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b) Combler les déficits de finalité et de solidarité
On parle toujours des déficits financiers, ou sociaux, et on les associe souvent à la mondialisation. Loin de moi l'idée d'en minorer l'importance... Mais un déficit peut en cacher un autre, et il me semble que la mondialisation révèle surtout deux manques dans nos sociétés :
- un déficit de finalité, parce que cette révolution par la base n'a pas encore produit de sens. Le « court-termisme», la facilité accrue de consommation, l'individualisme renforcé ne peuvent tenir lieu de projet;
- un déficit de solidarité, parce que la mondialisation qui a fantastiquement réduit certaines inégalités Nord-Sud en a révélé et en partie provoqué d'autres : les inégalités d'emploi, de revenu, de savoir au sein de nos sociétés ; les inégalités accrues avec certains pays du Sud.
Faisons un petit détour par la géométrie : il est courant de parler, dans notre vie chrétienne, de dimension « verticale » — la relation avec Dieu — et de dimension « horizontale » — notre action en ce inonde. Mais tout géomètre vous dira que le plan horizontal a lui-même deux dimensions : la profondeur — c'est la question du déficit de finalité : comment nous projetons-nous en avant? et la largeur — c'est la question du déficit de solidarité, de l'insuffisance des liens.
Comme personnes, et comme chrétiens, nous sommes porteurs de réponses face à ces deux questions. Nous sommes signes que jamais nous ne pourrons nous contenter d'une mondialisation à moitié : une mondialisation qui produirait de l'interdépendance sans aller jusqu'à la solidarité, de la liberté sans aller jusqu'à la finalité, de l'universel sans aller jusqu'à l'unité du genre humain. Il ne s'agit pas de demander au marché plus qu'il ne peut donner spontanément ; il s'agit de le compléter, et parfois de le corriger. C'est le rôle des politiques — et des citoyens que nous sommes —; c'est aussi un témoignage quotidien que dans notre vie nous pouvons essayer d'apporter : entre deux visages de la mondialisation, nous pouvons nous inspirer plus de sœur Emmanuelle que du spéculateur George Soros. J'emprunterai encore le mot de la fin à Jean-Baptiste de Foucault : il faut « des acteurs de sens pour réenchanter le monde». Ces acteurs de sens, ce peut et ce doit être chacun de nous
Un intervenant : Vous nous avez donné le choix entre sœur Emmanuelle et Georges Soros. C'est l'image de l'orientation vers le bien et celle du spéculateur qui n'hésite devant rien pour gagner. Or vous avez essayé de faire un compromis entre ces deux images. Vous présentez la mondialisation comme une bonne chose, alors qu'elle est le produit d'une fuite en avant dans la spéculation, donc des conceptions de Georges Soros.
François Villeroy : Soeur Emmanuelle et Georges Soros, je reconnais que c'était un peu abrupt. J'ai d'ailleurs hésité à garder cette phrase. Mais le problème n'est pas que Georges Soros agisse sur les marchés financiers.
Je dois d'abord avouer une forme de solidarité avec Georges Soros : j'ai moi-même pas mal travaillé au titre du ministère des finances sur les marchés financiers, et j'y ai rencontré des tas de gens extrêmement sympathiques, qui sont restés des amis. Donc ce n'est pas le fait que Georges Soros agisse sur les marchés financiers. C'est qu'il ne fasse que ça, qu'il ne se pose aucune question par rapport à la finalité de son activité. Permettez-moi ici de nous citer et de le citer à partir d'un petit livre que nous avons publié en 1994 avec Antoine de Salins aux Editions vaticanes sur « le développement des activités financières au regard des exigences éthiques du christianisme». Après la dévaluation de la livre sterling (1992) où il a gagné beaucoup d'argent, Georges Soros déclarait : «Je suis sûr que les activités spéculatives ont des conséquences négatives. Mais je n'y songe jamais et ne peux y songer. Si je m'abstenais de faire certaines choses à cause de scrupules moraux, je cesserais d'être un spéculateur. »
Nous devons tous essayer d'être à la fois un peu un Georges Soros intelligent et réfléchissant et soeur Emmanuelle. Sœur Emmanuelle, c'est le visage humain de la mondialisation. Elle crée de la solidarité par la mondialisation.
