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Vivre humainement dans un capitalisme généralisé [4/4]

Foi chrétienne et engagement à vivre humainement dans un capitalisme généralisé


La foi chrétienne amène nécessairement à une praxis humaine. Celle-ci apporte du sens (signification et orientation) à la vie de chaque croyant et, indirectement, a des impacts sur l'organisation de la société.


Les chrétiens se savent porteurs d'une espérance de justice, de liberté, de fraternité et de paix selon le dessein de Dieu pour l'humanité. Mais ils ne sont pas à l'abri des idées et des angoisses de leur temps ; ils expérimentent le même malaise qui traverse la culture contemporaine. Ils partagent les différentes analyses critiques et ils se laissent influencer par les différents courants idéologiques et politiques qui se proposent de faire face aux défis de cette fin de siècle.


Cela dit, je pense qu'on ne peut demander aux chrétiens une pensée unique ou un engagement socio-politique identique. Cependant, il y a un certain nombre de traits communs qui devraient identifier la position des chrétiens face au capitalisme généralisé.


Tout ce que nous avons mentionné comme dimension d'une vie humanisée doit aussi passer à la praxis chrétienne ; la priorité à l'être humain et à l'être en profondeur, la solidarité, la responsabilité envers le tout, l'égalité de genre et le partenariat sont, évidemment, des axes fondamentaux d'une vie humanisée.


Mais il faut espérer plus d'une vie chrétienne éclairée. Les Églises ont toujours été du côté des plus pauvres, pour leur prêter secours, selon la pratique des œuvres de miséricorde. Cependant, aujourd'hui, la pauvreté et l'exclusion sociale sont des réalités bien plus complexes à cause de leur caractéristique systémique. Une foi éclairée doit amener les Églises à se rendre compte des mécanismes de l'injustice qui sont à l’œuvre au sein du système lui-même. Elle doit oser les dénoncer et profiter du poids de son ministère d'influence pour dépasser ou, du moins, faire reculer ses mécanismes d'injustice.


Les Églises, en leur dimension de communauté humaine, doivent aussi être attentives aux pratiques innovatrices dans différents domaines, notamment en ce qui concerne le travail, l'organisation des ressources humaines, le partage des coûts et des bénéfices, la hiérarchisation du progrès techno-scientifique et économique en fonction des besoins humains, la pratique de la solidarité sans frontières...


Pour finir, il faut rappeler que les Églises sont appelées à se placer toujours du côté des plus faibles, regarder le monde et ses enjeux au travers de leurs yeux, écouter leur clameur et plaider leur cause en vue d'un monde plus juste et fraternel.


Débat

Question : Le tableau sombre que vous dressez de la mondialisation n'est-il pas excessivement pessimiste ? Le capitalisme mondialisé n'a-t-il pas des effets positifs, notamment celui d'avoir donné à certains l'accès à des richesses dont ils étaient jusque-là privés ? À l'inverse, n'a-t-on pas jeté un peu hâtivement aux orties des expériences de socialisme du type de celui pratiqué en Union soviétique?
Manuela Silva : Dans nos sociétés commence à se faire jour une certaine capacité d'indignation qui agit comme une force motrice de l'agir chrétien; il faut la développer.
Suis-je abusivement pessimiste dans le portrait sombre que je dresse du capitalisme mondialisé ? Nous autres ici présents appartenons à une zone économique privilégiée ; par conséquent, notre point de vue et nos partis pris sont tributaires d'une certaine vision du monde et de son avenir possible. Il eût été certainement intéressant de convier à cette table des économistes, des analystes des pays du Sud, et je pense que leurs conclusions auraient été encore plus sombres que les miennes. Si même, sans sortir de nos frontières, nous avions invité à ces Semaines sociales des « exclus », pourquoi pas un clochard ou un cadre scientifique de cinquante ans congédié et au chômage de longue durée, je pense qu'ils n'auraient pas ajouté plus de couleur que moi au tableau !

Cela dit, je ne nie pas les acquis de la mondialisation et je ne prône nullement le retour en arrière. Ma seule ambition est de faire progresser les communautés humaines selon les possibilités qui leur sont données par la science, la technologie, les moyens de communication, l'information, etc. Mais, que tous ces atouts soient progressivement mis au service de la personne et non pas qu'ils contribuent à son aliénation ou à son asservissement, qu'il soient mis au service du développement économique, mais que ce développement ne se fasse pas au détriment de l'équilibre écologique. Je crois qu'une telle voie est possible et qu'elle doit être construite à l'aide de nos moyens techniques mais aussi humains, et je veux rendre hommage ici à certaines organisations non gouvernementales, mais aussi à certaines instances internationales pour que soit élaboré un nouveau contrat social. Mais ces efforts demeureront vains si une conscience collective plus aiguë des problèmes de ce monde ne se développe pas sous nos latitudes. Cette conscience collective porte ses racines dans notre vie quotidienne, dans notre façon de penser, dans nos intérêts, dans nos options.
Pour répondre au deuxième membre de la question, à savoir s'il convenait d'enterrer aussi vite le socialisme, je répondrais que le thème de réflexion qui m'a été soumis portait comme intitulé : « Vivre humainement dans un capitalisme généralisé ».


