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La rue, un espace de transmission

Par Jean-Marie Petitclerc, prêtre salésien, éducateur spécialisé

 

Pour bon nombre d'enfants des villes et des campagnes, la rue est un espace interstitiel, l'éducation s'effectuant principalement dans d'autres lieux : la famille, l'école et le tiers associatif. Pour eux, la rue est essentiellement un lieu de circulation.

Mais pour beaucoup d'enfants et d'adolescents que nous côtoyons dans les quartiers sensibles, la rue est bien plus que cela. Certes, ils ont un lit chez eux, mais les difficiles conditions matérielles (étroitesse du logement, absence d'équipements...) et l'ambiance familiale, souvent conflictuelle, sont parfois difficiles à supporter. Et leur scolarité est souvent marquée par l'échec et l'absentéisme.

Ils préfèrent la liberté de la rue. Ils passent régulièrement dans l'appartement familial, tentent de sauvegarder une relation affectueuse surtout avec leur mère, et utilisent ces séjours pour se restaurer, se laver, se changer. Ils ne sont donc pas stricto sensu des enfants de la rue. Mais on constate cependant que, peu à peu, c'est la rue qui devient leur "chez eux", l'appartement familial n'étant plus qu'un lieu de passage. Leur référentiel de valeurs, leurs modèles, leur vocabulaire, leurs modes de vie, c'est dans la rue qu'ils se les forgent. Ils y passent le plus clair de leur temps. Ce n'est plus seulement alors un espace interstitiel, mais un véritable espace référentiel, lieu de construction de l'identité culturelle. Cela devient un vrai lieu de transmission.

Un langage spécifique

Connaissant le poids du langage dans la structuration de la personnalité, commençons par observer les modes de langages utilisés dans la rue.

Ce langage est très spécifique. L'utilisation massive, non seulement du verlan, mais aussi de néologismes fabriqués à partir de racines culturelles différentes, le rend de plus en plus hermétique au non-initié. Les adultes se trouvent ainsi de plus en plus exclus de ce type de communication, le langage étant celui d'un "entre-jeunes". Et alors qu'il y a une dizaine d'années, les jeunes savaient jouer d'un double langage, le leur utilisé entre eux, et le français légitime dans les institutions tenues par les adultes, ils ont aujourd'hui tendance à n'utiliser partout que le premier.

Quand on écoute attentivement ce mode de langage, on s'aperçoit qu'il appartient essentiellement au registre du constatif ou du performatif, mais très peu à celui de l'émotif. L'enfant n'apprend pas à exprimer par des mots ce qu'il ressent, ses peines, ses colères et ses joies. Autre caractéristique de ce langage de la rue, les insultes verbales sont totalement banalisées.

Alors, ne disposant pas de mots pour traduire ses émotions, et tous les "gros mots" devenus banaux, il ne lui reste que la violence pour exprimer son mal-être. Dans la rue, la seule manière pour un jeune de cité d'exprimer qu'il ne va pas bien, c'est le recours à la violence. Car, s'il se mettait à pleurer, son image serait atteinte.

Banalisation de la violence

La violence devient ainsi le mode d'expression privilégié. Elle est utilisée, non seulement à l'égard des adultes et des institutions, mais de plus en plus dans l'entre-jeunes. La plupart des victimes de la violence des enfants et adolescents sont eux-mêmes enfants et adolescents, comme le prouve l'actualité terrifiante de récents faits divers.

Une telle violence est souvent utilisée non seulement comme mode d'expression (type de langage), mais aussi comme mode d'action (code de conduite), et une hiérarchie interne s'effectue chez les jeunes de cité par rapport à leurs performances dans son usage.

On assiste à une véritable appropriation du territoire par les groupes de jeunes. Ils l'investissent au point de le défendre contre toutes les intrusions (ceci explique en partie la violence à l'égard des sociétés de transport). On assiste ainsi à l'émergence de ce que des sociologues qualifient de " patriotisme de cité ", la rue étant lieu de transmission d'un code de l'honneur. On peut ainsi voir, suite à un incident futile entre deux jeunes de deux quartiers différents, des bandes s'affronter gravement, au seul motif de défendre l'honneur de la cité.

La rue, un lieu de créativité

On le voit, un tel référentiel de valeurs est loin du référentiel de citoyenneté enseigné dans l'école républicaine. Les valeurs transmises dans la rue sont à mille lieux de la culture scolaire, ce qui explique l'importance du phénomène de décrochage. mais il ne faut pas avoir une image totalement négative de la culture de la rue, car celle-ci constitue aussi un formidable lieu de créativité.

D'ailleurs, tout ce qui aujourd'hui caractérise la culture «jeunes», que ce soit dans le domaine de la chanson (le rap), la danse (le hip-hop), la mode (le port du jean au-dessous des hanches) n'est-il pas né dans la rue ?

Et si l'important, pour l'avenir de notre société, consistait à créer des passerelles entre la rue et les différentes institutions ? Il est urgent de développer la médiation interculturelle.

 
Dernière modification : 21/07/2010