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Mondialisation et gestion collective des risques [2/2]

2. Les risques pour la sécurité internationale



Il y a aujourd'hui trois sources principales de menaces pour la.: sécurité internationale. Celle que représentent les guerres de. conquête territoriale, notamment dans les pays du Sud, celle que: fait planer le terrorisme et celle des conflits intranationaux.


À titre indicatif, nous sommes passés d'une trentaine d'États dans les années quarante, à 51 en 1945 et à... 188 aujourd'hui. Si beaucoup d'entre eux ont toutes les apparences d'un État (une armée, un gouvernement, une administration, une police...), ils n'en ont pas la culture, et ils se reconnaissent dans des frontières souvent arbitrairement tracées. Entre les pays de l'OUA, l'Organisation de l'unité africaine,-. entre la Chine et Taïwan, entre les deux Corées, entre l'Inde et le Pakistan sur le Cachemire, entre la Grèce et la Turquie sur les îlots de la mer Égée, entre l'Équateur et le Pérou, entre la Russie et l'Ukraine, entre de nombreux États du Moyen-Orient.., se déroulent autant de conflits interétatiques qui n'ont pas fini de se laver dans le sang.


Quant à la menace terroriste, elle constitue un danger d'autant plus grand qu'elle est aujourd'hui diffuse. Pendant longtemps, des groupes terroristes pouvaient se cacher derrière les États et la communauté internationale pouvait désigner des responsables. Ils se ...sont mis aujourd'hui à l'heure de la délocalisation, de la décentralisation et de la mondialisation. La dernière attaque spectaculaire lancée en 1998 contre les ambassades des États-Unis en Tanzanie et au Kenya a été orchestrée par un leader islamiste, Ben Laden, installé en Afghanistan et exécutée par des ressortissants soudanais et égyptiens, sans l'appui, du moins en apparence, d'un gouvernement officiel.


Le terrorisme - les spécialistes des affaires militaires font parfois preuve de cynisme quand ils avancent des chiffres - n'aurait fait « que » 10 000 morts en vingt ans. C'est certes négligeable par rapport aux massacres perpétrés lors d'une épuration ethnique, mais, outre que ces morts sont inacceptables humainement, les groupuscules terroristes, bien qu'opérant avec des moyens rudimentaires, économiques, sont susceptibles de compromettre la stabilité d'États entiers.


Troisième type de menace à la sécurité internationale : celui des violences intraétatiques. Sur la trentaine de conflits qui ensanglantent notre monde aujourd'hui, vingt-six sont de cette nature. Ils témoignent de ce que la greffe de l'État-nation, pratiquée ici et là après la Seconde Guerre mondiale ou après la décolonisation, sans le minimum de précautions, n'a pas pris partout, et que les séquelles du choc postopératoire mettront longtemps à disparaître. En attendant, l'Occident, par le biais des Nations unies ou par le biais de l'Otan, sera amené à intervenir de plus en plus souvent sur les théâtres de conflits inextricables où vivent des populations qui se haïssent, qui ont souvent un lourd passif de guerres entre elles, et qui néanmoins sont obligées de coexister, selon des formules qui ne sont pas celles de l'État jacobin, qui ne sont pas celles de l'État centralisé, qui ne sont même pas celles de l'État fédéral, mais qui sont plutôt celles d'un fédéralisme artisanal.


Alors, quelles solutions ? La première que nous ayons trouvée a été le droit d'ingérence. Cette idée, née en France, a été adoptée par l'assemblée générale des Nations unies qui a voté une résolution engageant la communauté internationale sur un plan moral. Mais ce « droit » d'ingérence n'a pas force de loi.


On l'a fait valoir à de nombreuses reprises : au Kurdistan, en Somalie... dernièrement au Kosovo. A chaque fois, ces interventions ont remis en cause les fondements mêmes de l'ordre international. En portant assistance aux populations kurdes, les Nations unies, pourtant défenseurs du principe de la souveraineté nationale, ont violé celle de l'Irak, pour des raisons légitimes certes, mais en contrevenant au droit international.


