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Deux autres initiatives, qui se développent en ce moment et qui doivent être mises au service de ces sept engagements, pourraient contribuer à faire une grande différence : l'une est la mise en œuvre vigoureuse des opérations de réduction de dette dans le prolongement du sommet de Cologne. Il y a désormais accord pour s'assurer que les ressources libérées par les opérations d'allégement de dettes, qui devraient porter sur une somme totale au fil des ans de 60 milliards de dollars, soient attribuées à des dépenses d'investissement humain supplémentaires (éducation, santé, infrastructures rurales, etc.) ; ceci est fondamental !
L'autre initiative est l'adoption d'une nouvelle stratégie conjointe du FMI et de la Banque mondiale, qui vise précisément à placer le combat contre la pauvreté au cœur de leurs stratégies communes dans les soixante-quinze pays les plus pauvres. Supposons que, dans ce cadre, les pays bénéficiaires et les pays industriels prennent également au sérieux nos sept engagements ; ceci pourrait déclencher une sorte de cercle vertueux susceptible d'engendrer un surcroît de croissance par rapport aux tendances actuelles, pourvu que cet effort se développe dans le cadre de programmes pour une croissance de haute qualité impliquant des réformes hardies, y compris, évidemment, des institutions publiques et des méthodes de gouvernement. Cela devrait être la contribution des pays en développement eux-mêmes, car ils ont, eux aussi, souscrit à ces sept engagements, et ils sont, bien évidemment, les premiers responsables de leur propre croissance humaine. Le reste du monde devrait y correspondre, non seulement par les financements promis, mais aussi par l'ouverture des frontières commerciales à leurs produits et, je le dis au risque de paraître naïf, par un effort majeur pour restreindre le commerce des armes car les guerres et les conflits intérieurs qu'elles provoquent ou entretiennent sont la cause première du retard du développement, en particulier en Afrique.
Enfin, permettez-moi d'insister sur cette belle occasion de partenariat Nord-Sud et public-privé que l'entreprise commune de mise en œuvre de nos sept engagements peut offrir. Il y a plus de dix ans, dans Sollicitudo rei socialis, Jean-Paul II exprimait sa préoccupation devant le « fossé qui continue de s'élargir » entre le premier, le second, le tiers et le quart monde... témoignant que « du genre humain est sérieusement compromise ». Quelle meilleure façon de sceller cette unité que de tenir ensemble la parole donnée aux plus pauvres et aux générations futures ?
Mes amis, rien de tout cela n'est impossible, mais à la condition seulement que nous sachions jouer des forces de la mondialisation comme les joueurs japonais de sumo savent jouer de l'énergie de leur adversaire : les utiliser en leur faveur au lieu de s'en laisser écraser. La mondialisation peut être une chance d'accélérer la sortie de la pauvreté. « Nous n'espérons jamais assez, disait le P. Teilhard, de l'unité humaine croissante. » La mondialisation comporte des risques réels de marginalisation, d'instabilité et d'uniformisation qu'il nous faut combattre, mais aussi des chances formidables d'accès plus large à l'information, aux nouvelles technologies et à des ressources financières plus abondantes pour l'investissement productif. Ne rentrons pas dans ce monde à reculons. Mais reconnaissons que nous ne pouvons pas à la fois prétendre être efficaces dans notre lutte contre la pauvreté et prendre une attitude négative d'imprécateurs contre la mondialisation et les extraordinaires changements technologiques qui l'accompagnent.
Cela dit, nous ne le savons que trop : il y a une carence dans le monde d'aujourd'hui, dont souffrent bien des hommes, c'est leur sentiment que leur destin se joue en dehors d'eux, et cette crainte qu'il n'y ait point, face à des problèmes de dimension de plus en plus universelle - environnement, drogue, corruption, crime, marchés de l'argent, etc. -, d'autorité légitime en charge de ces problèmes. Il est temps de nous tourner vers notre quatrième type de crise.
Humaniser la mondialisation, c'est donc aussi créer des conditions, institutionnelles ou autres, qui nous permettraient de mieux nous garder ensemble des risques collectifs à l'échelle de la planète, et de dégager ensemble une vue plus claire de notre destin commun.
Certes, ce qui se fait à l'heure actuelle avec les moyens du bord, les institutions de Bretton Woods et toutes les formes de coopération bilatérale ou multilatérale, n'est pas tout à négligeable, et c'est grâce à cela probablement que la crise asiatique, et ses prolongements, ne s'est pas transformée en une crise systémique majeure dont nous n'étions peut-être pas si loin, il y a simplement un an. Mais nous sentons tous qu'il y a beaucoup mieux à faire.