Il y a une autre image qui serait possible. Je cite Michel Camdessus, directeur général du FMI, un de ceux qui a le plus réfléchi et essayé d'agir pour donner du sens à la mondialisation. Il nous avait dit, lors de la Semaine sociale de 1991 sur « Concurrence et solidarité» : «Une société moderne doit être comme la déesse hindoue Shiva (je ne sais pas exactement combien la déesse hindoue Shiva a de bras, mais, lui, il lui en prêtait trois). Il doit y avoir à la fois la main invisible du marché (ce visage-là, c'est peut-être celui de Georges Soros ou de grands capitaines d'industrie dans la mondialisation), la main tendue de la solidarité ou de la charité (ce visage-là, je crois que c'est soeur Emmanuelle, mais on pourrait bien sûr en trouver beaucoup d'autres), et enfin il doit y avoir la main de justice de l'État, celle du pouvoir politique qui est là pour préparer le long terme et corriger les inégalités. Un des problèmes de la mondialisation actuelle, c'est que nous avons plus de mal à incarner cette main de justice de l'État au niveau mondial.»
Un intervenant : La globalisation n'entraîne-t-elle pas l'américanisation ?
François Villeroy : Nous avons nous-mêmes, Français, des attitudes très ambiguës face à l'américanisation. Dans Le Monde du 31 octobre 1996, un sondage testait les Français face aux États-Unis. On voyait que l'image des États-Unis s'était considérablement dégradée en France depuis dix ans, et même depuis deux ans, avec des réponses très surprenantes, par exemple un sentiment majoritaire dans l'opinion française que les Etats-Unis réussissaient moins bien que l'Europe dans la lutte contre le chômage, ce qui est un comble !
Et ceci, alors que dans le même temps l'influence américaine s'est effectivement considérablement accrue dans nos modes de vie. Il y avait 10 % des Français il y a dix ans qui trouvaient que les fast-food posaient un problème. Il y en a 30 % aujourd'hui. Mais collectivement nous consommons beaucoup plus de fast-food qu'il y a dix ans. Personne ne nous oblige à aller dans les McDonald's ! Personne ne nous oblige à regarder les séries américaines ! Et pourtant, nous le faisons.
Si nous voulons faire résister des cultures alternatives, et en particulier la nôtre, il faut aussi que nous le manifestions dans nos choix de consommateurs.
Ceci n'épuise pas la réponse, mais je crois que nous avons tous, et moi le premier, nos contradictions là-dessus.
Mais, au-delà des consommateurs, il y a sûrement aussi des actions politiques un peu offensives à mener pour faire vivre des cultures nationales fortes, même si elles sont, à l'échelle mondiale, fragmentées. L'anglais a un énorme avantage spontané, c'est la taille de son marché domestique.
En outre, les États-Unis jouissent d'un avantage énorme avec le dollar : 60 % du commerce international aujourd'hui se fait en dollars. Les États-Unis peuvent donc commercer avec le monde entier avec la même facilité que la Corrèze commerce avec le Vaucluse.
Nous ne sommes pas exempts de réponses face à cela. Là aussi, je préfère une attitude offensive à une attitude défensive. L'attitude offensive, c'est l'euro ; notre meilleure façon d'équilibrer le système monétaire international et donc le système économique international, c'est de créer à côté du dollar une autre monnaie puissante qui élargira notre facilité de commerce parce qu'on pourra commercer entre la Corrèze et le Schleswig-Holstein, en Allemagne, avec la même facilité qu'entre la Corrèze et le Vaucluse. Cela nous permettra de parler avec les États-Unis un peu plus d'égal à égal.
C'est un des enjeux importants de la monnaie unique, dont on parle assez peu, l'enjeu extérieur. La stabilité monétaire en Europe sera un produit d'exportation. Ce que nous aurons, je l'espère, réussi à faire en Europe, nous pourrons essayer de le proposer à nos partenaires américains et japonais.
Un intervenant : Quel est le rôle des organisations non gouvernementales, des associations en général, comme des structures intermédiaires entre la société civile et les pouvoirs publics nationaux et internationaux dans la mondialisation?