En Somalie, le cas était différent. Il n'y avait plus d'État du tout, Les États-Unis, avec l'aide de troupes occidentales, sont donc intervenus, non pas pour maintenir la paix, non pas pour acheminer de l'aide, mais pour reconstruire de toutes pièces un État ! Nul paragraphe dans la charte des Nations unies ne stipule qu'un tel type de mission puisse être dévolu à un État-membre, Bien au contraire: l'article 2 paragraphe 7 précise que l'ONU reconnaît avant tout la compétence nationale.


Quant à l'intervention au Kosovo, l'OTAN s'est dispensé de tout mandat des Nations unies pour intervenir dans une guerre que nous avons estimée — à juste titre ! — une guerre morale.

Quels que soient les mobiles qui justifient son existence, le droit d'ingérence pose problème, car on peut le considérer comme légitime, il n'en est pas moins illégal. En outre, il s'exerce d'une façon inévitablement arbitraire. Pour des Koweïtiens sauvés, pour des Kurdes protégés, pour des Kosovars à qui on a rendu un pays et peut-être un État, combien de Tchétchènes ignorés, combien de Tibétains bafoués, combien de Soudanais massacrés et combien de Chinois emprisonnés ? Enfin, aussi généreux soit-il dans son principe, il cache souvent, dans son application, des tactiques politiciennes exploitant habilement le sentimentalisme des opinions publiques.


Mais comment prendre position contre un droit qui apparaît en même temps comme un devoir : devoir de compassion — Rousseau voyait dans la pitié l'origine même de la sociabilité —, devoir de solidarité, d'entraide ?... En outre, nous sommes portés à croire que l’humanité a franchi un pas en adoptant ce droit. Kant, dans son projet de paix perpétuelle, écrivait ceci : « La communauté s'étant répandue sur la terre est arrivée à un point tel que l'atteinte aux droits en un seul lieu de la terre est ressenti en tous. » Est-ce que nous sommes arrivés à cet état de la conscience universelle où l'atteinte aux droits en un seul lieu est perçue par tous ? On peut le croire ou l'espérer.


Le débat, dans les années à venir, sur la stabilité de la sécurité internationale passera certainement par une institutionnalisation de ce droit, car un déni d'humanité devrait toujours pouvoir autoriser un déni de souveraineté.


Kofi Annan a opposé deux souverainetés : la souveraineté de l'individu et la souveraineté de l'État. Il n'y a pas lieu, dans son esprit, de donner à la seconde plus de légitimité qu'à la première.


Même si ce propos peut être nuancé, nous ne pouvons pas tomber dans la sacralisation aveugle de la souveraineté nationale au prétexte qu'elle est inscrite dans la charte. Le monde de demain n'aura que fort peu de choses en commun avec celui d'aujourd'hui, a fortiori avec celui d'hier. L'Organisation des Nations unies devra se transformer elle-même et ne plus demeurer sous la férule de ses cinq membres les plus puissants qui ont un droit de veto au conseil de sécurité. Il faudrait aussi exploiter les possibilités que nous donne le chapitre vin de la charte, prévoyant une collaboration Avec des organismes régionaux chargés de la sécurité, mais à condition que cette coopération se déroule sous le contrôle du conseil de sécurité.


Enfin, il nous faut mettre en place une diplomatie préventive, :intervenir dans les conflits avec des procédés nouveaux, avec une culture de la négociation et une culture de paix plus affinée.

3. Le choc des cultures


Le droit d'ingérence, la démocratie comme horizon indépassable de notre temps... ont fait que s'est constituée en quelque sorte dans le monde d'aujourd'hui ce que j'appellerai « une philosophie politique des droits de l'homme » que l'on fait valoir comme étant absolue. Or, ces valeurs qui fondent notre vie civique, pour ainsi dire notre civilisation, ne sont pas partout exportables. À vouloir les imposer sans discernement, nous provoquons des chocs culturels qui peuvent dégénérer en guerres.

Des fractures se produisent aussi au sein des civilisations, qui ne sont pas des blocs monolithiques. Je pense en particulier au monde musulman, où les conflits intercivilisationnels sont aussi importants que des conflits qui opposent des musulmans aux autres.