Un des premiers problèmes à traiter à cet égard serait celui de la « responsabilité politique » des institutions internationales, trop souvent vues comme des technocraties irresponsables, alors que chaque jour des responsabilités plus importantes leur sont conférées, et que, de fait, leurs orientations relèvent en dernier ressort des gouvernements. Une proposition de réforme, que la France a récemment mise en avant, répond à cette nécessité. Elle consisterait à transformer le Comité intérimaire du FMI où siègent les ministres, en un comité, non plus simplement consultatif, mais décisionnel pour toutes les grandes orientations stratégiques de l'économie mondiale. Cela placerait clairement, aux yeux de l'opinion publique, les responsabilités là où, de fait, elles se trouvent. Pour ma grande déception, malgré le soutien valeureux de la France et particulièrement de Dominique Strauss-Kahn que je tiens à saluer ici, nous sommes loin d'avoir réussi. Une autre suggestion, guère éloignée de l'idée du Conseil de sécurité économique de Jacques Delors, consisterait, une fois tous les deux ans par exemple, à substituer au Sommet du G7 une réunion des chefs d'État et de gouvernement des vingt-quatre pays représentés aux conseils d'administration du FMI et de la Banque mondiale, en présence des dirigeants des principales organisations mondiales et du secrétaire général de l'ONU. Cela permettrait d'opérer une coordination des stratégies dont ces organisations ont la charge, et ceci établirait un lien fort et plus évident entre ces institutions et les représentants les plus légitimes de la communauté mondiale. Ici aussi, en dehors de quelques manifestations d'intérêt sympathiques, je ne vois guère le mouvement s'amorcer.
Il ne nous reste plus qu'à persévérer dans cet effort. Car c'est le bon. Il ne vise qu'un très modeste premier pas dans une démarche beaucoup plus vaste, indispensable et urgente. Il suffit pour le comprendre de comparer notre monde et celui de 1945, Chaque pays a désormais conquis sa souveraineté, chacun veut exercer sa pleine responsabilité face à des problèmes de dimension mondiale, et nous savons bien que la participation effective de chaque pays à la gestion de la « Cité globale » est une condition clé du bon fonctionnement de celle-ci. Bien plus, alors que la mondialisation s'est opérée jusqu'ici au gré de dynamismes financiers ou technologiques en quelque sorte autonomes, il est grand temps maintenant de les assumer, de prendre des initiatives pour que la progression vers l'unité du monde se fasse dans la cohérence et au service de l'homme. Tout cela appelle des institutions qui facilitent une réflexion en commun, lorsqu'il le faut, au niveau le plus élevé, et qui soient capables de faire adopter et de suivre des stratégies mondialisées lorsqu'il apparaît que les problèmes ne peuvent être proprement appréhendés qu'au plan mondial. Un effort d'imagination s'impose donc pour définir les institutions qui serviraient au mieux le bien commun mondial ou, à tout le moins, pour apporter aux institutions nées à San Francisco ou à Bretton Woods, les correctifs aujourd'hui nécessaires.
Tâche extraordinaire en vérité ! Nous sommes la première génération dans l'histoire à être appelée à l'organisation et à la gestion du monde, non plus à partir de la position de puissance d'un Alexandre, d'un César ou des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, mais à partir de la reconnaissance des responsabilités universelles de chaque peuple, d'un droit égal au développement soutenable et d'un devoir universel de solidarité.
Ces réformes doivent se situer dans une optique positive de subsidiarité. Nous n'avons pas le droit de nous défausser sur les institutions de notre devoir d'assumer la mondialisation. Elles ne doivent pas se substituer aux États et ces derniers doivent éviter de leur imputer leurs propres manquements. Enfin, par-delà les gouvernements, il y a les peuples. Face à la globalisation, s'il est indispensable d'adapter les institutions, il l'est tout autant de planter l'universel dans le local, à tous les niveaux de la vie collective.
Ce que nous trouvons au tréfonds de nos problèmes, c'est un déficit de citoyenneté mondiale. Par cette expression, j'entends le fait que nous sommes tous, dans nos cultures, dans nos éducations économique, civique, politique, en déficit universel. L'homme de notre temps le perçoit obscurément. Sa culture est en décalage par rapport à l'évolution rapide dans le domaine de l'économie, des finances, de l'information. Nous sommes des atrophiés de l'universel, comme l'homme européen au lendemain du traité de Versailles était un atrophié de l'Europe. On sait où cela nous a conduits.
Le XXIe siècle n'ira pas à son épanouissement si une nouvelle génération de leaders d'opinion n'assume pas sérieusement cette responsabilité de créer une conscience mondiale dans l'opinion publique universelle. Il faut que naisse une nouvelle citoyenneté ; non pas un vague cosmopolitisme, mais une véritable citoyenneté, sans dimension mutilée, riche de toutes nos appartenances réconciliées. C'est d'un plus de citoyenneté qu'il s'agit, à tous les niveaux, local, régional, national, mondial.
