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Les migrations, quels enjeux pour la justice ?

Compte rendu réalisé par Françoise Terrel-Salmon


Atelier donné lors de la session 1997 des Semaines sociales de France, « L’immigration, défis et richesses »


Cet atelier e été préparé et organisé en lien avec le Centre de recherche et d'action sociale (CERAS), sous la direction de Christian Melon, jésuite, membre du conseil des Semaines sociales de France, et membre du CERAS. Il a été animé par Françoise Terrel-Salmon, rédactrice en chef de la revue Projet.


Une société est-elle « juste » seulement par rapport à ses citoyens ? Ou aussi par son attitude envers l'étranger ? Entre « accueillir toute la misère du monde » et rester entre soi, comment définir une attitude juste ? Au nom de quelle conception de la justice les chrétiens s'engagent-ils sur ces questions ? Sur quelle vision les Églises fondent-elles leurs positions dans les débats sur l'immigration ?

I. Quelle vision de justice anime les prises de position récentes de l'Église sur l'immigration ?


Six mois après les débats sur la loi Ceseda, comment évaluer l'attitude des Églises (autorités ecclésiales, mouvements) ? Quelle conception de la justice était en jeu dans les positions prises ? Quels effets sur l'évolution des débats ?

STÉPHANE JOULAIN*
Nos pratiques de l'accueil et nos prises de position avec les protestants et orthodoxes nous permettent de parler ensemble en harmonie. L'Église est consciente de vivre sa mission pour la justice dans une contemplation de l'incarnation du Verbe dans une humanité commune. Nous ne pouvons dire le Notre Père sans avoir la conviction de foi que l'étranger est pour nous un frère. Dans une contemplation de la vie trinitaire comme origine de la vie humaine, nous découvrons que notre vie n'a pas plus de valeur que celle de celui qui meurt au Darfour.


La vision de justice de l'Église est enracinée dans une vision de la place de l'homme dans le dessein de Dieu, de la communauté humaine comme lieu du salut. L'Église structure sa pensée sociale sur la justice à partir de plusieurs grands principes dont le premier est l'égale dignité de la personne humaine :


Le bien commun : « ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée » (Compendium de l'enseignement social de l'Église catholique, n° 164). Le bien commun n'est « pas la somme des biens particuliers de chaque sujet du corps social. Étant à tous et à chacun, il est et demeure commun car indivisible et parce qu'il n'est possible qu'ensemble de l'atteindre, de l'accroître et de le conserver, notamment en vue de l'avenir. » Ce bien est la responsabilité de tous.


La destination universelle des biens : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice inséparable de la charité. » (Gaudium et spes, n° 69). « Tous les autres droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, y sont subordonnés ; ils n'en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation » (Paul VI, Populorurn progressio, n° 22).


Le principe de subsidiarité sur les corps intermédiaires demande « de protéger et de promouvoir les expressions originelles de la socialité ». Il est le lieu privilégié de la promotion de la famille, des groupes et associations, tout ce qui aide les personnes dans une croissance sociale effective (Compendium, n° 185).


Le principe de participation découle du précédent. Le citoyen, individuellement ou associé à d'autres, directement ou au moyen de ses représentants, contribue à la vie culturelle, économique, sociale et politique de la communauté à laquelle il appartient à travers diverses activités. La participation est un devoir que tous doivent exercer de manière consciente et responsable en vue du bien commun (Catéchisme, n° 1913-1917).


Le principe de solidarité : jamais les êtres humains n'ont été aussi interdépendants. Pourtant beaucoup ferment de plus en plus leur porte à l'autre. Jean-Paul II disait : « Le processus d'accélération de l'interdépendance entre les personnes et les peuples doit être accompagné d'un engagement sur le plan éthico-social tout aussi intensifié, pour éviter les conséquences néfastes d'une situation d'injustice de dimensions planétaires » ( Sollicitudo rei socialis, n° 11-22).


Ces principes aident l'Église à vivre avec plus de justice la question de l'immigration. Une justice sans solidarité, sans amour n'est qu'un semblant de justice ! On ne peut continuer à se dire incapable d'accueillir toute la misère du monde sans rien faire contre les structures engendrant la misère qui pousse hommes et femmes à l'exil, structures que souvent nous avons contribué à créer ou à développer.


*  Le père Stéphane Joulain (Missions africaines) est secrétaire du Service national de la pastorale des migrants.



LAURENT GIOVANNONI*
Laurent Giovannoni nous a d'abord lu un long extrait du Prologue des sans-papiers, du pasteur Michel Weckel. Des phrases lourdes d'émotion sur le discours d'un homme où « Il est question de guerre civile, de haine, de survie et toujours d'attente ! », sur « des centaines de milliers en France, égarés dans les méandres des lois, [...] moins populaires que les boat people des années [19]70 qui fuyaient des dictatures communistes du Sud-Est asiatique [...]) Leurs yeux sont des fenêtres ouvertes sur l'horreur contemporaine ». Et M. Weckel entend la voix grave de l'Éternel: « Qu'as-tu fait de ton frère ? »


Le désordre mondial généralisé crée de puissants ressorts pour les mouvements migratoires. Dans bien des pays d'Afrique la jeunesse n'a d'autre espoir quo de fuir en Europe ou aux États-Unis. En Europe le phénomène marquant est la perte de foi en l'avenir demain ne sera pas meilleur mais pire et les politiques migratoires se caractérisent par la mise en oeuvre d'un dispositif répressif d'une Europe forteresse. En même temps une grande tolérance existe à l'égard de certains dont on a besoin, même s'ils sont illégaux. C'est donc une politique de faux-semblants : coexistent l'accueil d'une minorité formée, le contrôle et des dispositifs sécuritaires accrus et la marginalisation ou la précarisation d'une majorité des étrangers, en situation régulière ou non. On va plutôt vers une remise en cause accrue des droits des personnes.


Face à cette situation deux approches possibles ne nous conviennent ni l'une ni l'autre. La première conteste presque la régulation des mouvements migratoires et prône la régularisation de tous les sans-papiers et l'ouverture totale des frontières. Mais l'Europe démocratique y survivrait mal étant donné les opinions publiques et leurs peurs tandis que les pays d'origine verraient disparaître leurs forces vives. La seconde estime inévitable une immigration maîtrisée, intégrant des processus de contrôle et des règles que tous ne pourront pas respecter. Mais elle ne peut se dispenser d'un volet dissuasif et sécuritaire important et ne sera pas en mesure de canaliser la puissance des flux migratoires.


Que dire alors ? Tout d'abord, les mouvements migratoires actuels sont la conséquence de l'absence de justice et de démocratie sur la planète. Une politique migratoire souhaitable et juste n'a de sens que si elle s'intègre dans un projet global de transformation du monde. Compte tenu du contexte actuel ensuite on ne voit pas quelle politique d'immigration pourrait être aujourd'hui satisfaisante et juste. Cela n'empêche pas de formuler des propositions et des revendications sur des points particuliers et de réfléchir au long terme. Enfin, il faut rappeler quelques principes essentiels : le refus de toute atteinte à l'intégrité des personnes, de toute pratique ou de toute mesure déshumanisante ; la défense intransigeante des libertés et des droits fondamentaux et des conditions qui permettent à chacun de vivre pleinement sa vie d'être humain dans toutes ses dimensions. Le respect de la loi et l'acceptation ou la contestation d'une politique sont une chose mais le respect des personnes doit primer. Chaque atteinte à la dignité de la personne aujourd'hui est une atteinte à l'avenir de l'humanité.


* Laurent Giovannoni est secrétaire général de la CIMADE.


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Dernière modification : 09/08/2010