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Le second « écran » tient aux prises de position de l'Église sur les questions de morale personnelle et familiale... Le supposé refus de l'usage des préservatifs en toutes circonstances est alors presque systématiquement condamné. Plus largement, ces questions seraient toujours abordées d'une façon négative : « L’Eglise, dans la morale de la vie de couple, dit clairement que l'infidélité est une chose mauvaise. » Mais « nous n'entendons pas d'argument, d'expression ou de témoignage en faveur de la fidélité ». L'Église ne dit pas assez le positif, ne montre pas suffisamment comment le fait de vivre selon ses valeurs peut rendre heureux. Elle se cantonne trop souvent à rappeler ce qui est « interdit ». Tel est en tout cas l'avis majoritaire.
À l'inverse, se présenter comme une institution permet d'être entendu et cela devient un avantage lorsqu'on est d'accord avec les paroles prononcées. Et, dans ces cas-là, nombreux sont nos concitoyens qui déclarent : « Heureusement que l'Église est là » ; quand il s'agit, par exemple, de dire aux États-Unis que la peine de mort n'est pas digne d'un pays qui est la première puissance économique mondiale, ou bien encore qu'on ne règle pas les problèmes en faisant des blocus économiques, comme aujourd'hui en Irak. De même n'est-il pas inutile de rappeler que les pays du Nord ne respectent pas les engagements qu'ils ont pris pour aider le développement des pays du Sud. On n'aime pas la puissance institutionnelle, mais quand elle sert à proclamer ces reproches, bon nombre estiment la grande utilité de la démarche. Dans le sondage, il y a davantage d'avis positifs sur l'action du pape que d'avis négatifs. Cela tient pour beaucoup à ce rôle de « pèlerin du inonde » qu'il joue sans faiblir depuis plus de vingt ans, n'hésitant pas à aller à contre-courant sur de nombreux sujets.
…qui contraste avec nue autre perception celle de l'Église au quotidien
C'est le prêtre qui incarne le mieux, aux yeux de nos concitoyens, l'Église au quotidien, celle qui reste toujours et facilement accessible, notamment lorsque survient le décès d'un proche : le prêtre est alors disponible, plein d'humanité et de compassion. Il est aussi celui qui ne condamne pas. À quelles tensions, voire écartèlements nos prêtres sont soumis ! Ils sont à la fois le point le plus accessible de l'institution et donc les représentants vers lesquels on peut se précipiter pour clamer son désaccord à l'égard de ce qu'elle exprime et, simultanément, ce sont des hommes d'une disponibilité extrême, toujours prêts à écouter leurs prochains. Quel contraste entre la dénonciation d'une institution qui passerait son temps à juger, et des hommes — lieutenants ou capitaines de cette armée de chrétiens — qui ne jugent pas, mais qui aident avec une humanité sans bornes ! Regrettons toutefois que cette disponibilité, cette charité ne soient que très peu perçues comme émanant des laïcs.
L'apport possible du christianisme à la société
La société déclare ne pas attendre explicitement grand-chose des chrétiens. Oui, mais ils sont là ! Et du coup, la question se pose autrement : quel peut être leur rôle et leur apport ? C'était le troisième volet de notre interrogation de départ. Les réponses surgissent facilement : « Qu'ils aident à défendre la personne face à des systèmes économiques, politiques et scientifiques qui tendent à la broyer. » Et nous voici en plein cœur de cible ! Nos concitoyens nous proposent de participer au plus passionnant et au plus essentiel des programmes : contribuer à un nouvel essor de l'humanisme qui replace l'homme au cœur de la société. Face à l'excès d'individualisme, à la montée de l'exclusion malgré le retour de la croissance, il faut retrouver le sens du partage, le sens de l'appartenance à une collectivité de destins.
