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Introduction [2/2]

Si l'on considère maintenant le flux des nouveaux arrivants et non plus l'ensemble des populations installées, on observe un grand changement dans les motifs de migration : avant 1975, c'était la recherche d'un travail qui dominait (entre 60 et 80 % des cas) ; après 1975, c'est le regroupement des familles qui explique pour l'essentiel la migration (entre 40 et 70 % des cas). Un phénomène de même nature s'est produit dans d'autres pays, notamment aux États-Unis.

C'est en effet au milieu des années soixante-dix que la France a décidé de fermer ses frontières aux travailleurs étrangers qu'elle avait, depuis la fin de la guerre, sollicités de venir chez elle. D'autre part, dans certains pays d'émigration, l'État prenait aussi des dispositions pour interdire les départs : ce fut le cas de l'Algérie dès 1973. Il en a résulté une réduction de plus en plus sensible du flux migratoire vers la métropole. Je reprends encore ici les travaux de Michèle Tribalat qui écrit, dans l'article déjà cité : « L'immigration étrangère, au début des années quatre-vingt-dix, était de l'ordre de 100 000 personnes par an. Une régression du flux d'immigrants a semblé s'amorcer en 1993 (94 000 entrées), baisse qui prend la forme d'une chute brutale en 1994 (64 000) et. se poursuit en 1995 (50 000). » Il est vrai qu'en 1993 une nouvelle législation, qui se voulait plus dissuasive, a été mise en place. Ainsi la France voit-elle aujourd'hui arriver chez elle plus de dix fois moins d'immigrés que l'Allemagne ou les États-Unis, moins que la Suisse - même en tenant compte d'une immigration clandestine toujours difficile à comptabiliser, Quant aux demandeurs d'asile pour des raisons politiques, ils sont peu nombreux, six fois moins qu'en Allemagne et même moins qu'au Royaume-Uni et aux Pays-Bas.

Voilà pour les chiffres. Voyons, de manière aussi cursive, les politiques et les comportements. On y reviendra longuement à travers les exposés et les débats en carrefours. D'abord quelques définitions : on appelle étrangers les personnes qui ne sont pas de nationalité française ; on appelle immigrés les personnes qui ne sont pas nées en France ; quant aux enfants nés en France de parents immigrés étrangers, ce sont des personnes d'origine étrangère, mais ce sont juridiquement des Français - sous réserve des modifications récentes et en cours du code de la nationalité française.

À propos des politiques, on parle indifféremment d'intégration, d'assimilation ou d'insertion, alors qu'il s'agit d'appellations qui recouvrent des réalités différentes. Encore que chacun de ces mots puisse faire l'objet de définitions discutables - qui ne manquent d'ailleurs pas d'être discutées. L'intégration définit une situation dans laquelle la population d'origine étrangère trouve sa place dans la communauté nationale d'accueil, sans avoir abandonné pour autant ses pratiques particulières. On dit souvent, même si l'expression est discutable, que les personnes non intégrées risquent de devenir des exclues. Cela ne concerne d'ailleurs pas seulement des personnes d'origine étrangère. L'assimilation se réfère davantage à une volonté collective : en France, nous vivons dans une société laïque et égalitaire ; être assimilé, c'est se comporter comme membre d'une telle société. Cela conduit à l'abandon des particularités culturelles qui seraient le plus en contradiction avec cette culture nationale. Quant à l'insertion sociale, c'est quelque chose de plus flou, de moins spécifique aux populations d'origine étrangère : c'est le sentiment d'appartenir à une société et de se sentir à l'aise pour y évoluer.

Il existe naturellement beaucoup d'indicateurs pour évaluer le degré d'intégration, d'assimilation ou d'insertion. S'agissant des populations d'origine étrangère, on se réfère volontiers à l'usage de la langue, aux unions mixtes, aux pratiques religieuses, à la réussite scolaire, au rôle de l'armée (cet indicateur est en voie de disparition) et à la vie professionnelle.

