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Telle est donc la situation. Vous me direz "Oui, il faut relier les connaissances, réformer la pensée, réformer la connaissance". Mais cela ne peut pas se faire par des vœux pieux, en mettant côte à côte les différentes disciplines qui iraient très naturellement s'articuler les unes les autres. Non ! Elles ne le peuvent pas. Chacune a son langage, son système de pensée. Ce qu'il faut, c'est une pensée capable de créer les instruments transdisciplinaires, qui eux peuvent articuler les connaissances issues des différentes disciplines. Je n'ai pas le temps ici de développer plus ; j'ai consacré plusieurs volumes à de travail qui m'a pris quelques dizaines d'années. Ce que je veux dire ici, c'est qu'il y a certaines façons de concevoir qui permettent de relier les choses.
Par exemple le principe hologrammique. Il consiste à dire concevoir que non seulement la partie est dans un tout, mais que le tout est lui aussi à l'intérieur de la partie. Idée qui peut sembler tout à faire paradoxale mais qui est sans cesse vérifiée au moins biologiquement. Dans chaque cellule de mon organisme, y compris les cellules de ma peau, la totalité de mon patrimoine génétique est inscrite. Bien entendu, une seule partie s'y trouve exprimée, celle qui permet de faire de la peau. La totalité est présente dans chaque cellule de chaque organe spécialisé. Nous, en tant qu'individu, nous pouvons dire que le tout de la société est présent en nous à travers son langage, ses cultures, ses idées. De même, le tout de l'espèce en tant qu'organisation génétique, que système de reproduction, est présent en chacun de nous. Le tout est donc dans la partie, laquelle est dans le tout.
Autre exemple : le principe récursif extrait du monde des mathématiques. C’est-à-dire le principe selon lequel dans un système, les produits et les effets sont nécessaires à leur propre production. Ceci peut encore paraître tout à fait paradoxal. Mais réfléchissons un peu. Nous sommes des individus humains, nous sommes des produits d'un système de reproduction biologique. Mais ce système de reproduction ne peut se poursuivre qu'avec l'aide des individus humains, si ceux-ci veulent bien s'accoupler, en attendant que le système se mette à fonctionner tout seul par clonage ou par couveuse ! Cela signifie que nous sommes à la fois des produits et des producteurs. De même dans nos relations avec la société : nous sommes les produits d'une société, d'une culture, et nous sommes en même temps leurs producteurs puisque ce sont les interactions entre les individus qui sans arrêt produisent la société. Il y a donc une nécessité d'abandonner une pensée linéaire avec un début et une fin. C'est le grand mérite de ce que Norbert Wiener a appelé le feed-back, la rétroaction - notamment la rétroaction négative qui se vérifie dans un système de chauffage régulé par un thermostat. Il y a une boucle où le produit rétroagit sur la cause et la régule. Le système est en boucle et non plus linéaire. Ceci permet de connaître et de relier des aspects de la réalité complexe et disjoints.
Dernier exemple de ce rapide panorama, c'est la dialogique, héritière de la dialectique de Hegel et de Marx. Deux instances antagonistes, contradictoires, sont nécessaires pour comprendre un phénomène complexe. Elles sont à la fois complémentaires tout en étant antagonistes.
Il nous faut donc pouvoir changer les structures de notre pensée. Travail très difficile. Les quelques relations logiques clés qui commandent inconsciemment notre mode de connaître - ce que l'on peut appeler un paradigme - sont les produits d'une histoire. Le monde occidental vit ainsi sous l'emprise d'un paradigme qui nous enjoint de séparer, dissocier et réduire le complexe au simple pour mieux connaître. Quand nous obéissons à ce principe, nous dissolvons la complexité. Nous pensons qu'elle n'a aucun intérêt, aucun sens, qu'elle n'est qu'une pure illusion ou apparence. Or il faut savoir séparer, connaître les éléments, puis être capable de recomposer. Il y a là une carence de la pensée. Nous avons besoin de principes pour relier, pour reconnecter.
Un exemple : comment penser notre relation d'être humain à notre réalité animale. Un paradigme nous dit que pour comprendre l'humain, il faut rejeter l'animalité et ne voir que ce qui en nous est esprit et culture. Un autre nous dit au contraire qu'il faut réduire l'homme à l'animalité si on veut le comprendre. Mais c'est le lien entre les deux qu'il faut trouver : montrer que nous sommes peut-être à 100% des animaux et à 100% autre chose que des animaux de par notre conscience, notre esprit, notre culture. Nous sommes à la fois les enfants de ce cosmos et hors de ce cosmos. Tout ceci est une façon de mieux nous comprendre et de mieux comprendre notre réalité.
