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L'immigration à la lumière de la pensée sociale de l'Eglise [4/4]


- Migrations et développement

    • Il faut dire tout de suite que le développement n’est pas – comme on l’entend dire parfois un peu vite, y compris dans des milieux chrétiens -  la « solution » au « problème » que constituerait la pression migratoire.
    • Et cela pour deux raisons, l’une technique, l’autre morale.
- Techniquement, et contrairement à une idée reçue, le développement commence, dans un premier temps, par augmenter l’immigration au lieu de la diminuer. Surtout si l’on prend en considération l’immigration en provenance de pays lointains. Ceux qui parviennent jusqu’aux portes des pays riches, disposent dans leur immense majorité de quelques ressources, de relations, d’un minimum de formation. Si nous avons l’impression que ce sont les plus pauvres qui migrent, c’est parce que, une fois arrivés, les migrants acceptent effectivement de vivre dans des conditions qui nous paraissent misérables. Ce n’est que dans un second temps, lorsque le vrai facteur de migration, le différentiel de développement diminue que l’immigration ralentit et se transforme éventuellement en mobilité (C’est le cas avec l’Italie, le Portugal, l’Espagne).

- Par ailleurs on ne peut imaginer invoquer un bien : le développement, pour éliminer ce que l'on considère comme une gêne : les migrants dans nos pays. Il y a là un argument utilitariste qui doit être rejeté avec force. Le développement doit être recherché pour lui-même pour le bien de ceux à qui il est destiné. Par ailleurs la richesse culturelle des populations migrantes doit être non seulement acceptée mais aussi accueillie et valorisée.


- L’intégration

    • Une fois que les personnes sont installées durablement sur le sol d’un pays, la question se pose de savoir comment se comporter avec elles. Le pensée sociale invite les chrétiens à rejeter les deux positions extrêmes: 
    • l’«assimilationnisme » («ils n’ont qu’à devenir comme nous ») et le « communautarisme » (« ils n’ont qu’à rester entre eux »). Leur culture d’origine ne peut en effet être dissociée de leur individualité, elle fait partie de leur personne dont la dignité doit être respectée.
    • C’est donc le terme d’« intégration »  qui traduit au mieux  cette attitude de réciprocité où les deux côtés acceptent d’être modifiés l’un par l’autre : la société d’accueil ne doit donc pas seulement respecter toutes les « différences » compatibles avec l’Etat de droit, les droits de l’Homme, la démocratie, elle doit aussi considérer ces différences comme des richesses  plutôt que comme des problèmes. De leur côté les populations immigrées et qui souhaitent demeurer dans le pays d’accueil, doivent respecter les lois du pays, acquérir sa langue, tenir compte des coutumes sociales. En effet le pays d’accueil ne saurait être conçu de façon purement utilitariste par les personnes immigrées. Ce n’est pas un espace neutre mais un espace habité. « Ce qui est demandé à l’accueilli, c’est une certaine réciprocité, non de prestations, mais de disposition… Il a l’obligation éthique de ne pas considérer la société qui l’accueille comme un pur espace d’intérêts économiques à utiliser au maximum, mais aussi comme un espace social, politique, culturel, auquel il se dispose à participer » .
    • L’intégration est forcément un processus lent et évolutif. Souvent il ne se réalise qu’à la deuxième génération. C’est pourquoi l’idée d’un « contrat d’intégration » - que les migrants doivent remplir avant même de quitter leur pays pour obtenir le droit de venir est un non seulement un abus de langage mais aussi une marque d’irrespect envers les personnes concrètes qui ont besoin d’un temps plus ou moins long dans le pays d’accueil pour satisfaire à ces conditions.


- Toutes les différences sont-elle acceptables ?

