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Un intervenant : On parle beaucoup d'entreprises, puisque ce sont les entreprises qui emploient. Mais il y a une ambiguïté. L'entrepreneur a un objectif économique, et on veut lui faire supporter des objectifs sociaux. Mais il n'est dit nulle part que l'entreprise est un acteur social officiellement reconnu et décrit par des textes.
Jacques Delors : Là, je suis en désaccord avec vous : nous assistons actuellement, avec l'offensive ultralibérale, à une domination de ce qu'on appelle le corporate management, c'est-à-dire l'idée que l'entreprise n'est redevable qu'à ses actionnaires. Certains théoriciens du corporate management vont même jusqu'à dire que la politique n'est plus utile. Il y a là un grand danger. Non seulement nous faisons mal de la politique, non seulement nous nous sommes éloignés, nous, responsables politiques, des citoyens, mais on veut maintenant supprimer la politique comme art essentiel de gouvernement de la société.
Le moment est venu pour les hommes politiques de ne pas laisser, sous prétexte d'un rapport de forces trop favorable au capital, se mettre en place une idéologie qui non seulement est inégalitaire dans ses résultats, mais en plus nie la suprématie de la politique sur tout ce que j'ai pu vous dire en matière économique et sociale.
Un intervenant : Est-ce que l'oubli de la dimension familiale dans l'économie ne serait pas source de beaucoup de nos difficultés? Dans un pays comme la France, mais c'est la même chose dans les autres pays d'Europe, le niveau de vie des familles a considérablement diminué. Dans les années 50, 60, on pouvait élever deux, trois, quatre, voire plus d'enfants, sans que cela constitue une forme de pauvreté relative par rapport à d'autres. Le sursalaire familial, notamment en France, permettait d'élever une famille. Maintenant il faut, pour être un consommateur modèle, avoir deux salaires et un ou deux enfants. Est-ce que les critères sont pertinents? Ne faut-il pas les revoir sur un strict plan économique?
D'autre part, les démocraties, les Grecs l'avaient bien vu, reposent sur l'éducation. Or justement, si les familles, si les parents n'ont plus de temps familial, s'il faut la double ou la triple journée, le temps de l'éducation manque terriblement. Et quand on demande aux professeurs, qui ne demanderaient pas mieux de faire de l'instruction civique pour à la fois la nation et l'Europe, ils vous disent : Mais oui, mais nous ne pouvons pas le faire. Ce n'est plus possible. Il y a une crise telle de l'éducation familiale que nous ne pouvons pas pallier à l'école ce qui n'a pas été donné dans la famille.
Je ne voudrais pas être trop longue. Mais est-ce que, autrement (lit, le fait familial que vous avez étudié si merveilleusement l'année dernière aux Semaines sociales ne serait pas un peu la médiation pour réconcilier l'économique et le social, l'individualisme dont nous souffrons et le social dans ce qu'il aurait de trop froid?
Jacques Delors : Nous sommes devant deux faits, l'un était inévitable et l'autre pas. Le premier, c'est l'emploi féminin. Les dix millions d'emplois qu'a créés l'Europe depuis 1970 sont en réalité dix millions d'emplois féminins. Le niveau de participation des hommes au travail et à l'économie n'a pas augmenté, il a même diminué en raison d'un usage excessif des préretraites. Nous sommes devant un fait de société : les femmes veulent travailler. Le deuxième fait qui, lui, aurait pu être évité, c'est que, ne voulant pas regarder en face l'évolution des dépenses de santé et une pyramide démographique défavorable à l'équilibre de nos régimes de retraite, nous avons plongé la main dans la caisse des allocations familiales. Par conséquent nous avons diminué un instrument de lutte contre les inégalités de fait, pas simplement de revenus, qui était extrêmement important. Quand j'étais maire de Clichy, les enfants quittaient l'école à 16 h 30, et les parents rentraient à 20 heures. J'ai essayé de trouver des formules pour permettre à ces enfants de ne pas traîner dans la rue ou de ne pas aller plonger dans le frigidaire en regardant la télévision.
Je suis donc très sensible à ce déséquilibre de la société. À mon avis, on ne peut y remédier que par une bonne recherche du temps choisi dont j'ai déjà parlé. Je crois qu'un bon usage du temps choisi, le développement des services de proximité, et enfin le rétablissement de la politique d'aide aux familles au niveau où elle devrait être aujourd'hui me paraissent des réponses indispensables. Mais pour cela il faut bien entendu avoir une vision globale des perspectives des systèmes de sécurité sociale, de leur finalité et de leur financement.
Je vous l'ai dit tout à l'heure, nos systèmes sont très sophistiqués. Quand on les regarde sur le papier, ils sont parfaits. Mais en réalité c'est un panier percé, puisqu'il y a des pauvres et des exclus. Donc il faut mettre tout l'ensemble du système à plat, et proposer à la société de débattre des vrais enjeux qui conditionnent son avenir. C'est ainsi d'ailleurs qu'on les traiterait en citoyens.
