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La nation en question [2/6]

L'Union européenne ne prétend pas remplacer les nations. La rhéto­rique officielle, qui fait un usage abondant du principe de subsidiarité, est supposée calmer toutes les inquiétudes sur ce point. En fait, la situation est plus complexe, car c'est au nom des règles du marché et de la « rationalité économique », de la nécessité aussi de faire face à la concurrence des États-Unis, du Japon, des dragons asiatiques, etc. que sont prises des décisions qui interviennent de plus en plus profondé­ment dans la vie des nations membres et affectent le fonctionnement leurs États. Or, pour une nation moderne, démocratique, l'État est le principal instrument de la défense de ses intérêts collectifs dans les relations internationales, et de la défense de sa cohésion interne, par le maintien de l'ordre public, l'exercice de la justice, la protection sociale, l'éducation pour tous, etc. Toucher à l'État, c'est toucher à l'essentiel.


L'existence même et le renforcement progressif de l'Union euro­péenne conduisent alors à se demander si la nation fournit encore un cadre satisfaisant de la vie collective et si elle le restera dans un avenir prévisible, ou si elle n'est désormais qu'une coquille. vide dont il vaut mieux se débarrasser au plus vite.


Très générale, cette question en recouvre au moins trois : la nation reste-t-elle un cadre des activités économiques? De la vie politique ? De la vie culturelle ?


A la première question, la réponse semble être un non catégorique. Le seul cadre des activités économiques n'est aujourd'hui ni la nation ni même l'Europe, c'est le monde. Pour ma part, je voudrais suspendre sur cette affirmation tranchante un petit point d'interrogation, car cela fait un siècle qu'on nous dit que le marché est mondial mais nous découvrons rétrospectivement qu'il ne l'était pas tout à fait. Il n'en reste pas moins que les échanges avec l'extérieur sont aujourd'hui pour tous les pays européens plus importants que par le passé, que nous sommes beaucoup plus dépendants de la conjoncture mondiale, et que l'Union européenne constitue désormais le vrai cadre juridique, financier, institutionnel pour un nombre croissant de secteurs de l'économie.


Mais, réponse à la deuxième question, la politique, elle, reste enfermée dans le cadre national. Les nations, ou plutôt les États nationaux, sont les seuls à décider de la paix et de la guerre, les seuls à intervenir dans les conflits entre d'autres États ou entre les populations d’un même Etat, les seuls aussi à avoir le droit de vote à l’ONU et dans les organisations gouvernementales. Et c'est encore dans le cadre des nations que les citoyens exercent leurs droits. La démocratie n'existe pas à l'échelle de l'Union européenne, et il s'agit là non pas de ce que la langue de bois des eurocrates appelle le déficit démocratique, mais d'un immense et difficile problème. Il a fallu des siècles pour que la démocratie, née et pratiquée au dépilai dans de petites communautés, fût adaptée, étendue. et appliquée a l'échelle des nations modernes, avec leurs millions de citoyens. Il faudra du temps pour trouver des formes d'exercice de la démocratie à l'échelle d'un continent, avec sa pluralité de langues, du coutumes juridiques, de traditions, de religions, et j'en passe. Cela se fera, j'espère, un jour, à condition de se rendre compte que cela exige de la patience et de la créativité, et non pas de simples transpositions du niveau national au niveau européen.


Passons à la troisième question, la culture. Dans ce domaine, on essaie parfois de justifier une position mondialiste, en réduisant la cul­ture à la communication, laquelle est censée être soumise au jeu des forces du marché. Mais la culture n'est pas la communication. Elle est liée à ce qui se trouve au plus profond de l'identité de chaque nation, à sa langue, à sa mémoire, à son territoire, même si les oeuvres acquiè­rent une autonomie par rapport à leur genèse et passent du particulier à l'universel, du national, voire local, au mondial, et même si chaque culture nationale se nourrit des échanges avec d'autres cultures natio­nales. Jusqu’à preuve du contraire, la nation reste le cadre principal de l'exercice des activités culturelles. En eu sens la culture a partie liée avec la politique, ce qui devient d'ailleurs de plus en plus manifeste.


Notre aujourd'hui est donc caractérisé par une tension entre le pôle national toujours vivace, et dont rien n'annonce une prompte dispari­tion, et le pôle européen, qui jusqu'à maintenant n’a cessé de se ren­forcer d'étendre son rayon d'action. C'est là une situation qui n’est pas inconnue aux historiens. Entre le Ve et le XIVe siècle, une multitude d'ethnies sises en Europe occidentale et centrale furent unifiées religieusement dans le cadre de la chrétienté avec en tête l'Église de Rome. Celles qui habitaient l'Europe de l'Est le furent à partir de Constantinople.


Mais dès le XVe siècle., on assiste à une désintégration de la chré­tienté latine à travers une série de ruptures confessionnelles et de guerres.


Un nouvel ordre européen a commencé à se dessiner à partir du milieu du XVIIe siècle, fondé cette fois sur le droit international, le maintien de l’équilibre des puissances et une culture commune des élites désormais largement sécularisées.