    • Evidemment non : la polygamie par exemple ne peut être considérée comme acceptable. Mais pour d’autres situations, les positions peuvent être moins tranchées : à propos du voile islamique les Eglises ont fait entendre une voix discordante dans le consensus qui s’est établi en faveur de l’interdiction. 
    • C’est le moment de se demander quels sont les obstacles à une bonne intégration ? Les Eglises soulignent que ces obstacles peuvent se résumer à trois facteurs, d’inégale importance : Le facteur social, les discriminations, les particularités culturelles. 
- les conditions sociales (habitat, travail, scolarisation, santé) dans lesquelles vivent les migrants, puis leurs descendants, sont de toute première importance.

- Mais les attitudes de discrimination en fonction de la couleur de la peau ou du nom trahissant l’origine viennent renforcer le premier facteur au point d’interdire à certaines catégories de quitter leur situation.

- Enfin les différences culturelles jouent, bien évidemment, mais elles ne deviennent vraiment problématiques que lorsqu’elles s’ajoutent aux deux premiers facteurs. D’où une tendance forte, peut-être aujourd’hui excessive de la part de certains, de tout voir à travers le prisme du social.

- C’est ce que résume assez bien cette déclaration d’un pasteur baptiste :«Ne sombrons pas dans l’angélisme en disant que l’arrivée de personnes de cultures différentes sur notre territoires ne pose pas de problèmes, mais ne faisons pas non plus de ces personnes les boucs émissaires de tous nos maux sociaux », déclare le 14 décembre 2005 Luc Olekhnovitch, président de la commission d’éthique de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes et de l’Union des Eglises Evangéliques Libres.



- La question des sans-papiers

    • C’est un des points sur lesquels les chrétiens se sont opposés le plus vivement aux récentes politiques publiques. En effet, dans la logique de la pense sociale, si le droit d’émigrer comporte un devoir symétrique d’accueillir alors la première exigence chrétienne n’est pas de prendre en considération la situation (légale ou non) de la personne mais de l’aider à obtenir la régularisation de sa situation. De nombreux mouvements et associations tels le Secours catholique ou la Cimade s’y emploient d’ailleurs concrètement depuis longtemps.
    • Les porte-parole des Églises estiment que cette régularisation devrait être plus souvent accordée et expriment leur désaccord lorsque ces possibilités de régularisation, déjà peu nombreuses, sont davantage restreintes. Les responsables des trois Églises chrétiennes de France écrivent dans ce sens au premier ministre en 2006 : « Peut-on uniquement leur proposer de repartir dans leur pays d’origine, de gré ou de force ? Cela nous paraît tout à la fois irréaliste d’un point de vue pratique et problématique sur le plan humain. Nous regrettons donc que le projet de loi ne contienne que des mesures qui auront pour effet de restreindre encore les possibilités de régularisation de ces étrangers ».
    • Quoi qu’il en soit, les personnes «en situation irrégulière» doivent être respectées dans leur dignité et se voir reconnaître les droits fondamentaux attachés à leur personne. Le message de Jean Paul II en 1996 est particulièrement clair et audacieux sur ce point : « L'Eglise est le lieu où les immigrés  en situation illégale eux aussi sont reconnus et accueillis comme des frères. Les différents diocèses ont le devoir de se mobiliser pour que ces personnes, contraintes à vivre en dehors de la protection de la société civile, trouvent un sentiment de fraternité dans la communauté chrétienne…. «Qu'as-tu fait de ton frère? » (cf. Gn 4, 9). La réponse  ne doit pas être donnée dans les limites imposées par la loi, mais dans l'optique de la solidarité ».
    • Cette dernière phrase sous-entend très clairement que le chrétien peut, dans certains cas, sortir des « limites imposées par la loi » afin de faire prévaloir les exigences de la solidarité ; ainsi est envisagée comme légitime, voire moralement obligatoire, une action de « désobéissance civile ». Si le respect de la loi constitue pour le chrétien une exigence morale, ce respect ne saurait être absolutisé, notamment quand des dispositions du droit positif s’opposent à une exigence éthique forte. En juin 2004, un document de l’épiscopat français a explicitement appliqué au cas de l’aide à apporter aux « sans papiers » l’article 2242 du catéchisme de l’Eglise catholique qui résume l’enseignement sur le devoir d’ « obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes »


- Pourquoi et comment reconduire ?

