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Ce qui donne la force de vivre peut-il se transmettre? 2/2

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Qu’avons-nous à léguer ?

Alors il est vrai que bien des choses qui nous sont chères, ou qui en tout cas nous occupent, peuvent apparaître comme des bagages encombrants. Il faut partir léger pour le grand pèlerinage ! Car ce que nous avons à léguer, ce n’est pas une passe de biens, fussent-ils spirituels. C’est plutôt l’art de la marche et le goût de la grande amitié.
Désencombrés, mais jusqu’où ?
Faut-il, en ce départ, faire un tri féroce, rejeter l’inutilisable, ou simplement le gênant, et ne garder que le nécessaire ? On voit ainsi des chrétiens, par exemple, qui font ce genre de tri dans leur christianisme. Ils gardent ce qui leur paraît vivable et pensable ; le reste, à la poubelle ou au musée (le musée, c’est plus digne, mais ce n’est pas moins grave).
Mauvaise problématique. C’est vrai, il y a ce moment où l’on doit être dans une écoute aussi pure que possible de ce qui nous parle, ici et maintenant, quand l’enjeu est la possibilité même d’exister comme humains, hors des vertiges de la destruction. Mais il ne s’agit pas d’un reste, voire d’un résidu, d’une immense tradition dont on ne garderait que ce qui plaît ; il s’agit plutôt d’une semence, dont on espère voir naître et croître l’arbre, où tout sera sauf de ce qui doit vivre. Croissance sans doute difficile, voire héroïque car il faudra traverser ce qu’hélas, hélas, nous-mêmes ou nos prédécesseurs avons préféré ne pas voir ou nous imaginer qu’on pouvait l’éviter. Longue litanie des crises où le monde chrétien s’est empêtré à résister aux idées modernes ou à les avaler de travers.
Au fait, c’est vrai, je parle des Chrétiens. Ce n’est pas un hasard. C’est que, de toutes les paroles qui bruissent autour de nous ou en nous, cette parole me semble avoir une force particulière, unique. Ah oui, c’est la parole qui ne doit pas mourir. Aussi bien – comment pourrais-je le nier ? – ce que j’ai dit plus haut de la chose toute première vient de là.

La parole qui ne doit pas mourir

L’Évangile. Peut-être nous est-il enfin possible d’en parler librement, sans avoir le sentiment qu’à l’évoquer, nous nous mettons aussitôt à part, dans le clan chrétien ; mais sans non plus nous sentir obligés d’y voir la vérité, bien ferme et bien cimentée, qui rejette tout le reste dans la ténèbre. Peut-être est-il de la nature de l’Évangile d’être offert ; non pas une parole sur l’amour, mais une parole aimante, qui dite et écoutée avec justesse, s’entend en celui qui l’entend comme : « Tu peux vivre, vivre de la grande vie ; et même tout ce qui en toi est tristesse et goût de mort, tout sera lavé, pourvu qu’à entendre cette parole, tu deviennes envers ton prochain, bienveillance et compassion. »
Cette parole-là, il ne suffit pas de la répéter matériellement pour qu’elle soit dite. Il faut être dedans, il faut l’habiter, il faut qu’à travers faiblesses et errements (qui n’en a pas ?), elle demeure, au lieu vif de l’âme, ce qui ne doit pas mourir.
Les chrétiens se tourmentent beaucoup de la transmission de leur foi. Il y a de quoi. Car, au moins dans notre vieille Europe, les formes culturelles de la religion chrétienne, issues des spasmes du 16e siècle, paraissent en bien mauvais état ; en particulier chez les catholiques: ce système clérical, si fortement structuré, où doctrine et discipline semblaient mettre à l’abri des convulsions. Ce système- là se chargeait d’assurer la transmission. Dans la mesure où il tombe en panne, qu’est-ce qui va prendre le relais ? Comment sera-t-il possible qu’une parole de foi puisse se transmettre ? Je crois bien que la question renvoie implacablement en amont : quelle nouvelle figure de la foi est aujourd’hui possible qui par son énergie propre se diffuse et se répande ?

