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Le monde du travail - Quelles transmissions dans le monde du travail ? [2/2]

III Des pistes pour l’avenir


Le monde du travail est donc un des lieux fondamentaux de transmission dans nos sociétés, au même titre que l’école ou la famille, parce qu’il contribue à la construction de la personne. Mais les fonctions qu’il assumait en la matière au pire dysfonctionnent, au mieux changent. Et Paul Schiettecatte le dit en préambule de ses perspectives : «on ne transmettra plus comme par le passé».

Recréer de l’espace, se « désincarcérer du présent »  et retrouver confiance

Le modèle de l’entreprise communautaire a disparu et Michel Coquillon appelle à l’invention de nouvelles formes de communion au travail. Pour Jean-Christophe Le Duiguou, il s’agit avant tout de faire des paris collectifs sur l’avenir, non plus sur le passé, et de créer de nouveaux cadres collectifs qui laissent le temps pour que s’opère cette transmission dont il aura été question durant tout le forum. Pour Françoise Blaise-Kopp , transmettre reste avant tout «donner un espace et un temps où les personnes sont considérées telles qu’elles sont».
De nombreux intervenants ont également insisté sur la nécessité de retrouver la confiance, sans laquelle les relations au travail sont condamnées à se réduire à des rapports de force. Comme Marie-Christine Bernard l’indique, il ne s’agit pas de d’ériger une nouvelle valeur qui ne dépasserait pas le niveau de la cosmétique, mais de recréer les conditions d’un dialogue entre des hommes et des femmes qui savent qu’ils ont des choses à apprendre des autres. Françoise Blaise-Kopp précise que cela ne va pas sans un travail de deuil d’une partie de soi, qui nous permettra d’accepter l’autre. Et sans doute la condition pour réussir à «s’entendre».

Reconnaître la personne

Il n’y aura pas de transmission si l’on ne reconnaît pas la personne dans toute sa richesse et dans toute sa complexité. Ulrich Hemel  nous invite ainsi à ce qu’il appelle un « petit exercice arithmétique » : « Regardez la personne en face de vous et comptez bien : elle a un nez, deux oreilles, deux yeux, une bouche ? Alors, c’est une personne humaine ! ». L’invitation peut prêter à sourire, mais le monde du travail, en ne considérant la personne que sous certains de ses angles – qualification, compétence, statut social dans l’organisation, etc – et en s’imposant des cadences de plus en plus rapides, oublie sûrement trop souvent que chaque personne a une dignité intégrale et qu’on ne peut la réduire à tel ou tel de ses rôles. C’est pourtant la tendance, comme l’indique notre intervenant d’outre-Rhin, à une époque où l’entreprise et même la société tendent à tout vouloir intégrer dans le cadre d’une relation économique (les ressources, les relations humaines, etc.).
L’enjeu est aujourd’hui pour Jean-Christophe Le Duiguou de revaloriser le travail et surtout l’homme au travail. La vie professionnelle n’est pas que souffrance et ennui ; elle peut être un lieu majeur de croissance, de rencontre et d’enrichissement pour tous. Encore faut-il que chacun prenne ses responsabilités et tienne ses engagements.