    • Les Eglises reconnaissent aux pouvoirs publics le droit de contrôler les frontières, elles ne s’opposent donc pas a priori à ce que des étrangers soient reconduits à la frontière.
    • Elles demandent deux choses :
- Qu’il soit d’abord bien établi que ces personnes ne remplissent aucun des critères qui justifieraient une régularisation (création de liens familiaux, durée de séjour supérieure à quelques années, situation de guerre dans le pays d’origine, etc.). L’idée même d’un « quota » de reconduites est choquante à ce point de vue et ne peut que heurter la conscience chrétienne.

- Que les conditions dans lesquelles ces personnes sont détenues, puis « reconduites » soient dignes et décentes . La durée de détention est un point d’achoppement fort avec l’Union Européenne. Sa décision d’admettre qu’un étranger en situation irrégulière puisse être détenu jusqu’à 18 mois a fait l’objet de fermes protestations des Eglises d’Europe .


6 – Un discours qui passe mal, pourquoi ?


Pourquoi ce discours, pourtant si constant, vigoureux et œcuménique, est-il si mal reçu, même dans la communauté chrétienne ?


A cela on peut déceler quatre raisons.

- La première est assez prosaïque et s’appuie sur de simples considérations de sociologie religieuse. Sans remettre en cause leur bonne foi, il faut bien reconnaître que la majorité des catholiques dits sociologiques est située, de par son origine sociale, plutôt à droite de l'échiquier politique, et est parfois proche de familles de pensée à tendance nationaliste voire xénophobe. Ce n'est pas un jugement de valeur mais un simple constat. La parole de la hiérarchie et la militance des chrétiens engagés aux côtés des immigrés ne pèsent pas suffisamment face aux lourdeurs sociales.

- La seconde, paradoxalement, tient au fait que l’enseignement de l’Eglise en la matière a toujours été constant. La question de l’immigration ne faisait pas débat dans la pensée de l’Eglise. L’immigration elle-même n’apparaissait pas comme un phénomène nouveau. D’où cette absence d’un texte magistériel fort. C’est assez récemment, en constatant que la question devenait de plus en plus cruciale et que les chrétiens eux-mêmes n’étaient pas au clair sur la pratique concrète que les conférences épiscopales et le Saint-Siège ont redonné une place plus importante à cet enseignement.

- La troisième raison est « expérimentale ». C'est celle que mettait en avant Paul Ricœur aux SSF en 1997 : Il faut avoir l'expérience de l'exil pour comprendre. Il y a trop longtemps que nous sommes installés et que nous n'avons pas été « étrangers au pays d'Égypte ».


- La quatrième raison, que développe aussi Ricœur dans ce texte, est anthropologique. L’attitude d’accueil universel et quasiment inconditionnel de l’étranger va à l’encontre d'une réaction assez normale d'appartenance qui consiste à dresser une certaine clôture sur son groupe, sa nation, sa religion. Il y a, dans l'enseignement biblique et chrétien, une originalité très forte sur ce point par rapport aux autres types d'appartenance, y compris religieux. De plus lorsque une menace – ou le sentiment d’une menace – se fait jour vis-à-vis du groupe d’appartenance, la réaction « normale » n’est pas l’ouverture mais bien plutôt la fermeture, voire la désignation d’un ennemi commun (réel) ou supposé (ce que l’on appelle un bouc émissaire).  Il faut avoir construit une identité chrétienne forte pour échapper à cette logique.  Un christianisme « hérité », « sociologique », ou « de tradition », a beaucoup de mal avec ce déplacement évangélique. 



Conclusion en trois points :
Importance de lire les textes, de se cultiver dans ce domaine comme on le fait dans d'autres.
Importance de se déplacer, de connaître d'autres cultures,
Importance d'aller à la rencontre des migrants eux-mêmes.


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Dernière modification : 01/06/2010