Cette réforme n'est pas seulement nécessaire pour les individus. Elle l'est pour les problèmes sociaux et la façon que les politiques ont de les aborder. Si nous vivons une telle misère, un tel degré zéro de la pensée politique en France aujourd'hui, cela ne tient ni à l'imbécillité, ni à la méchanceté des uns ou des autres. Cela tient au fait qu'ils sont à l'intérieur d'un système de pensée et de connaissances où il n'y a pas d'autres issues de voir les choses séparées, compartimentées ou réduites à l'économie. Le problème est national, européen.
Je suis convaincu que nous continuons sur une voie qui conduit à la catastrophe. La voie dite du développement même "vaselinée" par le mot soutenable ou durable, conduit à la dégradation de la biosphère, laquelle nous est indispensable. Le vaisseau spatial terre est aujourd'hui propulsé par trois moteurs, aucun n'étant contrôlé ou guidé : la science qui produit les choses les plus merveilleuses, mais aussi les armes de destruction et de manipulation ; la technique, ambivalente par essence ; l'économie actuellement vouée au profit et non régulée par des instances planétaires. Le destin de l'humanité est en jeu aujourd'hui.
J’espère donc que l’on pourra trouver des voies nouvelles. Des travaux et de réflexion jusqu'à présent dispersés et non reliés les uns aux autres sont là pour nous y préparer. C’est l'incapacité de relier qui conduit à la cécité actuelle. La cause aujourd'hui si importante, si globale, si pathétique de toute l'humanité, requiert donc cette réforme de la connaissance. Nous en sommes loin, mais ce n'est pas pour cela que je me considère comme découragé.
L'outil intellectuel de base pour concevoir une connaissance globale n'est-il pas les mathématiques ?
Il faudrait savoir dans quel cadre on se situe. On ne peut pas se satisfaire des seules mathématiques. Tout d’abord, il y a des mathématiques différentes selon les diverses scènes où elles s’appliquent. Ensuite prenons l'exemple de la science sociale la plus sophistiquée dans le domaine mathématique, dans sa formalisation et qui semble de ce point de vue la plus pertinente et la plus utile : l'économie. On se rend compte aisément qu'une telle connaissance ne saisie pas que l'économique ne peut être isolé de la société et des passions humaines. La connaissance pertinente n'est pas la plus sophistiquée mais celle qui permet de contextualiser ses données et ses informations. La capacité à contextualiser est beaucoup plus importante. Une culture mathématique est très utile. Mais la pensée elle-même est au-delà des mathématiques. Les mathématiques sont des auxiliaires de la pensée qui elle doit se développer sur le plan des idées, des concepts, des notions, etc. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs
Concrètement, quelles formes la réforme de la connaissance doit-elle prendre ? Comment pensez-vous que l'on puisse dans l'enseignement en France introduire la complexité ?
Dans l'histoire de la pensée, l'histoire humaine ou l'histoire de l'éducation, les réformes apparaissent toujours de façon déviante et soutenues par un individu ou un tout petit groupe minoritaire. Cela est vrai des grandes religions aujourd'hui universelles comme le christianisme ou l'Islam. N'oublions pas que Mahomet a été chassé de La Mecque et a du se réfugier à Médine. Si la déviation n'est pas écrasée, comme cela arrive parfois, si elle crée des réseaux, des disciples, elle devient une tendance, une force. Et lorsque cette force répond à des aspirations, des attentes, des besoins, elle peut devenir agissante. J'ai parlé des religions, mais la science moderne est elle aussi issue de déviances. Elle a commencé au XVIIe siècle par quelques individus isolés, et à la fin du XVIIe siècle, a été créé la première Royal society, puis des sociétés savantes se sont développées dans chaque nation. Au XIXe siècle, une fois qu'eut lieu la réforme des universités, les sciences y sont entrées. Puis les sciences sont entrées dans le cœur de la société et des Etats et aujourd'hui, elles submergent tout. On voit donc très bien les processus.
Même chose pour l'éducation. Comment est-on passé de l'Université médiévale à l'université moderne ? Là aussi il y a eu création déviante dans un petit pays périphérique, la Prusse : parce qu'un penseur comme A. Von Humboldt a eu l'idée d'une université par département, parce qu'un despote éclairé, le roi de Prusse, l’a suivi, ce modèle s'est ensuite répandu partout. Il faut donc commencer quelque part de façon déviante. Je propose pour ma part que l'on crée un peu partout des instituts de culture fondamentale au cœur ou hors des Universités, s'adressant à tous, quel que soit l'âge, qui donne ces notions fondamentales ignorées : que sommes-nous, nous les humains ? Qu'est-ce que l'ère planétaire ? Qu'est-ce que la rationalité ? Qu'est ce que la scientificité ? Comment affronter les incertitudes ? Comment développer la connaissance ? Questions qui ne sont enseignées nulle part. Tout cela en attendant d'arriver à cette réforme qui concernerait toute l'université, tout l'enseignement secondaire et primaire. Il faut toujours commencer par prêcher dans le désert. J'en ai pris l'habitude, surtout dans le désert français !