Ce nouvel ordre fut remis en question d'abord par la Révolution française. La période qui suivit jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale a été celle de l'affirmation des particularités nationales, sou­vent exacerbées, et qui dans quelques cas ont provoqué un génocide.


Nous venons de vivre presque un demi-siècle de progrès de l'intégration européenne. Ces progrès se poursuivront-ils dans l'avenir ou laisseront-ils place à une nouvelle période d'affirmation des particula­rités nationales? L'historien ne saurait répondre à une telle question. Mais il peut apporter une réflexion qui vaut peut-être qu'on en tienne compte.


Dans l'histoire de l'Europe, les périodes d'intégration ont été celles de croissance économique forte et soutenue. Cela vaut peur la période du XIIe au début du XIVe siècle et pour le XVIII.


Tandis que les tendances centrifuges ont dominé dans les temps de ralentissement de la croissance ou de crises.


On est en droit de supposer que la croissance rendait l'intégration bénéfique pour tous, tandis que, dans les périodes de crises, seuls tiraient profit de l'intégration les élites du pouvoir, de la richesse et du savoir. Aussi l'intégration s'est-elle vue à deux reprises détruite par les mou­vements à la fois populaires et nationaux qui contestaient d'un même coup la hiérarchie sociale et les institutions supra-étatiques ou supranationales.


Chacun sait que le raisonnement par analogie est faillible, et l'histoire ne fait pas exception à la règle. Mais ce raisonnement, avec toutes ses faiblesses, est le seul que nous ayons pour penser à présent et iden­tifier les dangers qui nous menacent. On ne peut pas ne pas être frappé par la similitude de notre situation présente avec celles qui ont vu jadis l'arrêt et le démantèlement des formes anciennes de l'intégration euro­péenne, religieuse d'abord, et juridico-culturelle par la suite. Il ne s'en­suit nullement que nous soyons condamnés à vivre la répétition des désastres du passé. Il s'ensuit toutefois que nous devons savoir tirer les leçons de l'histoire et trouver des moyens susceptibles de contrecarrer des tendances centrifuges et de couper l'herbe sous les pieds des mou­vements populistes et xénophobes. Il faut faire en sorte que, même dans la mauvaise conjoncture économique, l'Europe soit profitable à tous, et qu'elle soit réellement et dans la perception collective un com­plément de la nation, et non pas son ennemie. Si nous n'y réussissons pas, on peut craindre le pire. L'historien n'a pas à dire que faire, mais il a le devoir de mettre en garde.

Paul Thibaud

Mes réflexions enchaînent directement avec la conclusion de Krzysz­tof Pomian: nation et Europe sont des idées indissociables. La nation est une invention européenne, et la substance de l'Europe ce sont les nations. L'anthropologue anglais Henry Maine disait qu'il y a deux formes politiques originaires, la tribu et l'empire (l'empire visant la souveraineté universelle) et que l'Europe en a inventé une troisième, l'État territorial, la nation, invention décisive, consubstantielle à noire histoire et à notre système de valeurs.


Une pluralité de nations en Europe, cela veut dire une diversité cul­turelle et linguistique instituée dans le cadre d'une même civilisation, alors que, par exemple, les nations solitaires et autosuffisantes ont en propre à la fois un État, une langue et une civilisation, comme la Chine et le Japon, et qu'on voit en Amérique hispanique des nations qui ne sont séparées que politiquement. La nation européenne n'est pas simplement la reconduction de particularités héritées, mais un être collec­tif nouveau, artificiel, limité territorialement, se pensant comme limité territorialement, regroupé autour d'une instance politique. Il ne s'agit pas d'un simple cadre mais d'une vie commune qui a pris de plus en plus une dimension culturelle en même temps que politique. Ainsi, à partir d'une situation où le latin, langue de civilisation (échanges internationaux, droit, théologie, sciences…), coexistait avec des parlers locaux, on est arrivé à des langues nationales utilisées aussi bien pour penser et pour gouverner que dans la littérature et la vie quotidienne. L'histoire de l'Europe est en grande partie celle de la montée des langues «vulgaires» dont les plus importantes, s'appuyant sur un État et ayant accédé les premières à l'écrit, ont marginalisé les autres et remplacé le latin à l'intérieur, le réduisant à n'être qu'une langue de communication internationale, rôle où il a été ensuite supplanté par le français puis l'anglais.


Cela entraîne que les peuples européens (ceux de l'ouest du moins) ont été habitués à être gouvernés dans des langues qu'ils pratiquaient tous quotidiennement, habitués à pouvoir penser les problèmes fondamentaux de la culture, de la philosophie, de la théologie, de la politique dans la langue de leur famille. Si l'on considère que d'autres cultures, comme la culture arabo-musulmane, vivent sur un double registre lin­guistique (une langue du pouvoir et de la grande culture coiffant des parlers « dialectaux » pour les circonstances ordinaires et pour les gens ordinaires), on voit l’originalité du régime linguistique et national de l'Europe, La circulation est possible, dans un tel cadre poli­tique et culturel, entre le haut et le bas de la société, qui no sont pas cli­vés par une limite linguistique, même si les distances sociales sont importantes.


