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Alors que pouvons-nous faire ?
C'est avec l'école que la société organisée entre le plus souvent officiellement et durablement en contact avec ces enfants. Quand ces enfants arrivent à l'école, ce qu'il y a de plus urgent, c'est de leur redonner de l'espoir en leur fournissant :
- Un cadre, des repères contre lesquels ils ne manqueront pas de venir se cogner pour en éprouver la résistance. Ce cadre devra justement être assez solide pour résister et cela d'autant plus que l'expérience aura lieu plus tard dans la vie. Il est plus facile de résister à la colère d'un tout petit enfant qu'à celle d'un adolescent qui a peut-être une arme dans sa poche.
- Mais aussi un soutien chaleureux pour les aider à supporter la culpabilité qui naîtra de l'envie de détruire et pour les aider à imaginer des réparations. Quand l'enfant ou l'adolescent va se heurter à quelqu'un en qui il voudrait avoir confiance, il faut non seulement que l'adulte lui résiste mais encore qu'il ne le rejette pas. Il faut que l'enfant en carence puisse sentir que le lien, qui existe entre lui et cet adulte, peut résister à sa violence et qu'on ne l'abandonnera pas...
Cela pourrait se résumer d'une autre façon : l'enfant pour grandir a besoin d'un père strict et ferme et d'une mère chaleureuse, les deux rôles pouvant être joués par des personnes différentes.
Ce qui suppose en amont que les adultes, dans l'école, acceptent de se sentir concernés par la souffrance de ces enfants insupportables et acceptent de participer à la résolution du problème. Ce qui suppose donc aussi qu'ils acceptent de voir ce problème, de le prendre en compte, sans repli frileux sur une mission limitée à l'instruction...
Or que fait le plus souvent l'école aujourd'hui ? Elle fonctionne souvent à contresens.
Elle ne veut pas se sentir responsable de la situation. « On ne peut pas tout mettre sur le dos de l'école », sans doute. Ce n'est pas parce que l'école n'est pas responsable de l'état dans lequel certains élèves lui arrivent qu'elle ne peut rien faire pour améliorer la situation. Elle peut se sentir responsable de l'avenir, même si elle n'est pas coupable du passé
Elle cache parfois derrière une sentimentalité excessive son indifférence de fait aux enfants qui se détruisent sous ses yeux. C'est une démarche très fréquente dans le cadre scolaire. L'adulte dit qu'il comprend l'enfant qui, étant donné ce qu'il a vécu, a toutes sortes de bonnes raisons d'agir comme il agit. Une fois établi ce constat, nombreux sont ceux qui croient qu'il ne faut qu'être gentil avec ces enfants, ne pas les brimer davantage, ne pas réprimer leur comportement antisocial... ce qui a évidemment pour effet de le renforcer. Et l'on voit continuer à se détruire des adolescents sous les yeux compassés de ceux qui ne veulent surtout pas intervenir et qui ne voudraient surtout pas être coupables de répression.
Elle élargit le cadre et brouille les repères pour atténuer les conflits. Dans l'école, nombreux sont ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas assumer les conflits. Ce n'est sûrement pas étranger au fait que tous les repères sont brouillés. Avec beaucoup de souffrance tout de même de la part des acteurs sur le terrain, l'école s'adapte au comportement antisocial des enfants et des adolescents : elle supporte, elle encourage même dans certains cas le non-travail des enfants. Faut-il prendre cela comme une expression de la démocratie, une volonté de responsabiliser les parents ou comme un signe évident d'abandon ? À ne pas vouloir assumer un conflit dans l'instant en marquant plus précisément les limites, l'école fabrique durablement l'exclusion de toute une génération dans certains quartiers.
Elle finit quand même par rejeter quand le comportement de tel ou tel enfant devient tellement intolérable dans sa quête des limites qu'on ne veut pas lui donner. L'idée de vengeance s'impose alors à tous et ne peut plus être combattue par les bons sentiments.
À force d'être bafoués et humiliés par le jeu de l'institution et par des enfants perdus, les adultes dans l'école fomentent des idées de vengeance et de temps en temps, à l'occasion d'un conseil de discipline, celle-ci s'exprime par l'exclusion d'un élève devenu trop intolérable. Il aurait passé les limites.
