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L'immigration à la lumière de la pensée sociale de l'Eglise [1/4]

Par Jean-Pierre Rosa


Notes de la conférence donnée au cours de l'après-midi jeunes adultes "Migrations, jusqu'où les hommes peuvent-ils bouger ?" (29 mai 2010)



JEAN-PIERRE ROSA
, délégué général des Semaines Sociales de France


1 – La doctrine sociale de l'Église


- Avant de parler de l’immigration à la lumière de la pensée sociale de l'Église, il faut peut-être dire deux mots de la pensée ou de la doctrine sociale de l'Église elle-même. De quoi s'agit-il ? De façon très schématique, on peut dire que la « doctrine sociale de l'Église » c'est la façon dont les préceptes évangéliques se traduisent dans la vie sociale. Il est cependant possible d'arriver aux mêmes conclusions avec les lumières de la simple raison. Ce que l'on appelle la « loi naturelle » (à ne pas confondre avec les lois de la Nature. La loi naturelle, dans le langage théologique dit la loi des choses dans leur essence, telles qu'elles sont créées et voulues par Dieu).

- La pensée sociale de l'Église est récente. On la fait remonter de façon symbolique à l'encyclique Rerum Novarum (Des choses nouvelles) de Léon 13, texte fondateur (1891) né dans un contexte particulier, celui de la misère ouvrière liée à la révolution industrielle.  C'est en effet la première fois qu'un texte du pape prend vigoureusement parti non pas sur une question de morale ou de comportement individuel mais sur une question « politique » ou « sociale » d'ailleurs très controversée à l'époque. Ensuite, il y a eu beaucoup de textes du Magistère et d'initiatives de laïcs qui ont construit la pensée ou doctrine sociale de l'Église (on emploie des mots différents selon que l'on met l'accent sur la dynamique (le discours) ou sur les normes (la doctrine).

- La doctrine sociale n'existe pas seulement chez les catholiques, elle est aussi présente, mais différemment dans les autres confessions.

- Bien sûr, le recours aux textes bibliques irrigue la pensée sociale. Ces textes permettent de  se situer dans une anthropologie (c-à-d une vision de l'homme) et non pas seulement dans une « morale ». Dans la mesure où cette vision de l'homme est très largement partagée, ils permettent aussi de concilier le recours à la foi et le souci de s'adresser à la raison commune.

2 – Immigration, enracinement biblique


- Ancien Testament
Nomades et sédentaires. Abraham, nomade, offre et reçoit l'hospitalité (épisodes de Mambré, de Melchisédech, d’Abimélek.) Yahvé dit à Abraham : "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai" Gn 12, 1  ; « Yahvé lui apparut au chêne de Mambré, (...) « Monseigneur, je t’en prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, veuille ne pas passer près de ton serviteur sans t’arrêter. » Qu’on apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds et vous vous étendrez sous l’arbre. Que j’aille chercher un morceau de pain…. » Gn 18, 1-5  ; « Abimélèk prit du gros et du petit bétail, des serviteurs et des servantes et les donna à Abraham… Abimélèk dit aussi : « Vois mon pays qui est ouvert devant toi, établis-toi où bon te semble… » Gn 20, 14-15

  • L'hospitalité apparaît comme une valeur qui dépasse les frontières ethniques ou claniques. L'Égypte et l’exil. Etranger au pays d'Egypte : accueilli (l'histoire de Joseph) ou asservi (l'Exode et Pharaon) « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Egypte » Lv 19, 34. Voir aussi Ex 22,21; 23,9; 25,35; Dt 1,16; 10,19 ; 23,7 ; 23,16 ; 27,19 ;  Ps 146,9 ; Jr 22,3 ; Ez 22,7 ; Za 7,10.
  • Le Dieu « nomade » l’épisode de Yahvé qui refuse d’habiter le Temple que veut lui construire David. La Tente restera le lieu où Dieu réside (Cf. le tabernacle). « Est-ce toi qui me construiras une maison pour ma résidence ? Je n’ai jamais habité de maison depuis le jour où j’ai fait monter d’Egypte les Israélites mais j’étais en camp volant sous une tente et un abri… C’est moi qui t’ai pris au pâturage, c’est moi qui maintiendrai ta maison. C’est ton fils qui construira une maison pour mon Nom et j’affirmerai sa royauté » 2 S 7, 5…
  • Ainsi se constitue dans tout l’Ancien Testament une règle morale de l’accueil qui prend racine non seulement dans l’histoire du peuple d’Israël mais aussi dans l’être même de Dieu.

- Nouveau Testament

  • Jésus est la figure par excellence du « migrant ». C'est une symbolique très forte qui se déploie à deux niveaux.
    • Trame narrative :
·    Tout au long des évangiles, Jésus assume la figure de l'étranger, accueilli ou rejeté.
·    La Fuite en Égypte : Jésus est un réfugié politique.
·    Nazareth. Nul n'est prophète en son pays. Jésus est un étranger parmi les siens.
·    Galilée/Jérusalem. Jésus vient d'un pays « multiculturel » (la Galilée des nations, des « goys ») pour aller vers « son » pays, Jérusalem, la ville du Temple ou Dieu habite. Mais il y est mis à mort comme un étranger, hors des murs de la Ville, crucifié et non pas lapidé.

    • Trame anhistorique
·    La kénose (Philippiens, Prologue de Jean). Jésus s'est fait étranger à lui-même. "Lui, qui était de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il se vida de lui-même, prenant la condition d'esclave et devenant semblable aux hommes, il s'humilia plus encore; obéissant jusqu'à la mort et à la mort sur une croix (...)" Ph 2, 6-8

  • L’enseignement de Jésus vient souligner l'importance de l'accueil de l'étranger.
    • En paroles : (Mt 25, etc). En accueillant l'étranger, c'est le Christ que l'on accueille. Le Christ « venu chez les siens » etc.
    • En paraboles : Le bon Samaritain. Le prochain c'est l'étranger installé que l'on n'aime pas.
    • En actes : le passage avec la samaritaine (Jn 4, 1-42). La syrophénicienne (Mc 7, 24-29) ou cananéenne chez Mt, le centurion romain  Mt 8, 5,11 etc.
  • Les Actes et Paul
    • Au niveau historique, les apôtres et Paul vont se trouver contraints de se tourner vers les étrangers d'alors, les Grecs.
    • Théologiquement, la pensée de l'universalité se développe ("Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus." Ga 3, 28, Col 3,11) au détriment de toute particularité « héritée ».
    • Spirituellement, Paul et les apôtres assument, à la suite du Christ, la figure de l'itinérant, du pèlerin qui « court vers le but » (comme Paul) mais se trouve conduit « là où il ne voudrait pas » (comme Pierre)
  • L'enracinement biblique est donc extrêmement fort. On pourrait presque dire, en forçant à peine, que le thème de l'étranger constitue à lui seul une clé de lecture et de compréhension de toute la Bible.

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Dernière modification : 01/06/2010