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Un siècle de recherches, de pédagogie et de propositions

Par Jean Flory, membre du Conseil des Semaines Sociales de France

Article paru dans La Lettre des Semaines sociales de France, juillet 2004 


Bien que les Semaines Sociales soient nées en 1904, elles n'ont tenu que soixante-dix-huit sessions. Pour cause de guerre, il n'y eut pas de Semaine entre 1913 et 1918 de même qu'entre 1939 et 1945. Mai 68 avait fortement ébranlé l'institution qui ne reprit ses activités que de façon sporadique jusqu'en 1987: neuf sessions en dix-neuf ans. Encore faut-il rappeler que les sessions de Lille en 1982 et Bordeaux en 1986 furent strictement régionales, modestes par le nombre des participants et respectivement centrées sur deux milieux spécifiques: les travailleurs sociaux et le personnel judiciaire.

1987 vit la vraie reprise des Semaines, mais tout était à rebâtir. Il fallait repartir de zéro. C'est pourquoi entre 1987 et 1995, les Semaines ne se tinrent qu'une année sur deux et seulement sur trois jours, à Paris. Après 1995, les sessions redevinrent annuelles, mais ne reprendront le chemin de la province qu'en 2004 en se tenant à Lille. Elles sont restées sur le format des trois jours, une semaine entière étant peu compatible avec le rythme de la société d'aujourd'hui.

René Rémond a excellemment évoqué dans la précédente Lettre le contexte politique et religieux très difficile dans lequel sont nées les Semaines. Réinsérer les catholiques dans la démocratie et les institutions, investir le champ social où pourrait s'exprimer leur engagement de chrétiens, telles avaient été les nouvelles orientations de l'Église avec l'invitation au " ralliement " et l'encyclique " Rerum Novarum ". Mais les durs conflits entre le gouvernement français et Rome, nés en particulier de la loi de séparation entre l'Eglise et l'Etat, alors en gestation, et de l'expulsion des congrégations, avaient entraîné un raidissement du Vatican qui laissait peu d'espace et d'espérance aux catholiques français.


Apporter des réponses aux problèmes de sociétés

C'est pourtant dans ce contexte que les fondateurs des Semaines Sociales eurent une triple intuition. Il fallait faire l'inventaire, et le faire connaître, de toutes les initiatives prises par des chrétiens dans les années récentes, un peu partout en France et en Europe, pour transformer la société dans le sens du progrès social et vers plus de justice... Il fallait approfondir la connaissance des réalités économiques et sociales, alors mal connues: d'où un devoir d'étude et d'investigation. Il fallait enfin proposer des voies de solution concrètes, efficaces, opérationnelles dirait-on aujourd'hui.

Même si les Semaines ont été souvent la boîte à outil des différents partis politiques, leur vocation n'a jamais été de construire un système mais d'apporter des réponses aux problèmes de la société à la lumière de l'Évangile et de la doctrine de l'Église. Dès le départ, les Semaines, même si leurs compte-rendus ont reçu pendant quelques temps " l'imprimatur ", ont revendiqué leur autonomie de pensée vis-à-vis de l'Église. Elles ne sont pas " d'Église ", mais dans " l'Église " avec une fidélité jamais démentie.

De 1904 à 1913, les Semaines cherchent leur méthode et leur public. Elles ne comportent pas de thème spécifique et se présentent plutôt comme des rencontres autour d'une large série de conférences portant sur les thèmes d'actualité économique et sociale. Les titres de ces premières Semaines étaient tous les mêmes: " Cours de doctrine et de pratique sociales " avec en sous-titre: " la science pour l'action ". On voit cependant peu à peu se structurer ces Semaines en deux parties: une première partie, consacrée à un thème spécifique (la fonction sociale des pouvoirs publics, 1910; l'éducation, 1911; la famille, 1912; la responsabilité, 1913) et une seconde partie: " problèmes de l'heure présente " qui traitait des questions d'actualité.

Au lendemain de la guerre de 1914, chaque Semaine sera désormais consacrée à un seul thème, abordé sous ses différents angles, économique, social, juridique, institutionnel, théologique, par les conférenciers les plus compétents du moment, qu'ils soient théologiens, chercheurs, universitaires ou acteurs dans les domaines traités. Les Semaines duraient alors vraiment une semaine et se tenaient chaque année dans une ville différente. Les conférenciers préparaient leur conférence pendant une année durant laquelle ils se rencontraient plusieurs fois pour assurer la cohérence de l'ensemble. Ils étaient environ vingt-cinq à intervenir, au rythme de trois ou quatre par jour.

Le public était très varié et motivé. Avant 1936, la Semaine Sociale représentait l'unique moment de vacances pour beaucoup de participants. Les semainiers étaient, pour une part importante, des clercs (évêques, prêtres, religieux et religieuses, séminaristes). La majorité était cependant constituée de laïcs de toutes origines: enseignants, syndicalistes, membres des mouvements d'Action catholique, regroupés ou non dans l'ACJF, chefs d'entreprise, experts de toute nature, hommes politiques... Le nombre des participants a très vite atteint le chiffre de 1 000. Il est monté jusqu'à 4 000 dans certaines sessions. Le dialogue entre les conférenciers et le public avait lieu non pas juste après les conférences (cela a commencé dans les années 1990) mais l'après midi dans des carrefours auxquels participaient les conférenciers.