Si on voulait schématiser, on pourrait dire que le programme implicite auquel il nous est demandé de prendre part est d'une ambition extrême et qu'on peut le hiérarchiser en trois niveaux. D'abord un niveau philosophique, ontologique — certains diraient idéologique, au sens positif du terme — : affirmer le principe d'une société dans laquelle chacun doit avoir sa place. Le second niveau est politique, il nous est demandé de nous engager dans les combats avec les plus vulnérables : « Être aux côtés de ceux qui agissent ; défendre un certain nombre de leurs revendications. » Dans nos enquêtes, le soutien aux sans-papiers a souvent été cité. C'est un sujet sur lequel l'action des Églises chrétiennes a été très médiatisée et, dans l'ensemble, nos concitoyens ont plutôt apprécié cet engagement (ce qui ne veut pas dire que cela a été du goût de tous les catholiques !). Par contre, il n'y a aucune nostalgie du « parti politique » chrétien. Dans notre pays, et contrairement à certains de nos voisins européens, cette idée n'affleure même pas. En troisième niveau, on aborde l'action de terrain : une action de proximité, une action associative... Pour défendre la personne humaine, les chrétiens, c'est d'abord sur le terrain qu'on doit les voir à l’œuvre !
Dans le sondage, nous demandions également aux personnes enquêtées de choisir, parmi trois valeurs, celle qui leur semblait le plus fortement associée au christianisme. La tolérance entre les hommes est venue en tête des réponses avec 54 %, devant le refus de l'exclusion (16 %) et le partage des richesses (11 %). On peut être surpris de constater que « la tolérance » se détache autant par rapport aux deux autres réponses. De plus, les catholiques pratiquants amplifient le choix majoritaire puisqu'ils sont 66 % à répondre ainsi. Il est en tout cas indéniable que cette aspiration à la tolérance correspond à une aspiration massive de nos concitoyens et il est intéressant qu'elle soit à leurs yeux identifiée à une valeur chrétienne.
À propos des ordinations sacerdotales, à Lourdes, rendant compte de leur assemblée plénière, les évêques ont déclaré ne pas être des « obsédés de la statistique ». Nous non plus ! Pourtant, toutes les études réalisées pour préparer cette Semaine sociale sont intéressantes. Que faut-il en tirer comme conclusion ? Une première remarque — peut-être la plus essentielle — concerne l'importance des effets générationnels.
L'Évangile et l'Église : nouvelle terra incognito pour les jeunes !
Aujourd'hui, dans nos sociétés, il n'existe pas d'autres sujets sur lesquels les clivages entre les générations soient aussi forts qu'à propos de la religion. Nous avons retrouvé ces différences dans toutes les phases de nos travaux. Il ne s'agit pas d'une logique d'affrontement, mais tout simplement d'un fossé considérable qui est en train de se creuser dans les expériences vécues. Pour schématiser, il y a trois groupes. Tout d'abord les plus de 65 ans : cette génération a grandi avec une éducation chrétienne, qui l'a accompagnée une bonne partie de sa vie. À l'inverse, il y a les jeunes. Élevés tout autrement, très nombreux sont ceux qui tout simplement ne connaissent pas les valeurs de l'Évangile, qui n'ont pas du tout croisé l'Église sur leur route. Au fil du temps, il y en a de plus en plus. Aujourd'hui, le curseur de cette classe d'âge pourrait être prolongé jusqu'à 35 ans. Enfin, les 35-65 ans sont dans un positionnement intermédiaire : même s'ils se sont éloignés des Églises, il leur reste des éléments de connaissance et des souvenirs. Notre sondage confirme cette typologie. Ceux qui déclarent « Très bien connaître les valeurs de l'Évangile » sont 20 % chez les plus de 65 ans, 10 % chez les 35-65 ans et 5 % seulement avant 35 ans. En ce qui concerne les plus jeunes, cette évolution se double d'une seconde variation qui m'apparaît très préoccupante. La très petite minorité de jeunes qui se réfèrent à l'Évangile et à l'Église se concentre de plus en plus dans les classes aisées et disposant de niveaux d'études supérieurs à bac + 4 ou 5.
