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Eduquer à la démocratie

Par Michel Falise


Conférence donnée lors de la session 1998 des Semaines sociales de France, « Démocratiser la république, représentation et participation du citoyen »

MICHEL FALISE, recteur honoraire de l'Université catholique de Lille, adjoint au maire de Lille, délégué à la démocratie participative



En situant ce thème de réflexion au terme de notre session, les animateurs des Semaines sociales lui ont donné d'emblée une double orientation : celle de la transformation positive de l'avenir et celle de notre engagement à tous pour une telle transformation.


Transformation de l'avenir


Dès lors que l'on parle d'éducation, c'est l'avenir que l'on tient en perspective, c'est lui que l'on cherche à maîtriser et à guider. Un avenir qui sera ce qu'en feront les générations de demain, à partir des connaissances, des valeurs, des comportements qu'elles auront assumés et que nous chercherons à leur proposer. Et ces hommes, ces femmes de demain, bien sûr, ne sont pas seulement nos enfants et petits-enfants. Il s'agira aussi de nous-mêmes, de notre génération, dans la mesure où nous serons encore acteurs de notre société et où nous restons en capacité permanente d'éducabilité et d'autoéducation.

Notre positionnement, dans un tel type de réflexion, ne peut être exclusivement celui de l'observation, du diagnostic ou de la prévision. Nous y sommes aussi, et inévitablement, acteurs. Il ne s'agit plus seulement d'analyser de façon distanciée notre société, les chances et risques qu'elle apporte à une démocratie. Il faut en plus choisir, prendre parti au sens le plus large et le plus noble du tenue, œuvrer soi-même à la construction de ce futur que l'on entend améliorer. L'éducation, en effet, est une tâche extrêmement diffuse, qui s'appuie certes de façon privilégiée sur des milieux professionnels spécialisés, mais qui se nourrit aussi bien de façon positive ou négative de l'ensemble des idées, des pratiques, des exemples qui parcourent la diversité des milieux de la vie sociale. Éduquer à la démocratie constitue bien notre responsabilité commune; nous y sommes inévitablement acteurs. Une telle mission décisive pour l'avenir appelle et mérite notre engagement.

C'est dans cette double perspective, transformer l'avenir et nous y engager comme acteurs, que se situe mon propos. Face à un thème aussi vaste, je proposerai quelques réflexions et repères, nourris et limités par mon propre champ d'expérience et d'observation. Dans un premier temps, je chercherai à préciser la perspective de cette ambition. J'examinerai ensuite comment la société contemporaine à la fois appelle, stimule mais aussi bloque, voire parfois détruit, la mise en oeuvre d'un tel projet. Nous procéderons ensuite à une explicitation du «comment éduquer à la démocratie », d'une part en proposant quelques thèmes mobilisateurs qui, de façon transversale, à travers les divers milieux éducatifs, nous paraissent contribuer positivement à l'éducation à la démocratie. D'autre part, en parcourant quelques lieux éducatifs essentiels pour y discerner leur ligne de contribution possible. Nous conclurons enfin en nous interrogeant sur le souffle spirituel susceptible de mobiliser et de maintenir cette volonté d'avancée.


1. Éduquer à la démocratie : quelle vision ?


Il ne m'appartient pas de revenir sur l'ensemble des exposés et débats qui ont enrichi notre réflexion sur la démocratie. J'en retiens, personnellement, que la démocratie implique à la fois un horizon moral, un chemin institutionnel et des pratiques d'avancée. C'est en fonction de ces trois dimensions, indispensables et interactives, que peuvent se préciser les voies d'une éducation à la démocratie.

Comme le dégagent clairement toutes les observations, la démocratie n'est pas une situation, un état donné et stationnaire ; elle est dynamique et mouvement; mouvement différencié selon les lieux, les cultures, les champs d'application; mouvement connaissant des progrès niais aussi des reculs, mouvement assumé, stimulé par un horizon moral. L'idéal démocratique, qui constitue cet horizon, est celui du partage et de la diffusion du pouvoir. Sa capacité mobilisatrice et transformatrice se fonde sur des valeurs et aspirations profondes et largement répandues : aspiration à la liberté, à la responsabilité, à la reconnaissance sociale, au bénéfice de l'exercice du pouvoir. C'est bien une vision morale de l'homme qui nourrit l'ambition démocratique et ses avancées successives : de l'homme, et de tout homme égal en dignité, de l'homme appelé à grandir et à se déployer dans la liberté et la responsabilité et donc dans la participation au pouvoir ; de l'homme qui, au sein de la société, a besoin des autres et doit donc aménager et gérer avec eux l'espace collectif du bien commun, de l'homme en qui l'autre est présent et reconnu et qui ne peut construire qu'avec l'autre et par l'autre.