Comment y arriver ? Il ne s'agit pas d'une petite affaire. Il doit s'agir, en effet, d'une citoyenneté effective, génératrice de solidarité. Le changement qu'il y a lieu de prévoir, par exemple, dans les grands pays industriels, pour appuyer les efforts de tant de pays qui luttent au bord de l'abîme pour tenir les sept engagements, est un changement de grande envergure. L'exigence de solidarité mondiale ne se limite pas au sacrifice du superflu ; ce qui est en cause, c'est la protection de l'acquis, de certains styles de vie, de modèles de consommation, de la structure des pouvoirs établis qui régissent nos sociétés. Et le changement que requiert un véritable développement humain dans les pays du Sud appelle des changements tout aussi radicaux. Au nord, comme au sud, il ne s'agit nullement de détruire le tissu de nos sociétés, mais, comme le dit Centesimus annus, « de les orienter en fonction d'une juste conception du bien commun de la famille humaine tout entière ». Tout homme devrait être aidé par l'éducation qu'il reçoit, par l'action de groupements de toutes sortes, ou par la parole des Églises à se comporter en « intendant avisé de la création tout entière ».
Ceci appelle à l'action là où nous vivons. Prenons au pied de la lettre cette belle formule : « Think globally, act locally » (Pensez monde, agissez local). En d'autres mots, nous devons essayer de semer l'universel au niveau local, de planter l'universel partout ; c'est, je le crois profondément, la seule façon sûre aujourd'hui de faire vivre, dans le dialogue, toutes les cultures.
Le XXIe siècle doit être celui du renforcement progressif des institutions mondiales, mais aussi celui de la décentralisation et de l'épanouissement simultané de l'ensemble des échelons de responsabilité. L'affirmer n'enlève rien évidemment à la nécessité de mieux structurer l'échelon mondial, de créer des organisations régionales là où elles manquent encore et de renforcer la dimension politique des organisations économiques régionales déjà en place, telles que l'Union européenne. Plus on juge indispensable de consolider ou d'investir, de nouvelles responsabilités, les instances mondiales, plus il est nécessaire de les faire accepter par les opinions publiques. Plus il est nécessaire aussi de poser que leur contribution ne peut être que subsidiaire, et de faire comprendre par tous qu'un travail ne peut s'opérer avec succès au plan mondial qu'assumé au plan local et soutenu par des initiatives à tous les niveaux de la chaîne institutionnelle, initiatives auxquelles les ONG auront chaque jour une part plus grande. La citoyenneté partout doit être une des valeurs clés du XXIe siècle.
J'ai parlé de valeur clé. C'est bien de cela qu'il s'agit, dégager les valeurs sur lesquelles les hommes et les femmes de notre temps pourraient se retrouver pour rendre sens à notre histoire. Elle reste en suspens, elle est entre nos mains ; mais la mondialisation, quels qu'en soient les risques, est aussi une chance pour aller vers une économie mondiale plus digne de l'homme. Le jubilé devrait être une occasion pour rendre grâce, pour cette nouvelle chance donnée aux hommes de notre temps. Il est aussi une occasion de nous mettre en mouvement autour de ces trois valeurs auxquelles je n'ai cessé de me référer et dans lesquelles beaucoup à travers le monde se reconnaissent : la responsabilité, la solidarité et cette nouvelle citoyenneté.
Sur les terres vierges du nouveau millénaire, voilà les trois valeurs qu'il nous faut semer. Pour mieux les promouvoir, j'aimerais conclure en soulignant l'énorme effort d'éducation civique, de déchiffrage de ce nouveau monde et d'explication des choix, que des politiques de responsabilité et de solidarité impliquent. Quelle tâche immense pour ces hommes politiques que l'on prétendait évincés par les marchés Jamais l'importance et la noblesse du politique n'aura été aussi grande. Jamais non plus le rôle des Églises, éducatrices des consciences, n'aura été aussi indispensable. Sous mille formes, la barbarie nous menace. Non plus aux frontières, comme lorsque, pour la première fois dans son histoire, l'Église a eu à l'affronter, mais au cœur de nos sociétés. Mafias, immoralités, corruptions, violences, mondialisation du crime, toutes ces formes permanentes et nouvelles de la barbarie sont parmi nous. Elles sont promptes à se glisser dans les fissures qui apparaissent chaque fois que sous la poussée de l'accélération de l'histoire, les structures, les cultures et les codes moraux les mieux enracinés sont ébranlés. L'Église a une parole forte et cohérente pour aider les hommes à conjurer leurs peurs et à mobiliser toutes leurs forces pour construire un monde uni et solidaire. Certes, « elle n',a pas de modèle à nous offrir », dit le Saint-Père dans Centisimus annus. Dieu soit loué ! car tel n'est pas son métier ; mais sa doctrine sociale a déjà guidé d'innombrables acteurs de l'humanisation du inonde. Elle a plus que jamais un rôle à jouer, elle aussi, pour humaniser la mondialisation. Comment ne pas attendre beaucoup de cette parole si nous reconnaissons, comme le suggérait le P. Teilhard de Chardin — encore lui ! —, que « c'est Dieu lui-même qui attire les hommes et les atteint à travers le processus unificateur de l'Univers » ?
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