Pas de nostalgie de la chrétienté
Le contraste entre les réponses à la deuxième et à la troisième question est très spectaculaire. Il y a certainement l'expression d'un refus énergique de retour à la chrétienté dans la façon de ne rien vouloir attendre d'explicite de la part des chrétiens. C'est ce que suggère Henri-Jérôme Gagey dans La Croix en commentant les résultats de nos études. S'il s'agit bien de cela, nous sommes d'accord avec l'ensemble des Français.
Je préfère dire les choses un peu autrement, mais il ne s'agit pas pour autant d'un désaccord : notre deuxième question (qu'attendez-vous des chrétiens ?) a plongé les répondants vers le passé, vers une conception institutionnelle de l'Église. À l'inverse, la troisième question (l'apport possible du christianisme à la société) les a faits se projeter vers l'avenir, intégrer la dynamique de l'action des chrétiens dans le plus beau projet social qui vaille : la défense et l'amour de l'homme, de tout l'homme et de tout homme. C'est en se glissant au creux de cette attente que le message chrétien peut fournir des réponses. Il ne s'agit de rien d'autre que de la redécouverte permanente du mystère de l'Incarnation. Attendre explicitement quelque chose des chrétiens, ce serait les voir comme extérieurs à la société, ce qu'heureusement ils ne sont pas. Et d'ailleurs cette société, avec ses réussites et ses insuffisances, avec les inquiétudes que l'on peut formuler sur son avenir, a été construite par des hommes et des femmes dont un grand nombre se référaient à Jésus Christ et aux Églises chrétiennes. Nous sommes coauteurs et solidaires de l'état dans lequel elle se. trouve. C'est aujourd'hui avec les groupes représentatifs d'autres courants de pensée qu'il nous faut continuer à construire un monde meilleur, et c'est une bonne nouvelle que de découvrir un large accord sur les principes essentiels sur lesquels il convient de fonder notre action. Mais s'il n'y avait pas eu d'institution, nous n'aurions probablement jamais reçu ces témoignages transmis de génération en génération, éléments déterminants pour notre foi. Les institutions ne sont pas d'abord à combattre, elles sont aussi à défendre dès lors que l'on croit à ce qui leur donne sens et les inspire ! C'est ce qui permet ensuite de les transformer.
Les limites d'une ecclésiologie de l'enfouissement
Incontestablement, il ressort de nos enquêtes que les chrétiens « la jouent un peu trop modeste ». Il est probable que cette façon de faire n'est plus adaptée à une société qui s'est à ce point sécularisée. Aujourd'hui, si les chrétiens ne disent pas au nom de qui ils s'engagent, personne ne le devinera. Ils doivent être plus explicites, ce qui ne veut pas dire être triomphalistes. Les chrétiens doivent s'engager à fond dans la construction de ce monde tout en témoignant que, pour eux, c'est par Jésus Christ que cette action prend tout son sens. Il y aurait un danger à laisser croire que les chrétiens pourraient n'être que des pourvoyeurs d'un humanisme sans Dieu. L'écart serait alors considérable entre ce qui fonde l'Église et ce que la société en percevrait. La société se pose de nombreuses questions sur elle-même, nos enquêtes le prouvent, mais prend-elle sérieusement les moyens d'y répondre ?
On nous avait prédit, il y a quelques années, que le siècle futur s'ouvrirait par un retour des religions et du spirituel. La réalité force à dire que, pour la société française, cela n'est pas encore perceptible. Chaque année, à Noël, réapparaît ce besoin de merveilleux et de mystère. Quelle forme prend alors cette quête de sens dont on nous parle tant ? Ce sera peut-être d'aller acheter dans un magasin un bâtonnet d'encens, un jardin zen en modèle réduit, ou un disque de « chants de la nature », ou encore un tapis pour déplacer sa souris d'ordinateur qui représente une image pieuse ! C'est ce qu'on trouve aujourd'hui dans certains magasins au milieu de cadeaux plus traditionnels. Cet étrange mariage de new age et d'inspirations bouddhistes que l'on voit progressivement se répandre dans des objets de consommation et dans des publicités n'est pas à la hauteur de nos attentes. Je pense que notre société vaut mieux et qu'on a mieux à lui proposer. À nous de l'en convaincre.