À chacun ses responsabilités

Plus qu’on n’aurait pu le croire, dans un pays qui reste assez manichéen dans son analyse des rapports sociaux, l’ensemble des intervenants ont appelé à ce que tous les acteurs de la société prennent leurs responsabilités vis à vis du monde du travail, et pas uniquement les employeurs ou les salariés. On l’a vu de différentes manières, la transmission et la construction de valeurs communes s’y fait par l’action de tous, mais aussi sur la base d’éléments largement extérieurs aux grandes organisations.
Les valeurs, justement, revenons-y. Ulrich Hemel, Paul Schiettecatte et Philippe Marcel distinguent bien dans leur intervention la différence sensible dans le monde du travail entre valeurs proclamées et valeurs en actes, entre ce que l’on souhaite transmettre et ce que l’on transmet effectivement. Marie-Christine Bernard se méfie d’ailleurs de l’utilisation de ces « valeurs » par le monde du travail, en préférant par exemple le mot de contrat à celui de confiance. Tout cela appelle donc à une grande modestie, mais renvoie à une grande responsabilité. Ulrich Hemel insiste ainsi sur l’impérieuse nécessité de la transparence dans les relations professionnelles, condition nécessaire de la confiance. On ne peut pas construire de relations durables dans le mensonge ou dans l’approximation perpétuelle.
Paul Schiettecatte note par ailleurs l’émergence dans le monde économique d’un nouveau discours sur la responsabilité sociale des entreprises. Il s’agit, semble-t-il et pour faire court, de récréer du collectif en interne mais aussi une proximité plus immédiate ou plus évidente avec l’environnement de l’entreprise, la société en premier lieu. Le directeur d’Entreprise et Personnel y voit une piste d’avenir, encore faut-il que ce discours ne soit pas du vent, mais corresponde bien à un tentative de changer les pratiques pour répondre aux nouveaux défis qu’il nous a été donné d’évoquer précédemment.
Deux autres champs ont été ouverts par nos intervenants. Michel Coquillon et Jean-Christophe Le Duiguou se sont retrouvés dans une position convergente sur le développement et l’autonomisation de la formation professionnelle ; le premier parce qu’on pourrait y trouver un moyen, précisément, de susciter des libertés, de donner des moyens pour prendre ses responsabilités ; le second, à condition que cela serve à revaloriser l’homme au travail et à l’envisager dans le large spectre de sa compétence et pas uniquement de sa qualification. Jean Christophe Le Duiguou a ensuite ouvert le champ des responsabilités à la société entière, en insistant sur la nécessité de « protéger les parcours ». Le temps économique, même s’il nous revient de l’aménager, restera durablement plus saccadé. Sept millions de personnes changent ainsi tous les ans d’emploi, pas uniquement sous la contrainte des employeurs. Il revient à la collectivité dans son ensemble de faire en sorte que chacun de ces changements ne soit pas une prise de risque toujours plus grande mais bien une opportunité pour tous.
Cette ouverture aux responsabilités de la société vis à vis du monde du travail résonne en sympathie l’analyse du pouvoir important mais limité des entreprises seules faite par Michel Coquillon. Faisant certainement référence entre autres aux problèmes rencontrés par l’intégration dans le monde professionnel de jeunes recrues désocialisées ou déstructurées, il rappelle que l’entreprise n’est pas omnipotente et doit pouvoir compter sur le soutien de la collectivité (famille, école, …).

Partager une valeur : la sagesse

Marie-Christine Bernard, en s’appuyant sur les débats du forum mais aussi sur l’intervention la veille de Christoph Theobald, fait référence au Livre de la Sagesse dans la Bible. Il y est écrit que la sagesse c’est « vivre dans la crainte du Seigneur ». Elle y voit un appel à « être à sa place d’humain », ni moins, ni plus. Comme elle le dit, « le métier de personne humaine est difficile ». Et pourtant, chacun se forge au fil de la vie une sagesse, un ensemble de valeurs fortes dont on sait qu’elles « valent le coup » parce qu’on a eu l’occasion de les tester en différentes situations. Pour elle, cette sagesse devient un art de vivre, une manière que chacun construit pour animer et diriger sa vie. Et cet art de vivre peut devenir contagieux, dès lors qu’il aide d’autres à se tenir debout dans un monde complexe. Pour elle, la sagesse est donc une forme cumulative du discernement. Marie-Christine Bernard de questionner : « Pourquoi disposer de tant d’outils professionnels pour aller vite si on ne sait pas où on veut aller ? »… Mais la sagesse est aussi une forme de témoignage, souvent involontaire, parce qu’avant d’être dit, il est vécu, habité. Elle indique à juste titre que, souvent, les personnes qui nous ont le plus transmis n’étaient pas conscientes de l’importance qu’elles prenaient dans la manière dont nous nous construisions.
Dans ce sens, le monde du travail a sans doute besoin de plus de sagesse s’il veut continuer à contribuer à la croissance du monde et des hommes. Il a sans doute besoin de revisiter, en acte, certaines valeurs comme la responsabilité, la confiance, le respect de la dignité ou la transparence. Il n’y arrivera que si ses acteurs, chacun et tous, mais aussi la société dans son ensemble y travaille, justement, c’est-à-dire au regard de la justesse mais aussi de la justice … mais cela est sans doute une autre histoire !