Que ce soit en raison de l'exclusion collective larvée générée par le fait que des classes entières ne travaillent plus à l'école ou de l'exclusion apparemment plus violente prononcée dans un conseil de discipline contre un élève, la situation est intolérable pour les jeunes qui ont été ainsi abandonnés par la société des adultes dans l'école après avoir été négligés par leur famille.
Ces enfants, abandonnés de fait par leurs parents, abandonnés aussi par l'école, ne vont pas avoir d'autre solution que d'aller demander à la société tout entière, en la provoquant, de leur fixer les limites sans lesquelles ils se sentent devenir fous.
Ils ne peuvent que crier à la face du monde leur immense sentiment d'injustice d'avoir été privés de ce qui leur revenait et dont ils ont été volés. Ce n'est pas pour rien que ces enfants sont le plus souvent voleurs.
Leur volonté de destruction n'aura pas de limite et Winnicot nous rappelle qu'ils nous forceront à leur fournir le cadre le plus strict qui soit sous la forme des quatre murs d'une cellule.
Qui pourra crier victoire devant un tel enchaînement ? À la place où je suis, responsable d'un établissement scolaire dans un quartier qui vit mal, je pense que nous avons une responsabilité éducative collective de première importance. Justement parce que la famille est essentielle - c'est le thème de notre colloque - on ne peut pas laisser sans secours les enfants qui en ont été privés et dont le nombre s'accroît de façon inquiétante aujourd'hui...
Quand les familles, pour toutes sortes de raisons qu'il nous faut par ailleurs combattre, n'ont pas pu assumer leur responsabilité éducative, c'est une responsabilité pour le corps social tout entier de fournir l'éducation. Sinon, c'est la société tout entière qui sera mise à mal, et qui l'est déjà...
De même que dans une famille trop défaillante les enfants font payer à leurs parents l'absence d'éducation, de même toute une jeunesse abandonnée fera payer au corps social tout entier l'abandon dans lequel on l'a laissée. À lui refuser l'accès à l'humanité par l'éducation, nous nous heurtons chez elle à une force terrible qui ne connaît pas la valeur de l'humanité. Nous alimentons une puissance de haine dans notre jeunesse et nous faisons monter les désirs de vengeance à son encontre.
Il y a une autre voie que celle de la sentimentalité paralysante ou celle de la répression. Les débats qui traversent les discours politiques ces derniers mois au sujet des quartiers en difficulté et des mineurs délinquants ne peuvent pas nous inciter à l'optimisme : les querelles politiques et les oppositions droite-gauche semblent bien dérisoires par rapport à ce qui se joue. Tel responsable prône la répression ; immédiatement un autre crie à la provocation et revendique la compréhension, en forme de laisser-faire !
Si nous ne voulons pas arrêter les jeunes dans leur escalade, ils se détruiront en nous détruisant en même temps. Si nous prétendons seulement les « casser » et régler ainsi les problèmes, nous nous préparons des affrontements violents... mais si nous nous contentons d'être tolérants à leurs transgressions, ils pourront en déduire que nous nous en moquons, comme nous nous moquons d'eux et ils devront nécessairement transgresser davantage.
Il ne faut pas oublier non plus que, dans les quartiers difficiles, des milliers de citoyens ordinaires sont excédés par ces transgressions et qu'elles font naître des sentiments de vengeance individuelle si la société ne les prend pas en charge institutionnellement. Les mineurs délinquants ont intérêt à rencontrer la justice. Elle sera moins terrible pour eux que le geste isolé d'un voisin excédé qui sort sa carabine ou que l'arrivée au pouvoir, porté par des citoyens réduits à l'impuissance et à l'exaspération, d'un groupe politique qui érigerait la vengeance et la liquidation comme mode de règlement collectif des problèmes.
Les lendemains ne peuvent être que terribles si nous ne voulons pas assumer, collectivement, la responsabilité éducative sur la génération qui nous suit.
Nous devons être capables, collectivement, dans le cadre de l'école pour les plus jeunes, dans le cadre de la société pour les plus âgés, de voir, d'entendre le désespoir d'un grand nombre de jeunes enfants- et adolescents, de les arrêter fermement dans leur escalade tout en leur tendant la main pour construire un avenir où chacun trouvera sa place et où l'espoir est possible.