Les thèmes choisis sont évidemment très révélateurs à la fois des préoccupations dominantes du moment mais aussi de ce qui va devenir le cœur de la doctrine sociale de l'église. En tête de ces thèmes vient l'économie sous tous ses angles (production, échange, finance, croissance, concurrence, répartition des revenus) traitée dix fois entre 1920 et 1991.


Montrer le rôle central de l'économie

Aujourd'hui cette place centrale de l'économie paraît évidente. Ce ne l'était pas, au moins jusque dans les années 50, car l'économie n'intéressait alors que peu de spécialistes. L'économie n'était pas un enjeu politique et le lien avec le social n'était pas fait dans l'opinion. Un des mérites des Semaines a été de rappeler sans cesse la place centrale de l'économie dans l'évolution politique et sociale de notre société. Elles ont eu un rôle pédagogique éminent dans un domaine où le retard intellectuel de la société française était considérable.

Le second thème qui revient le plus souvent est le rôle de l'État et le fonctionnement de la démocratie: sept fois entre 1921 et 1998. Là encore, les Semaines Sociales abordaient un sujet à la fois brûlant, contesté et mal exploré. Légitimistes à l'égard de la République, les Semaines n'ont jamais occulté les dysfonctionnements de l'État et de la démocratie en rappelant à chacun ses devoirs de citoyen parce que chrétien.

Les autres thèmes, s'ils ont été traités moins fréquemment, n'en étaient pas moins difficiles, nécessitant des réponses nécessaires et urgentes. C'était souvent des sujets qui fâchaient. Quelques exemples :

    * la question coloniale et le développement (1930, 1948, 1959, 1967)
    * la santé et la biologie (1951, 1980, 2001)
    * les médias et l'opinion (1956, 1966, 1993)
    * démographie, urbanisation, immigration (1923, 1962, 1965, 1997)
    * travail et emploi (1964, 1976, 1987, 2000)
    * l'Europe (1962, 1996, 2004)
    * la personne humaine (1937, 1945, 1960, 1968)
    * l'éducation (1911, 1958, 1989)
    * la famille (1957, 1972, 1995).

D'autres sujets traités une ou deux fois seulement étaient au cœur de l'actualité : l'agriculture (1924, 1951), guerre et paix (1953), le corporatisme (1935), l'argent (2003), la liberté (1938), le problème des classes (1936 et 1949)...

Tout au long de ces soixante dix-huit Semaines, de manière quasi obsessionnelle, reviennent les thèmes qui ont structuré la pensée sociale chrétienne: la primauté de la personne ; la justice qui est le socle de la charité; la protection de l'individu et de la famille contre les risques de la vie et du travail (maladie, accident, chômage, retraite...); l'éducation à tous les niveaux; la responsabilité du citoyen, des corps intermédiaires et de l'État; la participation exemplaire du chrétien à tous ses devoirs de citoyen (engagement politique, notamment au niveau local, expression de ses convictions, paiement de l'impôt...); la légitimité et la nécessité du syndicalisme ; la moralité dans la vie économique, que ce soit dans la gouvernance des entreprises, dans les rapports entre producteurs, intermédiaires et consommateurs ou dans la sphère financière (contre l'usure, contre la spéculation et pour une politique du crédit équitable pour tous les acteurs économiques...); l'appel à un État qui soit le garant de la justice et de la liberté d'entreprendre, protégeant le faible et limitant le pouvoir du fort ; l'établissement de relations internationales politiques et économiques qui permettent de régler les conflits existants ou naissants et encouragent le développement des économies émergentes, enfin le rappel constant que si la vision chrétienne et la charité ne sont pas à l'origine de la démarche politique, économique et sociale de l'homme, il ne peut y avoir de véritable progression vers plus de dignité et de justice. Ces considérations ont très souvent été complétées par des propositions concrètes, courageuses et innovantes.


Des idées à l'origine de grandes réformes

Ainsi dès avant 1914, les Semaines proposaient l'assurance-chômage, le développement généralisé de l'assurance maladie, l'impôt progressif sur le revenu, l'égalité des salaires masculins et féminins, le salaire minimum garanti pour le travail à domicile, la journée de huit heures, le congé hebdomadaire généralisé du samedi après-midi... Beaucoup de ces réformes n'interviendront que cinq, dix ou même cinquante ans après. Plus récemment, en 1987, les Semaines Sociales militaient pour le RMI qui devait attendre encore bien des années pour être instauré. En 2000 a été lancée à la tribune des Semaines l'idée d'un " statut du travailleur " pour mieux organiser le temps d'activité et de formation, et mieux gérer les transitions entre deux emplois.

Ce trop rapide inventaire montre que, parce qu'elles se plaçaient dans une vision chrétienne des problèmes sociaux, économiques et politiques de leur temps, les Semaines ont anticipé dans leurs propositions les solutions qui allaient s'imposer à plus ou moins long terme dans l'évolution de la société. Les Semaines Sociales ont ainsi apporté depuis un siècle à leurs participants, analyses, expériences, réflexions théologiques, philosophiques, juridiques, économiques et sociologiques, permettant à chacun de se forger une intime conviction et de repartir avec des éléments de solution. Ce travail, hors de toute considération partisane ou idéologique, aucune autre institution ne l'a fait, en tout cas sur une telle durée.


 
Dernière modification : 24/08/2016