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Résumé de la journée du vendredi

Par Bernard Lecomte


Conférence donnée  au cours de la session 2005 des Semaines sociales de France, «Transmettre, partager des valeurs, susciter des libertés»



Bernard Lecomte, journaliste et écrivain



Je ne suis ni sociologue, ni philosophe, ni prêtre, ni enseignant : c’est donc sans aucun a priori que j’ai écouté, toute la journée d’hier, des interventions riches, souvent profondes et surtout diverses. Nous sommes partis dans toutes les directions. Le sujet à l’évidence ne semble pas facile à cadrer.
La première question à laquelle il fallait tenter de répondre était : la transmission, c’est quoi ? De quoi parle-t-on ? Ou plutôt, de quoi ne parle-t-on pas ? Robert Rochefort a expliqué que la transmission n’était « ni la formation ni la communication » et Maurice Bellet qu’elle n’était « ni programme ni pédagogie ». Tout le monde est d’accord : on ne parle plus de la reproduction d’un modèle, d’une culture, d’un format ou du passé. Avant, la transmission passait par la famille, l’école, l’entreprise, l’Église. Il faudrait d’ailleurs ajouter, aujourd’hui, l’Internet et la rue. Mgr Daucourt nous a rappelé dans son introduction d’accueil que nos échanges prenaient place après les événements dans les banlieues de cet automne 2005. Dans les banlieues aussi, la transmission doit être un échange, un partage, et non la volonté d’imposer une culture à des gens qui n’auraient qu’à la recevoir. La reproduction du passé, dans les banlieues, c’est sûr, cela ne marche pas !
Autrefois, de la table de multiplication au petit catéchisme, un modèle était transmis collectivement, autoritairement. Voici les deux termes à proscrire aujourd’hui. « Le collectif a cédé la place à l’interpersonnel », nous a dit Robert Rochefort. Dans une société hyper individualisée, la transmission ne touche que des personnes, et ses formes doivent être conçues à chaque fois « sur mesure ». Ce rapport entre des personnes rend évidemment la transmission aléatoire et incertaine. Elle implique une transformation de la chose à transmettre. Robert Rochefort a cité des exemples parlants, notamment celui de la maman et de sa fille dans la cuisine : bien évidemment, la fille ne va pas reproduire les recettes transmises par sa mère, elle va surtout apprendre d’elle à faire de la belle et bonne cuisine. En cela, la reproduction du passé cède le pas à l’adaptation à un présent et à l’inscription dans un futur.
L’autorité elle aussi est en crise. La philosophe Myriam Revault d’Allonnes nous a fait comprendre que si nous voulions la restaurer en l’état, nous ferions fausse route. L’autorité qui procédait du divin et de la tradition n’est plus depuis longtemps. Plus tard l’autorité a été transférée au progrès historique, aux promesses de temps meilleurs, au projet d’un homme nouveau. Mais la fin des utopies et des idéologies au XXème siècle a fait exploser ce nouveau critère. Myriam Revault d’Allonnes disait : « La disparition de l’horizon d’espérance séculière aboutit à un temps sans promesses ».
Ni le passé ni l’avenir ne sont plus source d’autorité. Et pourtant, quel que soit l’émetteur de la chose transmise, il doit être légitime. Si cette légitimité ne procède plus de la transcendance, de la tradition ou des promesses du futur, elle peut venir de l’exemplarité. Car « c’est la façon dont le receveur voit l’émetteur qui lui fera écouter ou non son message », nous a dit Robert Rochefort, qui a proposé, à nouveau, des exemples très parlants : les parents qui prennent des libertés avec le code de la route devant leurs enfants, les enseignants qui expriment publiquement le ras-le-bol de leur propre travail, les dirigeants d’entreprise qui ont de trop gros salaires, ont peu de chances d’être crédibles auprès de leurs enfants, de leurs élèves ou de leurs salariés. On veut transmettre le « respect » aux jeunes des banlieues, s’est-on aussi demandé, mais les respecte-t-on, eux ?