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L’Évangile, principe critique radical

Et ce n’est pas sans rapport avec ce que nous avons à transmettre de ce monde-ci, moderne et déjà post-moderne, avec ses avancées prodigieuses et tout ce qui, en même temps, travaille visiblement ou souterrainement, à son effondrement.
L’Évangile, tel que nous le pressentons, n’est pas une banale croyance, mais un principe critique, et le plus radical qui soit : il veut que se sépare, en tout, ce qui construit l’humain de ce qui le détruit. En quoi il peut s’allier fort bien à tout ce qu’une juste raison espère, quand précisément sa critique n’est pas jouissance de démolition, mais discernement pour que vive ce qui doit vivre et disparaisse ce qui est meurtrier.
Oh, il ne manque pas de critiques du monde présent. Il y a, c’est vrai, ceux qui le jugent excellent et en très bon état de marche ; ils sont généralement du bon côté de la ligne ; de l’autre côté de la ligne, tous les rejetés, exclus, exploités, avilis et défaits – la poubelle d’humanité. Il y a ceux qui s’indignent, protestent, dénoncent. Pour ceux-ci, tout ce que nous pourrions transmettre, c’est une haine implacable de ce monde-là, une volonté de subversion sans mesure.
Et il y a ceux de l’entre-deux (il y en a toujours).

Transmettre l’attitude juste

Les motifs d’indignation et d’effroi ne manquent pas. Mais il ne suffit pas de dénoncer ou même d’analyser. La minute de vérité est toujours : qu’est-ce qu’on fait ?
Ce monde, nous y sommes. S’en abstraire ou s’en séparer, c’est, au plus, le fait de quelques-uns (et quel est le dissident qui refuse les antibiotiques et ne prend jamais le train ? Plutôt rare, je crois). Comment pouvons-nous l’habiter, de façon telle que nous puissions transmettre à ceux qui viennent derrière nous… Transmettre quoi ? Je pense que ce qui est à transmettre, c’est essentiellement une attitude, l’attitude juste. Ce n’est pas le mépris absolu, ce n’est pas l’adhésion aveugle. C’est, d’abord, la lucidité ; le courage, sans faiblesse, de faire la vérité, de voir ce qu’il en est. C’est aussi, dans ce qui reste de marge, de jeu, faire tout ce qui est possible, dès maintenant possible, par rapport aux grandes exigences du respect de la nature, du respect de l’homme, de l’égalité, de la solidarité, de la préservation de l’avenir – et il apparaît que nous pouvons sans doute faire beaucoup plus que nous ne croyons. Mais c’est aussi, aspect capital, envisager le long terme, et le fonctionnement global de la société, et la nécessité de critiquer vraiment à fond ces deux principes qui nous gouvernent : tout est possible, tout est permis. Principes ô combien séduisants, mais qui, si nous y sommes livrés sans reste, sont proprement délirants.
L’âge des révolutions est peut-être terminé. Mais peut-être nous faudra-t-il opérer une mutation auprès de laquelle les révolutions, avec leurs certitudes et évidences des temps modernes, paraîtront étrangement moins radicales.
C’est, me semble-t-il, cette attitude qu’il faut transmettre. Elle reconnaît, en ce monde-ci, tout ce qu’il a de positif, de grand, de réussi. Mais elle sait aussi le critiquer.  A fond.
C’est réaliser le possible ; préparer le souhaitable ; discerner le nécessaire.
Mais cette attitude elle-même ne peut se soutenir qu’à prendre appui sur ce que nous avons évoqué plus haut. En sorte que le problème-clé de la transmission, c’est que nous soyons capables d’avenir, vivant non seulement au jour le jour et résignés au train des choses, mais portant une espérance qui sera ressentie, n’en doutons pas, comme ce qui donne le goût de vivre.