Nous vivons dans un monde duel : d'un côté se trouvent des sociétés occidentales qui, depuis cinq siècles, ont connu des transformations politiques, économiques... qui sont passées de révolutions scientifiques en révolutions économiques, et qui ont intègre le changement comme une constante de leur histoire et comme l'un des modes constitutifs de leur identité : « Je change donc je suis. n On pourrait les appeler des « sociétés héraclitéennes ».


En face d'elles, il y a des sociétés qu'on pourrait appeler « parménidiennes », qui, depuis cinq siècles, subissent le changement et subissent l'histoire comme une succession d'avanies, qui vont de stagnations économiques en impasses technologiques, d'invasions en purification ethnique en passant par la colonisation. Les avatars du monde provoquent, au sein de ces cultures, de violentes perturbations, qui favorisent les solutions extrémistes, dont le fondamentalisme musulman est une des formes.


Alors, plutôt que de parler de « valeurs de civilisations » qui seraient opposées, je préfère parler de « prismes culturels » à travers lesquels nous percevons ces changements, prismes qui ont la propriété d'être déformants. Ce que nous pouvons percevoir comme volonté d'agression, d'un côté ou de l'autre, par exemple, de la Méditerranée, n'est souvent que la manifestation d'une crainte. À nous d'avoir la volonté de surmonter certaines angoisses. C'est la première considération, que je pense importante, pour dépasser cette guerre des civilisations tout en préservant les appartenances culturelles.


La deuxième considération, relative au conflit des perceptions culturelles, tient à l'incohérence dans l'attitude de certains États qui pratiquent ouvertement une politique contraire à leurs principes. Comment peut-on inciter des États à signer, par exemple, un traité de non-prolifération nucléaire, sans le signer soi-même ? Je fais clairement ici allusion à la position des États-Unis. Comment peut-on créer des tribunaux pénaux pour la Yougoslavie, pour le Rwanda, et ne pas adhérer à ce tribunal pénal, sous prétexte qu'un ressortissant des États-Unis ne peut pas être jugé par un tribunal à l'extérieur des États-Unis ? Comment peut-on inciter au respect des résolutions des Nations unies et les contourner dans une guerre qui se passe de l'autorisation de celles-ci ? Comment s'étonner ensuite d'être taxé de cynisme, d'arrogance, de mépris ? On est responsable de ce qu'on fait plus encore que de ce qu'on dit.

Je conclurai par trois questions. La première : Quelle mondialisation voulons-nous ? Pour y répondre, il nous faudra d'abord résoudre le paradoxe fondamental d'un processus qui s'opère en marge de toute communauté mondiale. Pour cela, il nous faut appeler de nos vœux l'organisation de cette communauté, de telle sorte que, le monde soit lui-même le sujet de sa propre mondialisation plutôt que d'être l'objet d'une fascination qui nous rend extrêmement réceptifs à elle, mais incapables de la penser et peut-être de la maîtriser.


La deuxième question, c'est : Quelle paix voulons-nous ? Nous, chrétiens, ne sommes pas démunis pour y répondre. Cent ans d'enseignement social nous ont, en matière politique, économique, en matière d'écologie, de développement..., dotés d'assez d'instruments conceptuels pour définir les principes de cette paix. Et je pense à l'analyse prémonitoire de Jean XXIII dans Pacem in terris qui, bien avant que l'on invente le mot « mondialisation », parlait de la constitution d'une autorité publique de compétence universelle.

Troisième question : Quel homme voulons-nous ? J'ai trouvé chez un philosophe romantique allemand du XVIIIe siècle, cette définition de l'homme qui me semble très belle, puisée dans le fonds archaïque de la pensée grecque : «Anthropos est celui qui regarde au loin, au-dessus et autour de lui. » Celui qui regarde au loin : le principe d'avenir et de responsabilité. Celui qui regarde au-dessus le principe de transcendance. Et celui qui regarde autour : le principe d'altérité.
C'est cet homme qu'il faudrait retrouver aujourd'hui, un homme qui ne serait pas détaché de ses racines spirituelles, qui ne serait pas menacé par l'uniformisation ou par la communautarisation, qui ne serait pas sujet à l'instrumentation de l'être dans la technologie et qui n'aurait pas besoin d'user de la violence pour se faire sa place.


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Dernière modification : 18/05/2010