C'est dans ce cadre-là que s'est formée l’idée de peuple, c'est-à-dire celle d'une collectivité politiquement capable. Pouvant participer à la même culture et à la même langue que les grands, le peuple peut aussi participer à l'exercice du pouvoir. C'est là, avec la liberté individuelle dans les relations entre personnes, l'une des deux sources de la démo­cratie moderne.


Mais cette Europe des nations, subdivisée, pense en même temps que l'unité et la paix, la concorde entre ses composants sont possibles. L'idée d'Europe organisée n'est pas nouvelle, elle est même l'autre face de l’idée de nation, d'ensemble politique limité géographiquement bien que participant à une civilisation qui déborde son territoire. C'est au milieu du XVe siècle (en 1464) que Jiri Podiebrad, roi de Bohême, propose un conseil des royaumes d'Europe pour assurer la paix entre eux et leur alliance contre les Turcs : l'idée de croisade se révèle ainsi la première forme de l'idée d'Europe. On voit, un siècle après, Sully, ancien ministre d'Henri IV, formuler à la fin de ses mémoires une pro­position, dont il dit qu'elle était la grande pensée du roi à la fin de sa vie, celle d'une « république chrétienne» européenne avec juridictions pour régler les conflits et défense commune des marches menacées ou envahies (la Hongrie en particulier). Ce texte de Sully inspirera le Projet de paix perpétuelle (1713) de l'abbé de Saint-Pierre ; il aura un écho considérable puisqu'il sera commenté philosophiquement par Leibnitz, Rousseau et, à travers Rousseau, Kant.


La formule de l'Europe comme famille de nations revient très sou­vent sous la plume de Rousseau commentant Sully ou l'abbé de Saint-Pierre. Dès Sully, on trouve l'idée que les frontières entre les nations d'Europe ne peuvent plus être modifiées de force, que la période des annexions est close, que les guerres territoriales n'ont dans cette partie du monde plus de sens. Cette idée sera reprise par Renan pour critiquer l'annexion de l'Alsace-Lorraine par Bismarck, les accords d’Helsinki (1977) lui donneront une force juridique. On voit là le lien intrinsèque entre l'Europe et les nations : ayant un territoire fixé, elles doivent faire avec les autres; les nations d'Europe savent qu'elles ont des voisins, auxquels elles se comparent, avec lesquels elles échangent, qu'elles envient, qu'elles méprisent… mais qui sont là définitivement, dont on ne peut penser qu'ils pourraient être éliminés. L'idée non pas de limi­ter mais d'asservir, voire de détruire les voisins, est propre à l'anti­-Européen que fut Hitler.


L'idée d'une cohabitation réglée des nations est ancienne, voire ori­ginaire, en Europe. C'est le corollaire de l'idée de nation en tant que celle-ci s'oppose à celle d'empire : elle est un être limité, il porte en lui-même un rêve d’illimitation. D'ailleurs les plus grandes guerres euro­péennes ont eu pour origine les velléités impériales qui ont saisi successivement la plupart des grandes nations d'Europe : l'Angleterre quand ses rois voulaient régner à Paris, puis l'Espagne, puis la France de Louis XIV et de Napoléon, puis l'Allemagne.


Malgré cela, beaucoup pensent que l'Europe que l'on construit, l'Union européenne organisée dans l’après-guerre, est la négation de l'Europe des nations. Ceux, par exemple, qui, de manière (pour moi) absurde, nourrissent un rêve d'empire et voient Charles Quint comme un «père de l'Europe». Je pense, au contraire, que l'Europe des nations, l'organisation de cette ramille de nations, est devenue enfin possible parce que les derniers impérialismes européens ont été vaincus et répu­diés : achèvement, conforme à la nature de nations en route vers la démocratie, annoncé par Kant il y a deux siècles. Ainsi, sous-jacente à bien des choix pratiques, il y a des différences de vision historique, cer­tains se révélant avant tout impatients de voir la fin des nations parce qu'ils sont animés de la volonté de nier ou du moins de disqualifier une histoire qu'ils trouvent impure, un produit du mal, prétendant pour eux-mêmes à la position d'hommes nouveaux qui se sont libérés de coûteuses illusions afin d'ouvrir une page lumineuse de l'histoire de ce continent. Pour quelle raison cette idée d'une Europe pénitentielle est-­elle si répandue? Essentiellement à cause de l'échec patent du Traité de Versailles. Je ne veux pas m'appesantir sur ce point mais en dévelop­per deux autres. En premier, je dois constater qu'entre l'Europe et les nations s'est développée une dialectique de plus en plus négative. C'est par répression, par diminution, par enfermement des nations que l'on a cru faire l'Europe. Cette méthode est épuisée et a conduit à une impasse. C'est probablement par l'autre voie, par le passage par les nations, par la transformation interne des nations, par leur dépassement éventuel (parce que rien ne dit que les nations européennes doivent durer tou­jours) que nous pouvons progresser.


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Dernière modification : 27/05/2010