On ne peut approcher cet horizon moral qu'à travers des chemins le plus souvent institutionnels. Beaucoup de ces chemins nous sont tracés par les générations antérieures État de droit, droit de vote, séparation des pouvoirs, démocratie représentative, importance des corps intermédiaires, contre-pouvoirs, etc. Mais aucune génération, et la nôtre moins qu'aucune autre, ne peut se contenter de suivre, en l'état, les chemins tracés avant elle. Il lui faut adapter, innover, repérer les impasses, les orientations prometteuses mais fallacieuses, voire dangereuses. Aucun des chemins institutionnels qui mènent vers cet horizon n'est parfaitement linéaire, dégagé, sin-; tous sont imparfaits, encombrés, plus ou moins précaires. Il faut donc choisir — et pour cela discerner — le meilleur chemin, en tout cas le moins mauvais : c'est là une composante essentielle du vécu démocratique.

Un horizon moral, des choix institutionnels, enfin et surtout des personnes et des collectivités qui avancent, s'arrêtent ou reviennent en arrière. La démocratie ne se fait que si elle est pratiquée et mise en oeuvre concrètement dans tous les lieux où s'exerce un pouvoir et où s'exprime, corrélativement, l'aspiration démocratique. Ces lieux sont d'abord la cité, la collectivité la plus globale et qui s'ordonne elle-même en différents niveaux (ville, département, région, nation, communauté internationale...). Ce sont aussi les divers lieux collectifs : association, famille, entreprise... où s'exerce un pouvoir et où les mêmes aspirations de partage et de diffusion mobilisent les énergies. Chacun de ces lieux, certes, connaît des contraintes et conditions particulières qui ferment certains choix mais peuvent aussi en ouvrir d'autres, La pratique démocratique ne peut être la même à l'échelle de l'entreprise qu'à celle de la ville, de la nation ou de l'Europe, car les conditions de pertinence et d'efficacité s'y avèrent radicalement différentes. Et pourtant, quels que soient les lieux, ce sont les mêmes honnies avec les mêmes valeurs, les mêmes aspirations, qui stimulent et mobilisent pratiques et comportements. C'est par rapport à ces trois dimensions que doit se situer un projet d'éducation à la démocratie. La perspective éducative est tout à la fois de faire découvrir et apprécier — donner un prix — l'univers moral qui nourrit la démocratie; d'aider à connaître, comprendre, discerner, les meilleurs chemins qui y mènent; de former et développer les comportements et pratiques qui permettent d'y avancer. On retrouve, dans cette perspective, trois composantes essentielles de toute ambition éducative : la composante morale clos valeurs, la composante intellectuelle de la connaissance et du discernement, la composante pratique des comportements. C'est à travers ces trois dimensions à la fois que l'éducation peut, selon la belle formule d'Érasme, «faire émerger dans chaque individu l'homme dont il est porteur».

Entre ces trois dimensions — morale voire spirituelle, intellectuelle et culturelle, pratique et comportementale — il existe une interaction permanente positive ou négative. Une éducation qui ne serait qu'intellectuelle se priverait de tout ressort de dynamisme transformateur et n'arriverait pas à bien faire saisir de l'intérieur l'essentiel de son objet. Une éducation qui n'aurait d'autre ambition que morale, sans connaissance ni discernement, ni sans mise en pratique concrète, se limiterait à des considérations généreuses et générales, sans prise sur le réel. Enfin, une éducation purement comportementale, sans enracinement moral et sans discernement de l'esprit, est fort heureusement quasi impensable pour des hommes libres et responsables de nos sociétés d'aujourd'hui. L'ambition éducative proposée dans ce rapport couvre donc bien la totalité de la proposition et de l'accompagnement éducatif Elle s'adresse à l'esprit, se nourrit de valeurs, se traduit dans des actes.


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Dernière modification : 09/08/2010