Question : Les gouvernements ne sont-ils pas impuissants à combler les fossés sociaux qui se creusent actuellement, dans la situation de crise du politique qu'ils connaissent aujourd'hui ?
Manuela Silva : Dans une certaine mesure, oui, car les gouvernements peuvent avoir un projet politique de développement, une volonté politique de mettre en place des mesures sociales, mais ils sont coincés par un certain nombre de contraintes qui leur sont imposées par les grandes entreprises transnationales, grâce aux cadres juridiques et institutionnels que ces entreprises détiennent dans le système. Un autre facteur d'impuissance des gouvernements est que le sort de ces derniers est suspendu aux urnes ; or, les mesures en faveur des exclus ne rapportent pas beaucoup en termes de voix, car les exclus représentent encore un pourcentage relativement faible des électeurs.
Mais ce problème entraîne une question qui me semble fondamentale, c'est celle de la viabilité de la démocratie. L'exclusion sociale, si elle continue sa progression, si elle risque d'avoir des conséquences profondes au niveau de la criminalité, de la xénophobie... entraînera des déséquilibres qui mineront les bases de la démocratie, qui est entendue comme un système de participation ouvert à toutes et à tous. Jusqu'où serons-nous capables de défendre les principes de la démocratie, quand les circonstances de la vie quotidienne les remettront en cause ? C'est ce que j'appelle « les brèches de l'histoire ». Je ne suis pas prophète, niais l'on peut pressentir qu'il se crée actuellement des tensions dans nos sociétés qui, à terme, risquent de devenir des ruptures.

Question : De nombreuses questions manifestent la crainte qu'inspirent les multinationales à travers le rôle grandissant de certaines d'entre elles, comme Microsoft, ou à travers les actions subversives visant à défendre leurs intérêts. L'ombre de grosses sociétés transnationales ne se profilerait-elle pas dans le coup d'État au Chili ? etc.
Manuela Silva : La société civile manque d'une organisation qui puisse représenter quelques-uns de ses intérêts vis-à-vis de ce capitalisme internationalisé. Les grandes organisations syndicales ont joué un rôle fondamental au début de l'industrialisation, mais même les dirigeants syndicaux les plus convaincus ont conscience, dans la conjoncture actuelle, des limites de leur action. Leur ennemi n'a plus un visage bien déterminé ; il se déguise de plusieurs façons. En outre, les syndicats, par leur vocation propre, s'occupent surtout de ceux qui sont dans le système, dans la vie active. Mais il y a tout un cortège d'autres victimes qui pâtissent de ce système sans en récolter le moindre bénéfice puisqu'ils n'en font pas partie, et n'en feront peut-être jamais partie car ils ne répondent pas aux exigences d'une compétitivité agressive.
Les organisations syndicales, quoique très importantes, ne sont pas à même aujourd'hui d'interpréter les intérêts de la citoyenneté en tant que telle. Il faut donc trouver d'autres partenaires sociaux. Je crois, à cet égard, que les associations de consommateurs ont un rôle très important à tenir dans nos sociétés de la modernité. Mais leur rôle est aussi limité à un champ bien précis.
La société civile se doit donc de constituer des corps sociaux, capables de se poser en interlocuteurs de poids face aux dirigeants des grandes entreprises transnationales. Cela peut se faire sur une base idéologique par l'organisation de manifestations spectaculaires ; l'actualité nous en offre un exemple avec l'action menée par José Bové et des agriculteurs français qui sont intervenus aux Etats-Unis lors des négociations de l'Organisation mondiale du commerce, au siège même de l'OMC. Mais, en général, ces manifestations sont ponctuelles et ne peuvent s'imposer réellement comme un contre-pouvoir dans le processus de changement que nous appelons de nos vœux.
Ce changement ne pourra intervenir qu'avec l'avènement — ou le retour — d'une véritable conscience citoyenne. Prenons l'exemple de la Bourse. Le capitalisme a su créer une telle charge symbolique autour des placements et des actions, que nous sommes heureux quand les indices sont à la hausse, et malheureux quand ils sont à la baisse, et ce, à la limite, que nous soyons possesseurs de titres ou non !... Ce genre de réaction émotive souligne la nécessité d'une profonde révision de notre système d'éducation à la citoyenneté, pas seulement au niveau de l'éducation civique dans les écoles, bien que cela soit très important, mais au niveau de chaque individu en pleine possession de ses droits de cité, afin que les populations puissent comprendre les mécanismes qui, dans un certain sens, régissent leur vie. Nos gouvernements démocratiques doivent œuvrer en faveur d'une citoyenneté plus responsable, plus participative, et plus intelligente. La mondialisation de l'économie a fait des bonds de géant, mais celle des responsabilités stagne.
Nous ici, qui sommes majoritairement de la génération qui a connu la guerre et la croissance économique des années qui la suivirent, avons été éduqués d'une manière individualiste, dans le sens que l'on nous a inculqué le sens de la responsabilité personnelle. Mais, étant donné la nouvelle donne de notre société, il est temps d'incorporer à notre éthique personnelle cette dimension de solidarité, qui n'est pas seulement un mouvement vers les autres, mais qui revient à associer les intérêts des autres aux nôtres.
Je terminerai en soulignant les efforts louables menés au niveau international et communautaire pour amener les pouvoirs publics à construire les bases d'une nouvelle éthique sous la forme de nouveaux contrats, dans le domaine social, écologique, culturel, etc.


François Villeroy : Je voudrais ajouter encore une note d'optimisme à celles dont vous avez émaillé vos réponses aux questions sur le capitalisme mondialisé. Le premier pays du Sud, de très loin, c'est la Chine. Cet immense pays, il y a seulement une génération, était quantité négligeable à l'échelle de l'économie mondiale. Aujourd'hui, il représente près de la moitié de l'économie américaine ou européenne, ces deux dernières étant à peu près équivalentes. Si elle continue sur ce rythme de croissance, dans une génération, la Chine représentera un poids économique supérieur à celui des États-Unis et de l'Europe réunis. Ceci pour dire que la mondialisation peut aussi avoir des effets positifs pour combler le fameux « fossé Nord-Sud ».


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Dernière modification : 18/05/2010