François Villeroy : La culture française n'est pas beaucoup une culture de corps intermédiaire, ou une culture marquée par la doctrine sociale de l'Église. C'est une culture d'État. Je serai le dernier à dénigrer l'État, parce que je crois qu'il a un rôle essentiel. Mais l'État ne perd rien, au contraire, à s'appuyer sur un certain nombre d'interlocuteurs organisés de la société civile. Je vous signale en la matière qu'il y a une forme de dialogue organisé entre la Commission européenne, diverses ON° sectorielles, les Eglises. J'ai découvert à ma stupéfaction et à mon admiration qu'avant chaque conseil européen la commission de Bruxelles avait une rencontre très officielle avec les représentants des Églises pour savoir ce qu'on pensait de part et d'autre des grands sujets à l'ordre du jour.
C'est inimaginable dans la laïcité française ! Il faut essayer d'aller dans cette voie, apprendre à gouverner avec l'État, mais pas seulement avec l'État.
Un intervenant : Vous avez dit tout à l'heure qu'a priori la mondialisation n'était pas la cause des difficultés de nos économies. Je veux bien le croire. Je voulais simplement attirer l'attention sur un point : à l'intérieur de la mondialisation, il y a les délocalisations. Et ces délocalisations se font bien souvent parce que le prix de la main-d'œuvre est 80 fois inférieur à celui de la France, comme vous le disiez tout à l'heure. Est-ce que vous n'avez pas l'impression que nous sommes complices de cette exploitation qui existe dans certains pays : d'un côté, lorsqu'un industriel en France a le courage d'embaucher, il paye la taxe professionnelle, et de l'autre, celui qui a totalement désinvesti et licencié pour avoir un téléphone dans 15 m2 avec deux salariés ne paye la taxe professionnelle que sur deux salaires pour faire un même chiffre d'affaires, en prenant son téléphone et en sous-traitant à Taïwan, en Inde, en Indonésie ou au Maroc?
François Villeroy : Le phénomène des délocalisations a un nom dans le vocabulaire économique, il s'appelle les investissements directs à l'étranger. Ils se sont effectivement beaucoup accrus dans les années 90. Il faut quand même rester conscient que c'est un phénomène qui concerne majoritairement les pays développés. À l'échelle mondiale, le stock des investissements directs à l'étranger se situe pour les trois quarts dans des pays développés, et un quart seulement dans des pays en développement, ou des pays à bas salaires. Il est vrai que ce quart-là peut poser des problèmes de concurrence. Mais nous bénéficions aussi au titre des trois premiers quarts de certaines délocalisations vers la France.
Quel est l'impact de ces délocalisations et de la concurrence des pays à bas salaires sur l'emploi en France ? Un certain nombre d'économistes ont essayé de le chiffrer. Les évaluations varient, mais la fourchette est quand même plus faible que ce que nous imaginons en général. La concurrence des pays à bas salaires aurait coûté probablement à la France entre cent mille et cinq cent mille emplois. C'est beaucoup, cent mille à cinq cent mille emplois ! Mais c'est à peu près 1 % sur notre taux de chômage de 12%.
Il faut une certaine prudence par rapport aux chiffres que j'ai moi-même cités de 1 à 80 sur l'écart de salaire horaire entre la France, la Chine, l'Indonésie ou l'Inde. L'écart de coût de revient est considérablement influencé par la productivité de cette heure de travail. Un ouvrier français fait aujourd'hui en une heure, parce qu'il est plus qualifié, parce qu'il a de meilleures machines, dix fois ou vingt fois plus qu'un ouvrier chinois.
L'écart de coût de revient est beaucoup plus faible que l'écart de salaire horaire. Par ailleurs, cet écart de salaire horaire tend quand même à diminuer, c'est-à-dire que les salaires augmentent, fort heureusement, beaucoup plus vite dans les pays d'Asie qu'en Europe.
Enfin, je ne suis pas totalement d'accord sur ce que vous avez dit de l'exploitation dans les pays d'Asie. Je crois que ces pays bénéficient globalement de la mondialisation. Il y a bien sûr des abus. Des heures de travail longues, du travail d'enfants dans certains pays, toutes choses qu'on a connues en France vers 1840. Il faut essayer d'éviter cela au maximum. Mais si on avait dû interdire la révolution industrielle au nom des abus sur le travail des enfants, je crois que nous n'en serions pas au degré de développement économique que nous connaissons aujourd'hui en France. Le processus me paraît globalement favorable pour ces pays, dont un bon nombre, je le signale en passant, ont quand même fait des évolutions spectaculaires vers la démocratie ces dernières années. C'est le cas de toute l'Amérique latine, et c'est le cas d'un certain nombre de pays d'Asie importants comme la Corée.
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