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Conclusions de la session

Conclusions de la 85e session des Semaines sociales de France, « Migrants, un avenir à construire ensemble »



par Jérôme Vignon, président des Semaines sociales de France




Au démarrage de notre rencontre, j'avais évoqué ce travail de discernement que nous allions conduire. Je préfèrerais maintenant le mot de conversion. Nous avons été par moment si fortement déplacés de nos à priori, de nos schémas, de nos préjugés que l'on peut parler de conversion , au moins d'une conversion du regard.


Ce déplacement est d'abord l'effet de la parole et du témoignage des migrants eux-mêmes. Presque tout était dit dans les paroles de Hiacinte, Zarianta, Huang, Hamid. En nous révélant leurs parcours parfois incroyable, cette soif d'appartenir à notre société sans pour autant renier leur culture, ils nous ont révélés à nous-mêmes. Comme l'a  suggéré Tzvetan TODOROV (en évoquant le travail qu'accomplit une lecture de l'histoire avec le regard des autres), ils nous ont enrichis : non seulement par ce qu’ils nous disaient d'eux-mêmes, mais parce qu'en nous dépouillant de nos préjugés, ils nous rattachaient au plus riche, au plus profond de nos valeurs."


Ce déplacement s'est opéré aussi par le travail des sciences sociales, de la rigueur qu'elles mettent à définir les termes d'étrangers et de migrants, d'immigration et d'intégration, d'identité civique et d'appartenance culturelle. Il faut ce travail de la pensée pour aussi ne pas être prisonnier des amalgames et des pièges qui nous enferment.


Situer l'immigration dans le temps long


Changer de regard sur l'immigration, c'est d'abord la situer dans le long terme. L'immigration en France, nous a dit François HERAN, avec des graphiques qui resteront dans les annales des Semaines sociales de France, c'est une infusion lente, mais régulière et très ancienne. À la longue, elle transforme et consolide notre société de manière profonde, et pourtant nous la regardons comme figée et vulnérable. Ne nous laissons pas enfermer dans l'actualité. Une vue de plus long terme de l'immigration nous aide à vivre le présent comme une promesse d’un meilleur futur.


Une vue longue nous aide à ne pas nous focaliser sur la France. En réalité, la France n’est pas seule, face à la misère du monde. Non seulement elle participe avec les autres Européens d’un vaste mouvement d’échanges de populations avec les pays du sud ; mais plus largement, France et Europe s’inscrivent dans un processus mondial de mobilité. Loin de s’apparenter à une nouvelle invasion, il prépare la voie à un rattrapage du développement des pays du sud, y compris l’Afrique, comme vient de nous le montrer Jean Michel SEVERINO. Cette circulation migratoire constitue une des clefs d’un vivre ensemble à l’échelle mondiale que nous n’anticipons pas assez, tant nous sommes encore marqués par la vision immuable d’un Nord dynamique  et d’un sud atone. Cela n’est plus vrai et le sera de moins en moins, y compris pour l’Afrique.


Ces Maliens, ces Comoriens, mais aussi ces Philippins, ces Vietnamiens, sont appelés à une telle mobilité. Ils pourraient, de retour dans leur pays, ou demain Français naturalisés et expatriés dans leur culture d’origine, devenir les ambassadeurs les plus convaincants d’une manière de vivre démocratique française. Ne perdons pas de vue ce qui a pu faire dire  à Goethe que « Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France ». Cela vaut donc la peine, oui, de créer avec eux un climat de confiance qui facilite cette mobilité. Au lieu d’être le fardeau que certains ressentent, ces jeunes, devenus adultes, pourraient être une clef essentielle de notre ouverture au monde. Hamid, le Marocain d'Ardèche, n'était-il pas devenu en Suède un Français par excellence?


Autrement dit, il ne faut pas seulement réfléchir à l’avenir des migrants dans notre pays, mais à l’avenir de notre pays  avec ses migrants, dans le monde de demain, un monde marqué très probablement par l’accroissement des mobilités et des échanges, et par l'importance  « d’appartenances ouvertes », fondées sur une culture propre et accueillante à une culture étrangère.


Une autre vue de long terme constructive concerne les flux migratoires. Même si notre démographie est parmi les plus dynamiques, nous partageons à moyen terme le sort commun des Européens : un flux net migratoire, cette lente infusion dont parle François HERAN nous sera nécessaire  pour l’ajustement de notre marché du travail, y compris pour des emplois de service initialement peu qualifiés. Réciproquement, même dans une phase de décollage, même si dans une perspective globale de justice l’enjeu humaniste est de permettre d’abord à chacun de vivre et travailler au pays, les  pays du Sud ont besoin d’émigrations. Si telle est la situation, notre intérêt à long terme est de conduire ensemble, avec les pays du sud cette perspective. Le cadre européen, pour de nombreuses raisons institutionnelles et géographiques, est celui qui nous permet de la mettre en pratique. En refusant d’utiliser pleinement ce cadre, en laissant chaque pays décider sans concertation et sans vue à long terme de ses propres flux, nous créons, comme c’est le cas aujourd’hui entre Européens une concurrence vers le bas, ainsi que l’a rappelé Yannick Blanc ce matin : c’est à qui s’efforcera d’afficher la politique la plus restrictive pour repousser les « mauvais migrants » vers les autres, pour ne garder que les meilleurs chez soi. Cette attitude d’effet d’annonce compétitive destinée aux réseaux de passeurs et aux filières, est inhumaine et contre-productive.


Elle est inhumaine. Certaines dispositions  de la loi qui portait le nom du Ministre BESSON franchissent, comment ne pas le reconnaître, la ligne rouge du respect des principes fondamentaux de la dignité des personnes : notamment parce qu'elles diminuent le soutien ou les garanties d'une procédure équitable pour l'application du droit d'asile, parce qu'elles retardent ou limitent l'intervention du juge des libertés à l'égard des personnes privées de liberté, parce qu'elles confondent l'aide humanitaire aux personnes en difficulté et l'activité délictueuse des passeurs. Les Églises et le monde associatif ne peuvent faire autrement que de le rappeler. Le faire, comme l’ont fait avec des mots justes et modérés, les Évêques de la Commission pour la mission universelle de l’Eglise, comme l’ont fait aussi les représentants des Églises protestantes et orthodoxes en septembre dernier, constitue en vérité une sorte de rappel aux valeurs profondes sur lesquelles l’unité nationale a été fondée.


J'appelle  notre  Ministre de l’intérieur et les sénateurs qui débattent de ce projet, non à revenir sur la loi elle-même, nécessitée par une coordination européenne justement, mais à en éliminer les dispositions qui comportent à l’évidence un risque grave pour la protection des droits des migrants les plus vulnérables. Dans le même temps, reconnaissant pleinement la nécessité d’une régulation des flux migratoires proportionnée à notre croissance économique et à nos capacités comme aux besoins des pays du sud, je les invite à mesurer tous les avantages qui pourraient résulter tant pour la France que pour ses partenaires d’Europe et du Sud, de la conduite d’une politique de régulation beaucoup mieux coordonnée, où l'on se concerterait pas seulement sur les contrôles, mais aussi sur les objectifs de régularisation, en usant de permis de séjours de longue durée? Pourquoi ne pas faire de la stratégie Europe 2020 et de l'Union de l'Europe pour la méditerranée un exemple d'une telle coopération?

 
Dernière modification : 16/02/2011
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