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Eduquer à la démocratie [7/7]

DÉBAT



Question : Vous avez décrit de façon très positive notre «société de savoir». Ne pensez-vous pas que ce savoir n'est souvent qu'une accumulation de connaissances secondaires et superflues? Comment une démocratie peut-elle décentraliser le savoir et reconnaître la connaissance acquise par expérience que détient chaque personne?


Michel Falise : La société de savoir ouvre l'avenir en positif comme en négatif. Il faudrait prendre du temps pour discerner les ouvertures ainsi offertes mais aussi les risques d'impasses. Il est certain qu'un des grands défis est la fragmentation, la technicisation des connaissances. Cela se fait au détriment de l'éducation de l'imagination, de la capacité de travailler en équipe, de la capacité de synthèse que permettent de développer des disciplines comme l'histoire, la littérature, la philosophie. Il y a un grand risque d'étroitesse, de parcellisation. C'est un grand problème pédagogique qui se pose. Ce n'est pas seulement une question de bon sens mais de capacité de «discernement ».
L'autre problème est de savoir capitaliser le savoir qui ne rentre pas dans des règles traditionnelles de notre monde occidental. Le savoir africain ou chinois en matière médicale, en matière forestière ou d'arboriculture sont des savoirs de praticiens. Il y a là un travail interculturel pour voir comment utiliser ce patrimoine à travers une capacité de communication au niveau des méthodes et des outils. Il s'agit de dépasser des frontières. Nous sommes dans une société passionnante de par les terrains qui s'ouvrent, mais qui demande une très grande exigence de travail et d'humilité.


Question : Comment « faire pour» et «réfléchir avec» et ne pas «faire à la place» ? Comment, en France, peuvent s'exprimer les sans-voix ?

Michel Falise : Des ponts peuvent être établis. Michel Rocard évoquait ce matin l'expérience de démocratie participative très directe à Porto Allegre qui n'est pas une ville dont le niveau culturel de savoir est très faible. Il y a un effort de clarification à faire pour exprimer l'essentiel des questions de manière compréhensible à tous. Dans l'élaboration du Conseil communal de concertation, nous avons voulu dans le texte fondateur que tout ce qui exprimait potentiellement les sans-voix puisse être présent. Ainsi y sont représentées les associations de chômeurs ou les associations de défense des droits de l'homme comme ATD Quart-Monde. Je suis persuadé que des choses bougent et avancent dans le tissu social et que se bâtit lentement la démocratie de demain.


Question : Pourriez-vous nous parler de ce Conseil communal de concertation qui a été mis en place par l'équipe municipale de Lille? Quel bilan en tirez-vous, et comment gérez-vous la logique qui consiste à donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, à créer des circuits parallèles d'information par rapport aux mécanismes traditionnels de pouvoir? Les élus jouent-ils le jeu?


Michel Falise : Ce Conseil a été mis en place il y a deux ans. Son principe était celui du programme d'action municipale négocié entre Pierre Maurois, Martine Aubry et moi-même. La philosophie d'élaboration tenait sur deux pieds différents : une vision de société et un très grand pragmatisme. Nous avons voulu créer mi lieu permanent d'interface et de coopération entre la ville et l'ensemble de la vie lilloise instituée. Ce ne sont donc pas des personnes physiques mais des associations, des organisations. La présence de 40 % d'entre elles est inscrite dans le règlement intérieur. Ce sont les incontournables : chambres de commerce, grands syndicats de salariés, patronaux, d'université, etc. Puis nous avons repéré les deux mille associations et organisations existantes, à travers différentes catégories et sur la base d'un arrêté municipal. Elles ont élu leurs représentants. Cette assemblée permanente nous donne une expression, avec des commissions spécialisées, des groupes de travail, un bureau... Elle n'a pas pouvoir de décision mais un pouvoir d'influence. Elle ne distribue aucune subvention, pour que nos partenaires soient entièrement libres devant nous. Nous avons une liberté complète de nous saisir nous-mêmes des questions qui nous intéressent. Cependant les élus font de plus en plus appel à cette assemblée. Elle procède alors par des examens en commissions spécialisées mais toujours transversales, et aucun avis ne sort sans avoir été discuté par le bureau ou par l'assemblée plénière. Des avis écrits sont alors diffusés notamment dans la presse. Il y a là un lieu qui permet une meilleure coopération entre la société et le pouvoir, et qui détient une capacité d'influence non négligeable.


Question : Vous dites qu'il faut quitter le rivage de « la macrocontemplation morose» pour celui «du microengagement responsable ». N'y a-t-il pas là une opposition un peu simplificatrice? Faut-il se désengager aussi vite de l'exigence et de l'effort synthétique du regard d'ensemble et de la prise en compte du global?


Michel Falise : Je me suis mal fait comprendre. Je n'ai jamais cessé, tout au long de mon parcours, d'avoir un regard sur le global. Ce que je veux dire, c'est qu'en tant qu'acteur ce n'est pas seulement au niveau global qu'il faut nous situer mais à tous les niveaux. Le global se construit à partir de tous les niveaux. L'exigence fondamentale, c'est de penser à la fois global et précis et d'agir là où l'on peut à différents niveaux. J'ai été président international des universités catholiques; à mon modeste niveau, j'ai pu contribuer à ce que certains textes pontificaux sur les universités catholiques soient meilleurs. Il m'est donc arrivé d'agir à l'échelle globale. Il arrive aussi que l'on agisse à une échelle plus modeste. Ce qui est important, c'est de n'avoir de mépris pour aucune échelle. La macro ne se fait pas en dehors de la micro. Il y a des perspectives différentes, mais la réalité est une, elle est tissée de tout cela. Je refuse la désespérance au niveau macro-économique, qui est un mal de notre société, Cette réalité macro-économique n'est pas univoque. L'espérance de vie s'allonge; le niveau de vie croit, et cela même dans certains pays en voie de développement. Et surtout, le problème n'est pas d'abord de savoir si la société avance ou périclite, niais à quelles conditions elle peut avancer et ce que nous pouvons faire, nous, là où nous sommes, pour la faire avancer.


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Dernière modification : 14/05/2010