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Paroles d'un témoin [3/3]

Une importante figure du christianisme roumain, Nicu Steinhart, incarcéré par Ceausescu et qui fut baptisé en prison par un prêtre orthodoxe, en présence de deux prêtres catholiques orientaux, a écrit : « Je m'enflamme quand je vois de quelle manière le christianisme est confondu avec la stupidité, avec une espèce de dévotion idiote et lâche [.. .], comme si le destin du christianisme n'était autre que de laisser l'humanité trompée par les forces du mal [...]. » Le christianisme, même pourvu de ressources matérielles, se laisse tromper par le mal lorsqu'il se réduit à une dévotion de groupe, inconsciente du don reçu. Ou alors, il craint la faiblesse et cherche sa force ailleurs. Toutes les religions l'ont fait. C'est ainsi que divers cultes du pouvoir et différents fondamentalismes plus ou moins redoutables sont nés. Le choix n'est pas facile : les traditions et les cultures peuvent être un poids, tout comme sont des menaces les séductions du pouvoir, les habitudes, la résignation... Pour se prémunir contre ces dangers, le rappel de saint Paul me semble déterminant : ne pas renoncer à la force faible de la foi. C'est justement dans l'extrême faiblesse que cette force se manifeste.

Sur le rabbin de Roumanie, Alexandre Safran, qui lutta à mains nues contre la menace nazie de déporter les juifs, il a été écrit : « [...] Sa vie est un exemple extraordinaire de lutte sans armes, sans bombes, par la seule ressource du pouvoir de l'esprit opposé à la force brutale. » En 1960, Martin Luther King disait : « En plein milieu des dangers qui m'entouraient, j'ai senti la paix intérieure et connu des ressources de force que seulement Dieu peut donner. En plusieurs cas j'ai senti la force de Dieu transformer la fatigue du désespoir en la liesse de l'espoir. » Image de l'Église, c'est la condition de Pierre et de Jean devant la porte Belle, face au mendiant estropié : « De l'argent et de l'or, je n'en ai pas, mais ce que j'ai, je te le donne... », lui dit Pierre. Ce n'est pas un hasard si ce texte des Actes a été cité par Jean XXIII dans son allocution d'ouverture du Concile, Gaudet Mater Ecclesia.

Cette « force faible » est un des héritages les plus précieux du XXe siècle, un testament encore à connaître et accepter. Pour le Jubilé, Jean-Paul H a attiré l'attention sur les « nouveaux martyrs » de notre siècle. J'ai eu le loisir de feuilleter le martyrologe pour un livre que je suis en train de rédiger. Les chiffres sont éloquents, qui vont du million de chrétiens russes morts pour la foi aux Arméniens exterminés sous l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale en passant par les martyrs du nazisme : les prêtres et laïcs français morts dans les Lager, des chrétiens tués pendant qu'ils évangélisaient ou servaient les pauvres, aux martyrs des mafias en Italie et en Amérique latine, à ceux de la justice comme Mgr Romero (dont la Communauté Sant'Egidio s'occupé de la procédure de béatification), aux chrétiens assassinés par la haine ethnique en Afrique, aux martyrs algériens de la trappe de Notre-Dame de l'Atlas morts pour le dialogue et à beaucoup d'autres. Ces millions de martyrs sont le mur sur lequel a été exécutée la fresque historique du XXe siècle qui, tout entière, exprime le fait que le christianisme de ce siècle a été aussi celui de choix, d'engagements personnels payés au prix fort. C'est la fresque historique d'une humanité chrétienne douce, non violente, mais en même temps forte.

L'héritage de notre siècle n'est pas celui d'un christianisme triomphant, omniprésent, arrogant, mais celui d'une « force faible » ou, si vous préférez, « humble », à l'intérieur d'un monde grand, beau et contradictoire, comme disait Antonio Gramsci. Il me semble que les communautés chrétiennes sont appelées à recevoir consciemment cet héritage. Du reste, le chrétien du XXe siècle — et encore plus celui de demain — est tel justement parce qu'il le choisit, il croit en payant de sa personne. Un chrétien de la sorte n'est pas dans l'Église comme l'héritier d'une ancienne famille noble qui ne conserverait plus que quelques lambeaux d'un passé glorieux. Non, c'est le vecteur d'une force humble, chargée d'espoir pour l'avenir.

C'est pourquoi nous n'avons pas peur du dialogue. La contradiction, plusieurs fois évoquée, entre dialogue et évangélisation concerne une condition chrétienne du passé plutôt que du présent. Et l'histoire s'enchaîne rapidement, tandis que parfois nous raisonnons comme si nous étions encore dans le passé. Jean-Paul II a offert une image concrète de Nostra aetate, lorsque, par la grande intuition d'Assise 1986, il a invité les Églises et les religions mondiales à prier côte à côte pour la paix. Dès 1987, et au fil des ans, nous autres, à Sant'Egidio, avons voulu prolonger Assise. Au début, nous eûmes à nous débattre au milieu de quelques difficultés, mais nous fûmes toujours réconfortés par la grande demande émanant de dignitaires religieux. Nous avons voulu transformer l'événement en tradition, surtout après 1989, plusieurs hommes de religion sentant la lourde pression des nationalismes désireux de légitimer leur idéologie et d'entériner les conflits. Au fil de rencontres, année après année, s'est noué un dialogue. Je voudrais en rappeler chaque date : Varsovie, en 1989, alors que le mur tremblait ; Bucarest, en 1998, rencontre qui a provoqué le dégel entre catholiques orientaux et orthodoxes et a rendu possible la nouvelle page oecuménique représentée par le voyage de Jean-Paul II en Roumanie et l'accolade avec le patriarche roumain.

