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La crise du lien social: diagnostic et perspectives [2/2]

Analyser la société d'aujourd'hui, c'est prendre la mesure de la complexité grandissante et de la diversification des trajectoires individuelles. Cela parce que le principe de mobilité et de rupture s'est généralisé dans le lien conjugal, dans le lien de travail... dans l'ensemble des affinités électives. L'identité réelle des individus, c'est le rapport de leurs histoires : personnelles et socioprofessionnelles. Le champ d'investigation des sociologues a donc dû se déplacer du collectif vers l'individuel pour tenter de comprendre le changement de nature des liens sociaux.


Le philosophe Paul Ricœur disait : « Maintenant, il est fondamental de comprendre l'identité dans sa dimension narrative. » Il me semble que la société est confrontée aujourd'hui à la nécessité d'admettre que ses membres se définissent désormais non plus seulement par rapport à des appartenances mais par rapport à des histoires personnelles. Elle est écartelée entre deux finalités que recouvre une même expression : l'émancipation ; d'un côté, l'émancipation par la constitution de l'autonomie personnelle, l'apprentissage de la liberté individuelle, de l'autre côté, l'émancipation à travers l'aventure collective, la souveraineté sociale. Les politiques ont jusqu'alors tablé sur le deuxième type d'émancipation sans se soucier de la vie de l'individu. La réalité les rattrape car chacun voudrait vivre aujourd'hui tout à la fois l'autonomie et la puissance sociale. Et cette volonté est contraire aux intérêts des dirigeants. On peut attribuer le déclin de la politique au fait qu'on ne peut plus séparer la question collective de la question individuelle.

Cette nouvelle étape de la crise du lien social dans laquelle nous sommes entrés s'explique aussi tout simplement par l'épuisement des institutions, qui avaient pour fonction de maintenir la cohésion sociale à travers des « rites de citoyenneté » comme la conscription obligatoire ou le vote au suffrage universel, rituel égalitariste dont l'avènement a constitué ce que j'appelle le « sacre du citoyen ».


Aujourd'hui, ces rites de citoyenneté se sont peu à peu érodés, parce qu'ils ont été usés d'avoir servi positivement. Ils ont rempli leur fonction ; ils sont désormais insuffisants et la société est dans l'attente d'une nouvelle définition du rôle de ses membres. Mais davantage encore que les institutions de la citoyenneté, ce sont celles de la solidarité qui sont en panne. La légitimité de l'État-providence est remise en cause aujourd'hui car celui-ci est organisé sur la base d'un système d'assurance. Il apparaît ainsi comme une sorte de main invisible de la solidarité dont les citoyens ont de plus en plus de mal à accepter l'emprise, car le concept de risques n'est plus le concept organisateur, fédérateur, de la solidarité.


Cette dernière a toujours été reconnue dans l'ordre des principes et a toujours été difficile à mettre en oeuvre du point de vue des institutions ! Dans le inonde moderne, la raison d'être de l'État est de protéger les individus des rigueurs de leur milieu, de leur vie, alors que, précédemment, c'était dans leur environnement même que les individus trouvaient des sources d'entraide. Le philosophe politique anglais Hobbes disait : « Quelle est la meilleure définition que l'on puisse donner de l'État ? C'est que l'État doit être un réducteur d'incertitudes. »


Un réducteur d'incertitudes, pas simplement en défendant la paix civile et en empêchant que des armées étrangères viennent mettre à sac notre ville, mais en empêchant également les risques de la vie que sont l'indigence, la vieillesse ou l'isolement. Ainsi, à peine l'État moderne est-il né que la dette sociale se penche sur son berceau.


La dette sociale est fondatrice de nos sociétés modernes, mais les institutions qui sont susceptibles de lui donner consistance ne sont pas faciles à mettre en place, parce qu'une contradiction n'a jamais été résolue entre la question des droits sociaux et celle des comportements.


La solidarité moderne est fondée sur un principe de réciprocité. Il se résume ainsi : « La société doit à chacun de ses membres assistance et solidarité. Mais, en contrepartie, chacun doit s'affirmer comme un membre actif et responsable de la société. » Le contrat social repose sur l'échange de droits et de responsabilités. D'où l'axiome célèbre qui était utilisé pendant la Révolution française « Si tu as le droit de dire à la société : fais-moi vivre, la société a le droit de te demander : donne-moi ton travail. »


Faire aller de pair des comportements individuels et des institutions comme deux bœufs sous le joug est d'un maniement délicat, car « le mauvais pauvre » met constamment des bâtons dans les roues de cet attelage. Qui est dans la détresse réelle doit être aidé ! Mais que doit faire la société à l'égard de celui qui se met en quelque sorte volontairement en marge de la société ? Et là intervient le jugement sur les comportements qui soulève une question énorme : Qui peut être juge ? Qui peut se permettre de séparer le bon grain de l'ivraie ? Le responsable et l'irresponsable ? Le bon et le mauvais pauvre ?


