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De nouveaux enjeux intellectuels et politiques

Article paru dans La Lettre des Semaines sociales de France, janvier 2005


Interview de Denis Pelletier, historien, directeur de l'observatoire des religions à Lyon III.

Denis Pelletier a fait sa thèse sur "Economie et Humanisme". Il s'intéresse particulièrement à la figure de l'intellectuel catholique au XX° siècle.



Peut-on dire que Lyon soit un haut lieu du catholicisme social ?

Oui. Plusieurs institutions du catholicisme social sont nées à Lyon. On pense d’abord, bien sûr, à la «Chronique sociale» qui, depuis le début du XXe siècle, en a été un foyer, essentiellement animé par des laïcs. Mais il faut souligner aussi l’influence que la communauté des jésuites de Fourvière a eu sur l’élaboration de la pensée sociale du catholicisme français avec des personnalités comme le P. de Lubac ou le P. Chaillet. Avec «Economie et Humanisme», la mouvance dominicaine n’a pas été en reste. Plus récemment, l’association «Habitat et Humanisme », créée par le P. Devert, dont le but premier est de loger les mal-logés, a développé une réflexion novatrice sur la ville et l’urbanisme. Enfin, il ne faut pas négliger le rôle du dialogue, parfois difficile, qui s’est noué entre industriels lyonnais et mouvement catholiques sociaux.

Alors que l’Eglise catholique a vu son influence diminuer spectaculairement avec la baisse de la pratique religieuse, du nombre des prêtres et des vocations religieuses, etc., le catholicisme social a-t-il encore un avenir ?

Les fondements anthropologiques de nos modèles politiques sont en train de se modifier. Pour comprendre cette évolution, il faut passer par l’analyse scientifique de ces fondements. Or, une institution comme les Semaines Sociales de France peut jouer un rôle utile dans ce domaine, car il est dans sa tradition d’aborder les questions politiques, les problèmes de la Cité, à travers les sciences humaines et sociales.

Notre système politique reposait jusqu’à présent sur une démocratie d’individus. Or, les progrès techniques, notamment en matière de génétique, modifient la vision que nous avons de la personne. C’est tout l’enjeu des débats sur la bioéthique auxquels les Semaines Sociales ont consacré leur session en 2001.

D’autre part, à l’heure de la globalisation de l’économie, les catégories dans lesquelles nous pensons le monde sont en train de se modifier, ce qui exige un effort intellectuel, scientifique, qui puisse déboucher dans un deuxième temps sur une réflexion politique. Cette méthode fait partie du patrimoine culturel du catholicisme social. Les Semaines Sociales, en particulier, sont bien outillées pour aborder les problèmes posés par la mondialisation car elles possèdent une tradition de réflexion sur les questions sociales à l’échelle du monde. Cela ne veut pas dire que ce défi soit facile à relever.

Pensez-vous que l’anthropologie chrétienne puisse être un guide, une référence utile pour la pensée sociale après l’effondrement des grandes idéologies séculières des XIXe et XXe siècles ?

Comme historien, je ne puis donner de réponse normative à cette question. Mais je vois trois enjeux intellectuels et politiques de la réflexion sociale qu’il convient de mener aujourd’hui.

Premièrement, par quelles catégories de pensée pouvons-nous renouveler notre expérience du monde ? Que deviennent le temps et l’espace à l’époque de la mondialisation, de la communication instantanée à l’échelle de la planète ?

Deuxièmement, comment allons-nous redéfinir le rapport entre l’homme et la nature, sachant que certains progrès technologiques ont considérablement modifié la donne, par exemple en matière d’environnement, de biodiversité, de filiation (débats sur la procréation médicalement assistée, le Pacs, l’homoparentalité, etc.) ?

Enfin, dans ce nouveau cadre où se déploie la vie humaine, que devient la justice sociale ? Comment redéfinir les processus de domination sociale à l’échelle du monde ?

On peut dire que dans ces trois domaines, le catholicisme social a un long passé de réflexion et que c’est pour lui un atout. Mais inversement, on peut dire que, dans chacun d’eux, il est sans cesse menacé d’être dépossédé par d’autres experts (médecins, scientifiques, etc.). Si l’on admet l’idée que l’Eglise est «experte en humanité», on voit d’autres experts se dresser en rivaux. Ce sont là des enjeux pour l’histoire, mais aussi pour la citoyenneté. Cela renvoie au débat actuel sur la place du religieux dans la société.


 
Dernière modification : 24/08/2016