Il y a un lien profond — nous l'avons remarqué lors des conflits dans les Balkans — entre le dialogue des mondes religieux et la paix. Le patriarche orthodoxe Athénagoras disait : « Au centre de l'humanité en voie d'unification doit se trouver l'Église indivise... Nous, les chrétiens, nous devons nous placer à la jonction de ces deux mondes [l'homme planétaire et le repli dans l'identitaire] pour tenter de les harmoniser [...J. Églises sœurs, peuples frères : tels devraient être notre exemple et notre message. » J'ai médité ce message à plusieurs reprises ces derniers temps : pendant la guerre en ex-Yougoslavie ; à Augsbourg, pendant la signature de cet accord décisif sur la justification entre catholiques et luthériens — qui eut peu d'échos dans notre opinion publique, ce qui fit que je me demandais combien la division avait favorisé la « nazification » des consciences !- ; à Gênes où la communauté Sant'Egidio et l'Église locale ont tenu une récente rencontre oecuménique avec la participation de quatre patriarches orientaux et d'un autre primat, justement sur le rapport entre oecuménisme et paix (à cette occasion quelqu'un a soutenu avec force l'idée d'une rencontre personnelle entre primats des Églises, pape et patriarches). En effet, il y a nécessité d'un oecuménisme qui puisse produire des fruits en réunissant des commissions pour renforcer les liens historiques et la solidarité entre les Églises. Beaucoup de problèmes viennent de ce que ces liens restent ténus, et nous le savons. Souvent la division entre chrétiens gaspille les forces de paix, à tous les niveaux. Et dans la division, se glisse le démon de la méfiance, germe de tout conflit.

Notre expérience est celle du dialogue comme expression nécessaire d'une vie chrétienne forte de son humilité. Paul VI, il y a trente-cinq ans, écrivait en son encyclique-programme Ecclesiam Suant : « L'Église se fait parole ; l'Église se fait message ; l'Église se fait colloque. » C'est un programme conciliaire, en partie à réaliser encore. Je pense au grand chapitre du dialogue avec ceux que Vatican II a considéré comme « non-croyants ». Il a été réalisé par le dialogue entre chrétiens et marxistes, qui a souvent été trop centré sur les problèmes organisationnels. Un autre grand chapitre du dialogue a été ouvert : celui avec les laïcs. Ce dernier a continué de s'écrire lors de nos rencontres dans l'esprit d'Assise ; je pense à la présence active de Mario Soares ou de Jean Daniel.

Le dialogue avec les laïcs, c'est en quelque mesure un dialogue avec nous-mêmes. Benedetto Croce, le grand philosophe italien, a écrit que l'homme occidental « ne peut pas ne pas se dire chrétien ». Mais de la même manière, il ne peut pas ne pas se dire laïque. Jean Daniel disait pendant une de nos rencontres : « À l'aube du XXIe siècle, les religieux devraient adjurer leurs frères et rejoindre les incroyants pour penser qu'il n'y a rien de plus sacré que le dialogue d'une conscience avec elle-même. Qu'on ne saurait, sans blasphémer, diviniser un homme, un peuple, une histoire, un territoire. »

Dans un monde qui se trouve sous l'impulsion de la mondialisation, comme écrit B. Barber, c'est facile et peut-être instinctif de se replier sur la nation, sur le territoire, sur un homme, une histoire. C'est le débordement vers les fondamentalismes ethniques, religieux, presque des réactions à un monde trop grand. Mais par le dialogue, par la culture, avec l'amour, la proximité, le témoignage de l'Évangile, s'ouvre un vaste espace pour les chrétiens, ceux qui oeuvrent entre la rue de leur quartier et les frontières du monde. Une amie, Settimia Spizzichino, une des rares juives de Rome ayant survécu à la terrible rafle opérée par les Allemands le 16 octobre 1943 contre la communauté juive de Rome (pour mémoire, la Communauté Sant'Egidio commémore chaque année ce jour par une grande procession qui se termine dans l'ancien ghetto), me dit un jour : « Qu'arrivera-t-il quand nous ne serons plus là ? La mémoire de cette infamie se perdra-t-elle ? Aujourd'hui encore se passent des choses terribles [...]. Aussi, à cause de cela, pour éviter que des choses semblables arrivent à nouveau, je persiste en rappelant et en racontant ; à cause de cela et aussi pour la mémoire de qui n'est pas revenu. Pour ma mère, mes sœurs, mon frère, ma nièce. Pour mes camarades assassinées... Pour ceux qui sont restés sur la route au cours de la marche terrible qui nous amena d'Auschwitz à Bergen Belsen et pour ceux qui ne sont plus sortis de Bergen Belsen... Pour toutes les années qu'ils nous ont volées, qu'ils ont volées aux millions d'hommes, de femmes, d'enfants — surtout aux enfants — qui sont restés dans les camps... Combien d'années de vie sont allées en fumée dans les fours crématoires, dans le plus monstrueux cambriolage de l'histoire ? »

En ce siècle : combien d'années volées à des millions de personnes ? Peut-être faut-il continuer à porter sur soi toutes ces douleurs, comme notre Maître l'a fait : « Or, ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé... » Continuer à se charger de problèmes et de questions, pour parler encore, espérer plus et aimer encore davantage.


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Dernière modification : 18/05/2010