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1904 : Le pari sur l'avenir de pionniers courageux

par René Rémond, de l'Académie française



Si le succès de toute initiative et ses chances de s’instituer durablement dépendent, entre autres causes, des circonstances, on est porté avec le recul du temps à considérer qu’aucune situation ne pouvait être plus contraire à la réussite de la première Semaine sociale que celle de l’année 1904. Ces catholiques qui en étaient les initiateurs et qui se disaient sociaux pour marquer ce qui les définissait parmi leurs coreligionnaires partageaient la conviction que l’Église avait compétence pour dispenser sur les problèmes de société un enseignement approprié et qu’il n’y avait pas d’incompatibilité fondamentale et irréductible entre ses orientations et les aspirations de leur temps. Ils entendaient manifester une présence chrétienne dans l’espace social et travailler dans une perspective d’ouverture au rapprochement de l’Église et de la société. Or 1904 est précisément le moment où triomphent la récusation de toute influence religieuse sur la société, le refus du dialogue avec les Églises, la contestation de toute présence d’inspiration chrétienne dans l’État et la société.

Politiquement 1904 est l’année où le conflit qui opposait depuis un quart de siècle les autorités religieuses et le peuple des fidèles aux gouvernements culmine et où les passions antagonistes atteignent leur paroxysme. Depuis que le suffrage des électeurs avait donné aux républicains la maîtrise de tous les organes de pouvoir, ils avaient pratiqué continûment avec le soutien d’une grande partie de l’opinion une politique de laïcisation qui visait à soustraire l’enseignement et la société civile, les conduites individuelles comme les comportements collectifs, à la tutelle de l’Église catholique et à désaffecter l’espace social de tout signe religieux. Après l’adoption des grandes lois des années 1880 cette politique s’était quelque peu relâchée de sa rigueur, mais elle avait repris de plus belle sous le signe de la défense de la République à partir de l’affaire Dreyfus qui avait relancé la guerre religieuse : le terme n’est pas trop fort, eu égard à la virulence des débats, à la violence des passions et à la rigueur des mesures adoptées. La grande loi de 1901 sur les associations, dont on a raison de souligner l’inspiration libérale pour les associations qui relèvent du régime général, comportait aussi un volet qui instituait pour les congrégations un régime d’exception les privant du bénéfice du droit commun. Quant à l’esprit qui présida à l’application de ces dispositions, une interprétation délibérément hostile contraignit plusieurs dizaines de milliers de citoyens français à s’exiler pour la seule raison qu’ils étaient religieux et qu’ils entendaient rester fidèles à leurs vœux. C’est en 1904 qu’une loi, qui aurait été annulée s’il y avait eu alors un contrôle de constitutionnalité, prive tout membre d’une congrégation, du simple fait de son appartenance, du droit reconnu à tout citoyen d’enseigner. C’est, avant les dispositions iniques du gouvernement de Vichy à l’encontre des Juifs, le seul exemple depuis la Révolution d’une politique de discrimination conduite à l’encontre d’un groupe de citoyens en raison de leur religion. Quand s’ouvre la Semaine sociale, l’abrogation du Concordat n’est pas encore décidée, mais les relations avec le Saint-Siège sont déjà rompues et il est acquis que le gouvernement arrêtera sa politique des cultes sans consulter ni négocier et l’éventualité d’une séparation imposée est chaque jour plus vraisemblable. Or dans l’esprit du temps et compte tenu de ce qu’on sait des intentions des partisans les plus ardents de la séparation, les catholiques même les mieux disposés à l’égard de la République ne peuvent y voir qu’une initiative délibérément hostile visant à privatiser la religion et à préparer sa disparition.


Dans le peuple et les élites : défiance envers l'Eglise

Pour mesurer exactement la gravité de la situation, il importe de relever que cette politique n’aurait pu se poursuivre sans désemparer ni développer ses effets si elle n’avait pas rencontré connivences et sympathies dans une majorité du corps électoral, contrairement à la thèse des évêques qui voulaient se persuader qu’elle était imposée par la Franc-maçonnerie, à un peuple qui ne l’aurait pas approuvée mais dont la volonté aurait été confisquée par des tours de passe-passe. Que, d’élections en élections, les électeurs aient reconduit des majorités anticléricales est le signe de la force du sentiment de défiance à l’égard de l’Église dans le peuple comme dans l’opinion éclairée. Chez les intellectuels, le rationalisme est la philosophie officielle. On fait confiance à la science pour accéder à la vérité et améliorer le sort de l’humanité. La démarche de la raison qui pratique le doute méthodique est tenue pour incompatible avec une foi qui implique une adhésion réputée aveugle à des dogmes imposés par voie d’autorité. C’est à des systèmes philosophiques dont l’inspiration n’est pas chrétienne qu’on demande d’éclairer l’action de transformation de la société. Le socialisme incarne l’espoir de beaucoup d’instaurer une société plus juste et plus fraternelle et le marxisme s’est imposé comme l’expression scientifique et dominante entre toutes les écoles qui se réclament du socialisme. Le mouvement ouvrier s’est unifié dans la Confédération générale du travail sous l’égide du syndicalisme révolutionnaire mâtiné d’éléments empruntés à l’anarchisme. Ainsi non seulement le présent est fermé à l’Église, mais l’avenir aussi paraît interdit au christianisme.