Ce qui a permis de sortir de cette contradiction, c'est la notion de risque parce qu'elle a permis d'évacuer le problème lié à l'individu, d'objectiver les situations en intégrant ce dernier dans des données statistiques. Le concept moderne de solidarité est passé d'une prise en compte des comportements personnels à une gestion et à une considération des risques statistiques que la société courait : ceux de la maladie, ceux du vieillissement, ceux de l'invalidité, ceux du chômage, etc. Et l'État-providence s'est transformé en machine à gérer des problèmes sociaux considérés comme des risques.


Ce qui fonde la solidarité républicaine, c'est la communauté de l'incertitude : c'est parce que nous sommes communément incertains sur l'avenir que nous acceptons d'être solidaires. La solidarité n'est pas simplement un principe de proximité, n'est pas suscitée uniquement par la compassion. Elle relève souvent de la bonne compréhension des intérêts particuliers. L'État-providence est parvenu à lier dans une même gerbe valeur morale et intérêt individuel. Cela lui a conféré une consistance, une légitimité, une solidité à toute épreuve, du moins jusqu'à aujourd'hui, car un nombre croissant de problèmes sociaux n'apparaissent plus susceptibles d'être considérés seulement comme des risques. Ils définissent, par exemple, des situations objectives, comme celle de l'exclusion, qui ne se résument pas à un risque statistique mais s'imposent comme un problème objectif qu'on ne résoudra pas en se contentant d'ajuster la dette sociale.


En termes économiques, on dira que le sentiment de la solidarité est lié à la « neutralité actuarielle », c'est-à-dire qu'il y a une même probabilité qu'un événement arrive à l'intérieur d'une population. Or, aujourd'hui, notre sentiment de la communauté de risques a changé de nature. L'évolution du mutualisme est révélatrice de ce glissement. La mutualité repose sur des branches professionnelles qui ont fait en quelque sorte sécession d'avec la collectivité nationale pour se constituer en groupe particulier. À titre d'exemple : les instituteurs ont créé la MAIF parce qu'ils ont constaté statistiquement que leurs pairs avaient moins d'accidents d'automobiles que d'autres catégories de la population. Ils se sont donc regroupés pour constituer une « communauté commune de risques ».


Aujourd'hui, dans notre société, les mécanismes d'assurance ne cessent de se développer, mais ils sont de plus en plus régis par ce principe de mutualité, et non plus simplement par un principe de solidarité civique. C'est un retour, en quelque sorte, au concept plus étroit de fraternité, fondé sur l'idée que nous sommes solidaires de ceux qui nous ressemblent, alors que la solidarité républicaine est fondée sur l'altérité, sur la différence.

Une fois brossé à grands traits ce tableau de la crise du lien social, il convient de se demander ce que l'on peut faire pour en sortir.


Avant tout, il faut se prémunir contre trois types de tentations. Premièrement, la tentation nostalgique de revenir à une société qui intégrerait par la différence, une société de corps « à l'ancienne ». Nous sommes condamnés à inventer de nouvelles formes de lien social, de nouvelles formes de solidarité. Nous ne pouvons pas raisonner en termes de « retour à » : retour à la famille traditionnelle, retour à l'entreprise traditionnelle, retour au voisinage traditionnel... Écartons de notre idée ce principe nostalgique qu'il a existé un âge d'or fraternel et solidaire, dont il ne reste plus trace dans une société livrée aux dénions de l'individualisme et du déchirement.
Deuxièmement, ne pensons pas non plus que le salut est dans le repli, tentation récurrente du monde moderne qui se traduit dans un communautarisme de chapelle fondé sur le mode ancien de la similarité, souvent motivé par la marginalisation ou l'exclusion. Cette tentation représente une menace à deux visages : celui de la tendance croissante aux sécessions politiques sur le plan international, et celui de l'exclusion, de la ségrégation sur le plan national.


Un des phénomènes majeurs du temps présent est la multiplication du nombre de petits pays, parce que de plus en plus d'hommes et de femmes ne veulent plus vivre avec d'autres hommes et d'autres femmes de confession, d'origine ethnique, de degré de développement, de richesse, d'usages, de langue... différents. Regardons à notre porte. En Belgique, les Flamands ne veulent plus faire État-providence commun avec les \Vallons — les dépenses d'assurance maladie sont notablement plus élevées, semble-t-il, en Wallonie qu'en Flandre — et réclament un système de Sécurité sociale séparé. De même, certains Italiens du Nord se refusent désormais à payer pour les Italiens du Sud. La sécession entre la République tchèque et la République slovaque obéit aux mêmes prétextes. Certaines différences ne sont plus tolérées.