Un intervenant : Envisagez-vous l'introduction d'une politique familiale commune, forte, au niveau européen, assurant un rôle préventif?
Jacques Delors : Je ne crois pas qu'il soit souhaitable, ni possible, de transférer au niveau européen la politique familiale, et pas davantage les systèmes de sécurité sociale. Parce que là aussi les attitudes des pays sont très différentes. 11 y a des pays qui sont allergiques à ce que j'ai dit en matière de politique familiale. Je suis partisan du principe de subsidiarité, et je crois que tout ce qui est solidarité doit rester le socle commun d'un pays pour nourrir le sentiment d'appartenance à une communauté nationale. Après tout, il vaut mieux ne plus craindre des menaces de guerre et avoir comme sentiment d'appartenance à une nation le fait que nous ayons une grande cohésion sociale retrouvée, un grand sens de la solidarité collective et de la responsabilité individuelle.
Un intervenant : L'Europe aujourd'hui se construit comme une forteresse. Mais pourquoi faisons-nous l'Europe? La faisons-nous pour nous? Ou la faisons-nous aussi pour les autres?
Jacques Delors : Je suis assez surpris que quelqu'un d'ici, et non pas un Japonais ou un Américain, parle de l'Europe forteresse. J'ai parlé d'Europe puissante et généreuse. Dois-je rappeler que l'Europe est le premier donneur d'aides au monde dans tous les secteurs et dans tous les continents ? Nous représentons pour l'Union soviétique, pour les pays méditerranéens, plus de 60 % de l'aide qu'ils reçoivent. Nous sommes sollicités par tous les pays du monde. Il y a un doute sur l'Europe à l'intérieur de l'Europe, mais il n'y en a pas à l'extérieur, puisque tous les pays veulent avoir avec nous des accords de coopération, des accords d'aides ou autres. Nous avons 165 ambassadeurs auprès de la Commission européenne à Bruxelles.
Cette Europe se construit pour les autres. Ça n'a pas été facile de s'ouvrir aux pays de l'Est, mais nous l'avons fait, et j'ai même indiqué que, en ce qui concerne la présente conférence intergouvernementale, la priorité, c'était d'adapter notre cadre politique institutionnel pour-accueillir nos frères de l'Est.
Si l'Europe a été incapable, politiquement et militairement, d'arrêter la tragédie yougoslave, en revanche, elle a été, de loin, la première présente pour l'aide humanitaire et pour l'envoi de soldats de la paix.
Un intervenant : Comment, par les associations, le militantisme, peut-être des incitations associatives européennes, un droit associatif européen, pourrait-on favoriser l'information, et surtout le sentiment d'appartenir à une Europe chez certaines personnes, entre autres les jeunes?
Jacques Delors : Sur cette question sensible, je peux vous dire que personnellement j'ai échoué. Je suis capable d'expliquer l'Europe à des étudiants, à des professeurs ou autres. Mais je suis incapable aujourd'hui de l'expliquer, de la justifier devant une assemblée composée de toutes les catégories de la population. Il y a là une part qui provient de mes limites personnelles. Mais il y a une autre part qui est de la responsabilité des gouvernements. Lorsque ceux-ci, prenant en charge l'avenir mais sachant que les mesures sont impopulaires, disent que tout le mal vient des critères de Maastricht au lieu d'expliquer que l'on veut laisser à notre jeunesse une société où ils pourront jouer leur chance, ils travaillent contre l'Europe.
Un intervenant : Est-ce qu'il n'y a pas contradiction entre un modèle social européen développé et une large ouverture de l'Europe à la concurrence mondiale ?
Jacques Delors: Le modèle social européen fondé sur la solidarité et la responsabilité ne peut pas être cantonné aux seuls habitants de cette Europe. Il doit s'étendre aux autres. Comment des hommes politiques, qui nous faisaient verser des larmes de crocodile il y a trente ans sur le sous-développement, l'opposition entre le Nord et le Sud, peuvent-ils aujourd'hui alarmer les Françaises et les Français dans les réunions électorales, en agitant la menace que constitue le fait que certains de ces pays en sous-développement commencent à émerger et à participer à la croissance économique ? Soyons cohérents. Cela nous coûte des emplois, mais cela aussi permet d'en créer grâce à une balance commerciale excédentaire et à l'envoi d'Européens à l'extérieur pour animer des entreprises. Et il arrive un moment où un continent et un pays touchent les dividendes de l'histoire non pas par les résultats immédiats, mais par le jugement que l'histoire portera sur nous. Si demain il apparaît que l'Europe aura failli à son devoir extérieur de générosité, et par la même occasion se sera enfermée sur elle-même, ce jour-là le jugement de l'histoire sur nous sera terrible. Et ce sera le déclin, et non la survie de notre continent, le rayonnement de ses valeurs. Sachons voir loin et large.
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