tu as voulu y être? Eh bien, maintenant, occupe-toi de tout.» La démocratie, c'est autre chose. C'est le sentiment que l'on exerce soi-même directement et personnellement une responsabilité dans la conduite de la communauté politique à laquelle on appartient. On n'est pas citoyen une fois tous les cinq ou six ans. J'ai la conviction que le temps du chèque en blanc est fini. Je pense même que c'est en étant pris au piège du chèque en blanc que les gouvernants subissent le risque d'une certaine impuissance parce que, dans l'intervalle d'une élection, l'action politique a besoin d'être soutenue par la société. Naturellement, cela change les. conditions d'action du politique. C'est une raison majeure de la nostalgie démocratique en cette fin de siècle.
On ne gouverne pas un peuple formé et informé comme on gouvernait le peuple d'hier. Hier, c'était les journalistes qui étaient en situation d'avoir les informations instantanées. Aujourd'hui, France Info vous donne les dépêches au fur et à mesure qu'elles tombent. Autrefois, les hommes politiques descendaient du train, et leurs concitoyens se précipitaient vers eux en disant : « Alors, qu'est-ce qui se passe à Paris ?» Aujourd'hui, ils descendent de l'avion et c'est leurs concitoyens qui leur apprennent ce qui s'est passé pendant la durée de leur voyage. Les citoyens formés et informés ne sont plus les sujets des hommes politiques qu'ils ont élus. Et je crois que cette réalité dominera le siècle qui vient. Blandine Kriegel a récemment écrit : «La démocratie est désormais la condition de la République», c'est-à-dire la condition de la prise en charge par la société de l'édification d'un projet politique qui réalisera les idéaux qui sont les nôtres, et qui à mes yeux n'ont pas vieilli. C'est cette démocratie nouvelle qu'il faut essayer de construire.