Cette menace a un deuxième visage celui de la ségrégation à l'intérieur même des frontières. Chacun connaît l'adage fameux d'un homme politique douteux qui dit que l'on est plus solidaire de ses frères et de ses sœurs que de ses cousins ou de ses voisins.


Cette tendance à la sécession, outre un problème presque matériel et physique, pose un problème moral. Deux conceptions de la. solidarité s'affrontent dans le inonde : la solidarité de citoyenneté et la solidarité d'humanité. Cette dernière est la plus évidente : elle tient au fait que nous sommes membres d'une même humanité, et que chacun d'entre nous doit lutter pour éviter que les individus en soient éliminés par la famine, les catastrophes naturelles ou le génocide. Et les institutions internationales se font un devoir, désormais, de lutter contre ces fléaux meurtriers. Mais que sommes-nous prêts à payer pour ce faire ? 1 % du PIB ! C'est l'objectif que se fixent les organisations internationales : dégager environ 1 % du PIB mondial pour alimenter cette solidarité d'humanité.


La solidarité de citoyenneté, elle, est plus exigeante parce qu'elle ne reconnaît pas seulement le droit à la vie, mais le droit au niveau de vie. Et la différence financière est énorme car cette solidarité mobilise 40 ou 50 % du produit intérieur brut des pays. Or, la tendance dans nos sociétés, et singulièrement dans notre pays, est de glisser d'une solidarité de citoyenneté vers une solidarité d'humanité qui sauve la morale tout en étant moins exigeante humainement, moins dispendieuse économiquement, et plus spectaculaire médiatiquement.


Troisième tentation à éviter : celle du nationalisme d'une part, celle du populisme d'autre part, l'un rejoignant l'autre par bien des aspects. Le populisme vise à construire une collectivité imaginaire, une collectivité qui se reconnaît simplement dans l'émotion passagère d'un succès de football ou les « vertus » d'une star de cinéma. Le nationalisme prône une collectivité qui se reconnaîtrait dans cette unité formelle que donne le sentiment militariste et nationaliste à certains moments, qui donne le sentiment qu'au fond, au-delà de toutes les différences, existe une espèce d'unanimité qui fait exister seule la société. Comme le nationalisme, le populisme pèche par sa foi en une sorte d'unanimité factice en niant les différences qui caractérisent chaque société, et donne à la solidarité une consistance imaginaire.

Face à ces voies nostalgiques, frileuses, utopistes, illusoires... il faut découvrir d'autres types de liens sociaux : à travers la constitution d'un nouveau rapport au travail, d'un nouveau contrat salarial de la société de la troisième révolution industrielle, à travers un nouveau contrat social. Ce qui fait défaut aujourd'hui, c'est le sens de la citoyenneté, c'est l'affadissement du sentiment de la nation comme un espace de différences acceptées, de richesses partagées... Car au fond, parler de la nation et parler de la solidarité, c'est évoquer une seule et même chose !

Cela nous montre que la crise du lien social aujourd'hui peut être appréhendée de bien des façons. J'ai essayé de la décrire à travers des concepts économiques, des concepts anthropologiques ou des concepts éthiques. Mais fondamentalement, c'est en termes politiques qu'il faut l'aborder. Le problème de la recomposition, de la reconstitution, de la remise en forme du lien social est lié d'une manière ou d'une autre à la vitalité de nos démocraties. C'est aussi parce que, d'un certain point de vue, nos démocraties sont fatiguées, usées, c'est parce que nos démocraties se sont engourdies que la crise du lien social prospère et se développe. C'est donc un défi pour elles, et pas simplement un défi pour nos économies ou un défi pour nos sociétés, qui est posé à travers cette question du lien social.


Et nous trouverons les ressources, pas simplement pour maintenir les situations qui sont acquises, mais pour retrouver un nouveau sens de la solidarité, si une vitalité civique plus grande irrigue nos sociétés. À l'évidence, cela ne dépend pas simplement du bon. vouloir de l'expert ou de l'analyste, mais de tous les citoyens.


On peut dire d'une certaine façon que la crise du lien social peut avoir ses raisons économiques, elle peut avoir ses raisons structurelles, mais ses solutions sont entre les mains des citoyens. Et c'est la raison pour laquelle, si nous avons beaucoup de raisons peut-être de nous inquiéter des difficultés que nous traversons, nous n'avons qu'à regarder en nous-mêmes pour essayer de trouver le courage d'apporter, modestement bien sûr, des réponses.


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Dernière modification : 18/05/2010