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Homélies


Homélie du pasteur Jean-Charles Tenreiro

Gen 18, 1 à 5







Le titre même de vos journées « Migrants : un avenir à construire ensemble », la propre identification de la Cimade, « l’humanité passe par l’autre »,  rendent compte que l’accueil n’est pas une question de « faire » mais une question « d’être ». Que nous sommes reliés les uns aux autres. Reliés mystérieusement parfois, sans même que nous en soyons conscients. Notre force, c’est que cela ne dépend pas de nous. L’histoire d’Abraham entendue à l’instant vient nous le rappeler ce matin.

Voici le commentaire d'Aphraate, le sage persan, un père du IVe siècle.

« Quand Abraham vit les trois anges, il les prit pour des réfugiés ...C'est admirable : ce grand homme prosterné, suppliant et implorant les réfugiés d'entrer chez lui se reposer. C'était en effet une habitude pour Abraham de recevoir chaque jour des réfugiés chez lui. Voyez ces anges : il les prit pour de pauvres réfugiés et il courut à leur rencontre pour les recevoir comme des hôtes. »

Dans son interprétation, il insiste sur la méprise d'Abraham, qui en l'occurrence n'a aucune conséquence, car anges ou réfugiés, Abram aurait montré sans aucun doute la même hospitalité. Et cela donne à penser que ce thème de la méprise sur l’autre revient dans la Bible, mais aussi dans les contes populaires qui ont bercé notre enfance, dans la vie de tous les jours….Et que tout dépend en fait du regard que nous portons sur les êtres et les choses.

Méprise sur l'identité de celui qui arrive, qui frappe à la porte, ou qui se présente à vous, tout simplement. Voici un mendiant, qui se révèlera être un prince. Voici un inconnu, qui se fera reconnaître comme Jésus aux pèlerins d'Emmaüs.

Voici 3 hommes : s'agit-il d'hommes ? Ou d'anges ? Ou de Dieu lui-même ? Le texte dit que le Seigneur apparut à Abraham et sans transition met trois hommes en scène à qui pourtant Abraham s’adresse avec respect et déférence comme s’il s’agissait d’un être unique .

Que signifie cette indétermination ?
La lecture que nous faisons de cet épisode est qu'il est forcément question de Dieu dans le fait d'accueillir. Non seulement de Dieu comme celui qui demande d'accueillir. Mais de Dieu comme demandant à être accueilli.

Ce qui reste à faire, c'est ce que fait Abraham, c'est-à-dire concrétiser cet accueil : et la plus belle concrétisation de l'accueil, c'est la préparation d'un repas, qui n'est pas forcément luxueux, (encore que…) mais qui représente l'offrande la plus douce et la plus pure qu'on puisse faire pour célébrer ce moment.

Vous connaissez la suite de l’histoire. Autour de ce festin, Abraham - puis Sara - vont entendre qu'ils deviendront parents. Au niveau littéral, on comprend cette annonce comme le commencement de la réalisation de la promesse que Dieu a faite à Abraham, quand il s’appelait encore Abram, d'avoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou le sable de la mer. Mais au niveau symbolique, il peut être intéressant de relier la fécondité à l'accueil. Accueillir l'autre, c'est accueillir une présence, c'est recevoir une parole, qui fécondent l'existence. Ouvrir sa maison à autrui, c'est la faire vivre et c'est lui apporter un surcroît de vie.

Et c'est pourquoi l'accueil est fécond. Il concerne à la fois le présent et l'avenir.
Accueillir véritablement l'autre aujourd'hui infléchit, transforme, féconde l'avenir, de la même manière que l'annonce faite à Abraham et à Sara ce jour-là de leur fécondité future n'est pas indépendante de leur accueil des 3 visiteurs.

Et il ne s'agit pas d'une récompense. Simplement leur hospitalité à l'égard des 3 visiteurs n'est que la préfiguration de leur hospitalité à l'égard de l'enfant qui va naître et des générations à venir. Cette hospitalité n'est pas une vertu annexe, en plus. Elle est le cœur ouvert de leur existence.

L’accueil est à la fois quelque chose de naturel, de tout simplement humain, qui donne de la saveur au présent, et quelque chose de « surnaturel » dans la mesure où les temps d'accueil inaugurent une société autre, une société nouvelle.

Il y a 70 ans, se profilait une société dont les fondateurs de  la Cimade ne voulaient pas. Avec d’autres ils ont pratiqué cet accueil inconditionnel, au nom de leur foi, qui allait transformer la vie de bon nombre et surtout, leur donner un avenir.

C’est toujours le sens de son action qu’elle continue à exercer en compagnie de beaucoup d’autres, dans un véritable œcuménisme qui va bien au delà des Églises, et prend pleinement sa signification de terre habitée. Parce que l’humanité passe par l’autre, et qu’il n’y pas d’étrangers sur cette terre puisque nous sommes tous étrangers et voyageurs, c’est bien dans l’accueil que s’origine ce que nous sommes et qui donne sens à nos actions.

Et j’aime qu’en français le mot sens veuille dire à la fois explication (pourquoi) et direction( pour quoi).

Une dernière chose : l’accueil touche profondément à la question de l’identité.
La grâce mutuelle  que se  font accueillis et accueillants, c’est de se nommer, de se reconnaître dans leur identité unique, au croisement du passé et de l’avenir, de l’origine et de la fin. Leur identité et aussi leur dignité.

Abraham a accepté de recevoir d’un autre sa nouvelle identité qui fera de lui le père de la multitude. Il s’appelait Abram. Désormais, il s’appellera Abraham.

Et nous, par qui et comment  nous laissons  nous donner notre identité ?

Jean-Charles Tenreiro


 
Dernière modification : 27/07/2012