S’ils se retournaient vers leur Église les catholiques sociaux n’y trouvaient guère plus de motifs en 1904 d’envisager l’avenir avec confiance. En quelques années, la situation intérieure de l’Église avait bien changé : on était loin des espérances que l’impulsion de Rome avait suscitées dans la décennie précédente. Depuis la restauration religieuse qui avait suivi la commotion révolutionnaire, la vie du catholicisme français était réglée par les orientations prescrites par le Saint-Siège que chaque famille de pensée tentait de solliciter en faveur de son interprétation. Les années 1890 avaient été marquées par quelques initiatives audacieuses et retentissantes de Léon XIII qui concouraient à ouvrir des voies nouvelles où il invitait les fidèles à s’engager hardiment. En 1890-1892, c’était la recommandation adressée aux catholiques de France d’accepter les institutions et de se rallier à la République : elle manifestait l’intention de dégager l’Église de ses liens avec des régimes archaïques pour se tourner sans nostalgie d’un passé aboli vers un avenir à concevoir et à édifier. La publication en 1891 de l’encyclique Rerum novarum inaugure un nouveau type de document magistériel et instaure un nouveau mode d’intervention de l’Église dans sa relation avec la société. A la différence de la plupart des textes antérieurs qui traitaient de questions de la vie de l’Église ou de points de doctrine, cette encyclique évoque un problème de société : ce qu’on appelle alors la question sociale, c’est-à-dire la condition ouvrière. S’ils suscitèrent des réactions négatives et entraînèrent des divisions chez les catholiques, ces deux textes furent aussi accueillis avec empressement et reconnaissance par ceux qui se définissaient comme sociaux et par une jeune génération de clercs et de laïcs. Le catholicisme français a connu alors un vent d’optimisme et un élan qui multiplia les initiatives et les créations. On en trouve par exemple un écho dans le succès du congrès qui réunit en 1896 à Reims plusieurs centaines de prêtres à l’invitation de l’abbé Lemire. La sollicitude du Pape pour les travailleurs, sa dénonciation de la misère des prolétaires et de la condition injuste qui leur est faite nourrissent l’espoir de mettre fin à ce que les catholiques sociaux pensent être un malentendu entre le christianisme et la société moderne et de réconcilier le peuple avec l’Église. Le catholicisme connaît alors une fièvre d’initiatives ; cercles d’études, patronages, sociétés d’éducation populaire, mutualités, syndicats prennent le relais des confréries de jadis et des associations de piété. Fondée en 1886, l’Association catholique de la jeunesse française suscite ou fédère une partie de ces créations.


A Rome, l'intransigeance est de retour

En 1904, il y a déjà plusieurs années que l’élan est retombé et que ces espérances se sont dissipées. La politique porte une part de responsabilité dans ce retournement: le Ralliement a été somme toute un échec : il a divisé les catholiques et n’a pas rencontré la réponse escomptée des politiques. Mais un changement s’est aussi dessiné dans les orientations prescrites par les autorités romaines, et ce avant même le changement de pontife. On observe dans les dernières années du règne de Léon XIII des signes de plus en plus nets d’un raidissement : phénomène classique sous tous les pontificats dont la longueur excède la durée moyenne. La condamnation de l’américalisme traduit la défiance des nouveautés qui s’écartent de la spiritualité la plus traditionnelle. Une encyclique de 1901 restreint le champ d’intervention des catholiques qu’elle limite au social étroitement entendu. Le pontificat de Pie X inauguré en 1903 confirme cet infléchissement en en faisant la règle : l’intransigeance est de retour. La dégradation des rapports politiques et l’aggravation du conflit paraissent donner raison à ceux qui croient à une incompatibilité de nature entre le christianisme et la démocratie. Même ceux des catholiques qui ont toujours plaidé pour une attitude d’ouverture et une volonté de compréhension sont bien obligés par le sectarisme des gouvernements, même s’ils se refusent à désespérer de l’avenir, de reconnaître que l’heure n’est plus au rapprochement mais à la défense religieuse, toutes tendances confondues.

Telle est, réduite à ses traits généraux, la situation d’ensemble quand s’ouvre à l’initiative de quelques pionniers à Lyon, dans l’été 1904, une première Semaine sociale dont rien ne permet de penser qu’elle aura une suite. Le mérite et le courage de ces hommes sont d’autant plus remarquables que rien dans cette situation n’autorise une espérance raisonnable et qu’ils ne trouvent pas davantage d’encouragement du côté de leur Église. Mais ils ont judicieusement perçu que si l’espace politique est, temporairement au moins, interdit à toute action collective des catholiques, le champ du social leur est ouvert et qu’il est peut-être possible de les réunir sur ce terrain ainsi que de restituer à la pensée de l’Église une certaine influence pour le bien de la société. Les fondateurs des Semaines sociales ont aussi bénéficié de tout le mouvement qui s’était manifesté dans les années 1890 et qu’occultait la guerre religieuse. S’il est une leçon qui se dégage du contraste entre l’inspiration de la Semaine sociale et son environnement circonstanciel, c’est bien que rien n’est jamais tout à fait vain et que même dans les situations les plus irrémédiables des issues sont toujours possibles dès lors que lucidité se marie avec la générosité.

 
Dernière modification : 22/07/2010