Toutes les enquêtes disponibles montrent que le processus d'intégration des populations d'origine étrangère ne s'est nullement arrêté. Les jeunes « beurs » (enfants d'immigrés du Maghreb) ne parlent pratiquement pas la langue de leurs parents. Les Algériennes, Tunisiennes ou Marocaines vivant en France, qui avaient près de neuf enfants à la fin des années soixante, n'en ont plus que trois ou quatre aujourd'hui. Les unions mixtes n'ont pas cessé d'exister et même de se développer. La pratique religieuse, s'agissant des populations de tradition islamique, varie selon les origines et les générations. Très forte pour les adultes originaires de certaines contrées d'Afrique noire, elle devient très faible chez les enfants des populations d'origine maghrébine. Toutefois, il peut y avoir une différence, chez certains, entre la déclaration de ne pas avoir de religion et la pratique de certains rites d'origine religieuse (interdiction de manger du porc et jeûne du ramadan par exemple). C'est là un moyen de protéger une identité dans une société en mal de reconnaissance sociale. Aussi, quand on parle de l'islam, deuxième religion de France, parce que trois millions de musulmans vivent sur notre sol, on sous-estime le caractère très hétérogène de cette population. La dissociation du culturel et du religieux n'est pas propre aux populations chrétiennes.

Voilà le fond de tableau sur lequel nous allons travailler pendant ces trois jours. Nous en verrons toutes les facettes avec des hommes de pensée et des hommes de terrain. La France a sans doute trop politisé ce débat : non pas que la politique n'a rien à y voir, mais ce sont les comportements et les convictions de chacun qui sont en cause. Il est tout de même étrange que, dans cette société où l'on n'a jamais tant parlé de mondialisation, où les produits, les capitaux, les techniques, les idées circulent de plus en plus librement et de plus en plus vite, ce soient les personnes dont la circulation fait problème. Mais ce serait aussi se fourvoyer que de considérer comme un acquis le fait que les groupes humains peuvent se faire et se défaire instantanément, sans risque d'incompréhension ou d'explosion. Vivre ensemble n'est pas seulement un projet. C'est aussi une patience. C'est-à-dire une pédagogie.

La France finit ce siècle dans l'inquiétude. Il ne s'agit pas de la rassurer par de bonnes paroles sur les problèmes posés par l'immigration. Il s'agit de prendre la mesure du phénomène, de le situer dans le monde d'aujourd'hui  c'est par là que nous commencerons. Après quoi nous évaluerons les conséquences du chômage de masse que nous connaissons sur l'insertion de ces populations dont la plus grande part est venue chez nous, à notre demande, pour occuper des emplois dont nous ne voulions plus. Il faudra alors dresser un bilan des politiques récentes à l'égard de l'immigration. À partir de là, il sera temps de prendre de la hauteur, et notre ami Paul Ricœur - qui ne répugne pas, par ailleurs, à s'engager dans des combats quotidiens - nous y aidera. Des témoins engagés viendront ensuite, à partir de leur parcours personnel, nous faire part des leçons qu'ils en tirent ; nous toucherons là aux débats les plus aigus de l'actualité. L'Église n’est pas absente de cette réflexion et de cette action : Église comme communauté, Église comme institution (on vient encore de le voir à l'occasion de la réunion des évêques à Lourdes). Nous terminerons par une réflexion à deux voix sur la laïcité et le dialogue interreligieux. En parallèle à ces interventions et à ces débats en séance plénière, seize carrefours nous permettront d'ouvrir largement la discussion sur des aspects plus précis de notre sujet.

Conformément à l'esprit des Semaines sociales, tous ces débats seront conduits à découvert, sans dissimulation, ni provocation, ni tactique politicienne. Ici, on ne calcule pas des majorités, on ne vote pas des motions, on s'exprime et on écoute. Fraternellement.

 
Dernière modification : 25/05/2010