Transmettre, mais transmettre quoi ?  Il ne s’agit pas, il ne s’agit plus de transmettre seulement des savoirs. Il y a des techniques et des experts pour cela, ont souligné plusieurs intervenants. Et puis « l’accumulation des connaissances et des expériences est telle qu’on ne peut plus tout transmettre », nous a dit Maurice Bellet. Edgar Morin nous a rappelé la « complexité » de notre société à une époque devenue planétaire. Il s’agit donc de transmettre des « valeurs » plus que des savoirs. Mais même là, a insisté Maurice Bellet, il faut faire le tri. Transmettre la science ? Oui mais celle-ci a produit la bombe atomique. Transmettre la culture ? Mais elle ne protège pas de la barbarie. Transmettre la loi ? Mais celle-ci peut être perverse. Alors ? Dans ce monde désenchanté, il faut transmettre alors « la vie, l’humain ». Maurice Bellet développe : « Nous avons à transmettre une relation qui court parmi les humains, passe de génération en génération et empêche l’humanité de courir à l’abîme ». Cette relation qui fait l’humanité de chaque homme, c’est évidemment l’amour et sa source, l’Évangile. L’Évangile qui n’est pas une simple croyance banale mais « un principe radical qui veut que se sépare en tout ce qui construit l’humain et ce qui le détruit ».
J’ai noté, pour ma part, que la plupart des interventions étaient plutôt pessimistes. Soit qu’elles fussent très désabusées sur notre société – c’était le cas de Maurice Bellet ou Edgar Morin – soit qu’elles admettent ne pas proposer beaucoup de solutions à cette panne de la transmission. Ou plutôt à cette « crise » de la transmission, a corrigé Robert Rochefort, puisque la profusion des choses transmises aujourd’hui, et souvent mal transmises, interdit de parler de «panne». Myriam Revault d’Allonnes n’hésite pas à dire : « Nous ne pouvons ni continuer comme si de rien n’était, ni revenir en arrière ».
Mais alors, comment transmettre ? J’ai entendu hier beaucoup de nostalgie d’époques révolues, beaucoup  de constats négatifs sur le présent, mais peu de propositions ou de pistes nouvelles. Sans doute sera-t-on plus concret, aujourd’hui, dans les Forums. Deux exemples ont néanmoins été donnés de « transmetteurs » dont il faudrait davantage s’inspirer :
- Robert Rochefort a cité Jean-Paul II. Face à l’obsolescence des dogmes, le pape polonais a su communiquer et utiliser les images de son temps pour transmettre des valeurs et des messages forts. Chacun de nous a encore en tête les images d’Assise, de la visite à Ali Agça dans sa prison, des JMJ et peut-être plus encore de la prière glissée dans le Mur des Lamentations en l’an 2000.
- Le second exemple cité l’a été par Christoph Theobald, avec passion et avec une profondeur qui a marqué l’assistance : c’est Jésus lui-même. Célébrant l’extraordinaire « savoir faire » du Nazaréen, « son art de la pédagogie », « sa capacité à toucher immédiatement le point essentiel chez ceux qu’il rencontre », Christoph Theobald nous a donné en exemple Jésus, le « passeur de Galilée », pour répondre à tous ceux qui se désespèrent de voir qu’on ne transmet plus la foi. Mais attention, a-t-il prévenu, la foi n’est pas transmissible. Elle jaillit en chacun. Seul le Christ, par sa mort et sa résurrection, a assez de crédibilité pour en faire vivre ceux qu’il rencontre ! La transmission de la foi ne vise pas à endoctriner ou à faire nombre. Ce n’est pas une méthode ou une stratégie pour faire de nouveaux adeptes. Le Christ donne l’exemple de l’ « esprit de gratuité » qui marque toutes ses rencontres. Voilà qui donnera à penser, tout à l’heure, au Forum sur la transmission dans l’Église.
Toutes ces interventions, parfois dérangeantes, ont suscité de nombreuses questions, signe que ce sujet de la transmission interpelle beaucoup de chrétiens – et de non chrétiens. J’ai senti à la lecture des questions que la tendance exprimée par plusieurs intervenants à rejeter radicalement le passé, la transcendance ou le préjugé, n’a pas laissé les participants indifférents. Comme les exposés eux-mêmes, ces questions ont utilement relancé les orateurs sur des pistes que les Forums thématiques d’aujourd’hui permettront d’explorer plus en profondeur.


 
Dernière modification : 17/06/2011