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Une révolution morale s’impose

La lettre 59:

Les marchés : harmonie ou confusion ?




Depuis la crise financière, les marchés sont devenus le bouc émissaire de tous nos malheurs. A qui la faute des aléas en Bourse, de la chute de l’euro, de l’inflation et de la déflation, des soubresauts des cours du pétrole et des prix de l’immobilier? Les marchés. Quel est donc ce mal qui nous ronge, que nous avons tant de mal à identifier et qui serait pourtant le cœur de notre système économique depuis que le communisme lui-même lui a rendu les armes en se proclamant (en Chine) «économie socialiste de marché»?

Le marché existe depuis que les hommes ont compris que chacun ne pouvait pas satisfaire seul à tous ses besoins, qu’il devait échanger ce qu’il détient contre ce qu’un autre homme produit ou possède. Depuis plus de six mille ans, le marché s’est enrichi avec l’usage des monnaies, cette invention géniale qui permet de comparer les valeurs de biens différents en les mesurant avec un étalon monétaire. Étalon qui s’est révélé en même temps un excellent moyen de paiement et un instrument pour épargner. A partir de là, la monnaie n’a plus été seulement un outil pour comparer deux biens différents, pour les échanger mais aussi pour relier le présent à l’avenir. Ainsi est né le crédit et, grâce à lui, la croissance économique. L’économie de subsistance dans laquelle l’humanité s’était installée, s’est transformée peu à peu, depuis quatre siècles seulement, en économie de développement. Sans elle, l’humanité ne serait pas passée d’un milliard d’habitants à 7 milliards en deux siècles !

Des théoriciens, au premier rang desquels Adam Smith, moraliste écossais du XVIIIe siècle, ont alors fait du marché le cœur d’un système économique que le monde entier s’est approprié, simplement parce qu’il permet de produire plus de richesses que d’autres. Nous voilà donc bien embarrassés quand ce même système dérape et nous paraît produire plus de confusion que d’harmonie. Que faire?

Maîtriser l’appétit de richesses


En favorisant le développement, le marché a aiguisé l’appétit de richesses qui sommeille chez tous les hommes. Adam Smith explique que c’est par la confrontation des égoïsmes individuels que l’on se rapproche le plus de l’intérêt général. Ce «théorème» nous choque avant de relire Saint Augustin lequel nous explique que l’homme doit «ruser» avec ses passions s’il veut les maîtriser sans les abolir, car il en a besoin pour «créer». La passion du sexe pour créer des enfants, sans lesquels l’humanité disparaîtrait. La passion du pouvoir pour imaginer des États qui mettront un minimum de sécurité dans les sociétés. La passion de l’argent pour l’orienter vers le développement.Que faire de ces belles théories quand les marchés s’affolent, détruisent des équilibres fragiles, engendrant de la misère et du chômage? D’abord nous rappeler que les phénomènes humains comportent nécessairement une part d’aléas, qu’il faut savoir prévenir ou corriger. Le marché ne produit pas automatiquement les équilibres annoncés. Nous venons d’en avoir la démonstration sur les marchés des valeurs mobilières et sur les marchés de l’immobilier. Dans les deux cas l’envolée des cours ne produit pas automatiquement les corrections nécessaires dans des délais convenables. Quand les cours de ce type de biens s’envolent, leurs détenteurs se croient plus riches et contribuent à perpétuer les hausses, provoquant ainsi des «bulles» qui finissent par exploser. C’est exactement ce qui s’est produit sur le marché immobilier. Les marchés des monnaies ne s’autorégulent pas non plus spontanément: on a vu le dollar s’envoler puis s’effondrer, de même pour l’euro dont le cours (en dollars) a varié sur douze ans de 0,90 à 1,5. Autrement dit, même l’économie de marché a besoin de régulation. Or quand le marché devient mondial les autorités nationales ne sont plus toujours en état d’intervenir efficacement. Il faut inventer des régulations concertées ou créer des autorités supranationales. C’est ce qui se cherche présentement, sans que l’on soit sûr d’aboutir.

Plus fondamentalement, l’économie de marché ne produit pas les valeurs morales et sociales sans lesquelles aucun phénomène humain ne peut durablement s’équilibrer. Adam Smith l’avait déjà dit. Pour lui, l’économie de marché ne pouvait durablement exister que si la société dans laquelle elle fonctionnait cultivait des valeurs très précises. En particulier, ce qu’il appelait «la sympathie», c’est-à-dire le respect de l’autre, et «la maîtrise de soi», c’est-à-dire une certaine sobriété. Or notre société a laissé s’exacerber l’individualisme et l’appétit de consommation. L’économie de marché n’est pas innocente dans ces déviations. La question qui se pose à nous est de savoir si, au-delà des innovations structurelles nécessaires, nous saurons reconnaître aux vigies spirituelles qui existent encore dans nos sociétés, une autorité suffisante pour nous convaincre de faire évoluer nos comportements. A quelqu’un qui lui demandait ce qu’il fallait faire pour «changer le monde», Mère Térésa répondait: «Nous changer, toi et moi».


Jean Boissonnat

Président d'honneur
des  Semaines sociales de France

 
Dernière modification : 08/03/2013