Devant les incertitudes du futur, n'y a-t-il pas un retour vers les grandes sagesses et traditions du passé : bouddhisme, Pères de l'Église... ?
Je crois que nous devons viser à une civilisation planétaire qui intègre le meilleur de chaque apport. Je crois profondément que des apports très grands peuvent venir du bouddhisme, des sagesses orientales, indiennes ou chinoises (confucianisme, taoïsme). Sans parler des connaissances, sagesses et art de vivre qui se trouvent dans des petites sociétés. Il faut aller vers ce que Césaire ou Senghor appelle « le rendez-vous du donné et du recevoir ». Car effectivement, l'Occident peut apporter ses conceptions de la démocratie, des droits de l'homme, des droits de la femme. Mais il n'est pas le propriétaire de toute sagesse. Nous manquons totalement d'art de vivre. Nous sommes plongés dans une aventure qui nous fait croire que les solutions matérielles seront en même temps des solutions morales et spirituelles. Je crois l'enjeu n'est pas tant l'apport des sagesses du passé dans le présent, mais des sagesses venues d'ailleurs, y compris du passé, incorporées pour transformer, accompagner une réforme de vie complémentaire de la réforme de la pensée et de la connaissance.
Á l'époque où il faut une pensée qui prenne en compte la complexité du monde, comment expliquez-vous la pensée unique qui s'exprime dans les médias et chez les politiques ?
Les pensées uniques, mutilées, simplifiantes, dogmatiques et manichéènnes continuent de fleurir aujourd'hui tout simplement parce qu'on n'a pas créé ce système d'éducation qui serait un contre-feu. Je ne dis pas qu'on pourrait les supprimer totalement, mais simplement lutter contre. Le problème est que tout favorise actuellement ces systèmes de pensée et tous les conflits actuels ne peuvent que favoriser des visions unilatérales.
Teilhard de Chardin n'est-il pas l'un de vos parents de pensée, puisqu'il a su montrer la dynamique de la complexité qui tend vers l'unité de l'Alpha à l'Omega ?
Teilhard est un très grand esprit. Je me différencie de lui en ce qu'il avait une vision providentialiste. Il croyait en une destination heureuse au point Omega où tout se terminait bien. Pour ma part, je me demande si tout ne va pas très mal se terminer. Ceci dit, je rends hommage au génie précurseur de Teilhard dans de nombreux domaines.
Le passé est-il nécessairement dépassé, ou est-il un tremplin pour le présent et l'avenir ?
La vision mutilée que nous avons du temps vient de ce l'on peut appeler notre contemporanéisme qui croit que toutes les vérités se trouvent aujourd'hui, ignore le passé et le futur. Il y a une boucle interrompue entre passé, présent et futur. Le passé lui-même se rafraîchit parce que nous l'interrogeons à partir des questions du présent. Chaque fois, nous le modifions. L'histoire de la Révolution française par exemple est sans cesse modifiée par les expériences acquises au cours des évènements postérieurs. On ne peut donc séparer passé, présent, futur.
Mais une chose plus importante que le passé se trouve dans ce mot de "arkê" qui signifie le fondamental, le premier, l'originel. C'est une formule que le jeune Marx, à sa façon, dans son manuscrit économico-philosophique appelait l'homme générique. Non pas générique au sens des gènes, dont on ne parlait pas à l'époque, mais au sens de puissances créatrices et organisatrices. Je crois qu'on ne peut féconder ou envisager un futur qu'à condition de faire un retour vers cet arkê. On retrouve l'idée assez profonde de Jean-Jacques Rousseau non pas de bonté naturelle, mais l'idée qu'avec la civilisation, nous perdons l’expression de multiples potentialités humaines. Aujourd'hui dans notre civilisation, tellement de potentialités sont durcies, pétrifiées, stérilisées. Je pense à la phrase de Saint Exupéry à la fin de Terre des hommes voyant des enfants réfugiés d’Espagne dans un train : « tant de petits Mozart assassinés ». Je pense que le réveil des potentialités humaines peut féconder un futur. Une phrase d'Heidegger est très impressionnante en cela ; elle dit : « l'origine n'est pas derrière nous mais devant nous ». C'est peut-être la résurrection de nos forces originelles, le retour à ces forces créatrices aujourd'hui inhibées, immobilisées et pétrifiées. Le nouveau commencement nécessite un retour à quelque chose d'inhibé, réprimé. C'est pour cela que la relation passé, présent, futur ne doit pas être déchirée. Le futur ne sera fécondé que par un retour à nos principes originels.