Synthèse finale


JEAN BRUNET-LECOMTE

Plus que sur le monde du travail dans son ensemble, notre forum s’est penché sur le monde du travail dans l’entreprise. La transmission dans l’entreprise, qu’est-ce que c’est donc ? D’abord un vrai enjeu, largement renforcé par une série d’autres enjeux que sont la nouvelle donne démographique avec l’arrivée des jeunes, l’exclusion bien sûr, le chômage, mais aussi la performance même des entreprises. Il s’agit d’un enjeu de cohésion sociale, de lien social dans nos entreprises.

Quelle transmission dans l’entreprise ?

Notre forum a évoqué le contenu de la transmission. Nous avons parlé de la formation continue et de la nécessaire maîtrise des compétences professionnelles. Plus profondément, nous avons abordé la question des « valeurs » , et même, plus subtilement, la question de la transmission de la foi dans le monde du travail.
Nous avons dit que le travail est une médiation de la transmission, mais aussi l’organisation du travail, le management, l’équipe en tant que telle, la relation aux clients – avec ses notions de service et les exigences qui y sont associées. À travers ces médiations, le plus fondamental est bien que la transmission se fait toujours d’homme à homme. Un artisan lyonnais nous a livré sur ce point un très beau témoignage.
Nous avons souligné cependant que l’on ne doit pas trop faire porter à l’entreprise les défaillances de l’école et de la famille. Une vigilance s’impose là : c’est bien la diversité des lieux de transmission qui seule peut être la garantie d’une transmission la plus globale possible. L’économique ne doit pas primer.

Transmission et entreprise d’aujourd’hui

Deuxième grand point : dans quelle condition se trouve aujourd’hui le monde du travail pour que se réalise cette transmission ? Nous avons beaucoup parlé des modèles d’entreprises, en regrettant peut-être un peu les modèles anciens qui facilitaient la transmission. Nous nous sommes interrogés sur la définition d’un modèle actuel : plus incertain, ouvert, instable, déstructuré, qui externalise, subit les restructurations capitalistiques, génère des précarités, etc. Il en ressortait que nous étions probablement en crise, voire en échec de transmission, dans le monde de l’entreprise.
Je me suis demandé pour ma part, si à travers ce modèle difficile à définir, il ne fallait pas rechercher ce que l’on transmet malgré tout. Peut-être regrettons-nous de ne pas transmettre aussi facilement qu’autrefois les valeurs auxquelles nous sommes attachés aujourd’hui. Mais questionnons-nous sur les possibilités de transmission dans ce modèle nouveau tel qu’il est.
Nous avons aussi affirmé que la transmission est un levier de performances. Par exemple, la culture d’entreprise, quand elle a une certaine stabilité, permet la pérennité, y compris dans le lien social – ce qui est évidemment essentiel.
Nous avons également évoqué le rôle des contre-pouvoirs, c’est-à-dire du syndicalisme. Le syndicalisme permet de questionner une logique unique de la transmission.

Le primat de l’attitude et de l’exemplarité

Troisième grand point : nous nous sommes dits que ce qui comptait peut-être le plus dans la transmission, c’est l’attitude. Transmettre suppose d’être en vérité avec soi-même pour reconnaître ce qui compte vraiment. C’est peut-être un chemin pour éviter d’en rester à un affichage des valeurs et entrer dans quelque chose de plus vécu et plus vrai. Alors que de nombreuses chartes éthiques fleurissent aujourd’hui et que les discours sur le développement durable se multiplient, nous avons souligné l’importance de l’exemplarité. Nous avons affirmé enfin que transmettre est un passage de relais : il s’agit de lâcher pour donner.

Quelques pistes pour l’avenir

Il y a tout d’abord, dans le monde du travail, une vraie responsabilité à l’égard des jeunes : bien entendre ce qu’ils nous disent aujourd’hui de leurs souhaits, leurs attentes d’équilibre de vie professionnelle et personnelle. Là est bien le chemin qui permet d’unifier ce que l’on vit et donc de se situer dans l’essentiel.
La valeur confiance ensuite est certainement un point de repère pour travailler à l’articulation entre la création de « valeurs » selon la logique économique, et le développement de valeurs humaines.

Nous avons en conclusion évoqué la question de la réconciliation de l’entreprise avec son environnement. Il me semble personnellement que la vraie question est plutôt de se réconcilier dans l’entreprise :  que nous cherchions à donner le goût de vivre, et ce dans une attitude discrète, qui nous rappelle la présence de l’Esprit.

 
Dernière modification : 17/06/2011