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Un lieu d’entrée en humanité

Comment, concrètement, cela peut-il se réaliser ? C’est poser, me semble-t-il, le problème de la formation. L’affaire est vaste. Je voudrais seulement, en conclusion, indiquer quelques pistes.
Le mot même de formation me fait question. Mais quel autre ? Éducation, initiation ? Il s’agit, en tout cas, de ce qui donne à l’être humain d’entrer vraiment en humanité. C’est autre affaire que la formation spécialisée, ou même que la culture générale, qui peut rester étrangement à distance de cette œuvre-là. Car cette œuvre n’est réelle que dans le chemin que l’être humain accomplit, dans la traversée de tout ce qu’il porte en lui, pulsions, pensées, vouloir. C’est affaire du corps, de l’âme, de l’esprit, tout l’homme. C’est venir à la juste place, en cet ensemble de relations où l’homme a naissance et croissance.
En quel lieu une telle œuvre peut-elle s’accomplir ? On peut avoir le sentiment que, dans notre monde tel qu’il est, ce lieu manque. Pourtant, il en est bien quelque chose dans la famille, l’école, la vie sociale et même les loisirs. Sinon, les êtres humains tomberaient dans le monstrueux. Mais nous avons comme tâche, partout où nous le pouvons, partout où la pression générale de produire et consommer laisse un espace de liberté, d’offrir aux jeunes et aux moins jeunes des moyens et des itinéraires pour se construire et se reconstruire.
Quelles seront les conditions ? Que faut-il en ce lieu initial ?
Il faut que ce soit un lieu d’éveil. Chacun invité à être là, à être là lui-même en personne, qui il est, sujet de sa parole, digne d’être écouté. Chacun offrant à chacun la même écoute, la même présence qu’il espère pour lui-même. Un lieu premier d’écoute réciproque, d’humanité déliée du meurtre, du double meurtre de l’indifférence, où l’autre est si étranger qu’il n’est plus homme, et de la guerre, où l’homme est l’ennemi qu’il faut exterminer, éradiquer, jusqu’à faire oublier qu’il ait existé (on a reconnu les principes nazis). Et n’imaginons surtout pas que le péril est derrière nous !
Un lieu, donc, de primordiale humanité. Mais un tel lieu ne se soutient que d’être chemin. La demeure d’humanité est en même temps la voie. C’est là que, dans les sagesses immémoriales, s’entendait la parole du Maître. Mais au point où nous en sommes venus, qui oserait se tenir là ? A moins d’être ce guru de caricature, dont la prolifération est significative ! Il semble plutôt qu’il y ait lieu d’offrir du chemin possible, dans cet espace dialogal dont les grandes traditions religieuses elles-mêmes, à commencer par la chrétienne, reconnaissent la nécessité. Encore faut-il que le chemin proposé soit à la hauteur de la situation et de ses exigences.
Répéter des vérités ne suffit pas. Il faut faire en quelque sorte la vérité de la vérité, pour que des convictions, des images, des récits, des rites, qui viennent d’en amont de nous, puissent prendre sens dans ce lieu de dépouillement, de nudité spirituelle où nous ont conduits nos excès, nos malheurs et nos réussites elles-mêmes.
Décidément, la juste anamnèse coïncide avec la création. Mais il faut s’attendre à des révisions déchirantes, et de tous les côtés – aussi bien du côté des prétentions de la raison que des entêtements de la tradition, des espérances révolutionnaires que des oeuvres de pensée.
Parlant ainsi, j’évoque, à ma manière, ce que peut être aujourd’hui l’exigence de transmettre. Immense, considérable. Et – point capital – non point limitée aux techniques et méthodes du transmettre, mais touchant tout. C’est de nous qu’il s’agit, tels que nous sommes, nous les humains qui ne pouvons nous démettre de cette responsabilité : sauver la lumière, garder vif, en l’humanité, ce qui la sépare du grand abîme, l’inimaginable destruction que nous avons vue régner parmi nous et dont nous savons qu’elle peut resurgir, au milieu même de ce que nous croyons sauf.
Si j’ai pu le donner à entendre, si peu que ce soit, alors je ne regrette pas d’avoir usé largement de votre bienveillance à m’écouter.

Débat

Peut-il y avoir transmission du passé s’il n’y a pas de confiance dans l’avenir ? Notre société n’est pas devenue nihiliste ?
Pourquoi caricaturer la globalisation alors qu’il s’agit peut-être aujourd’hui de la tentative humaine la plus aboutie pour refermer les portes de l’abîme en introduisant la loi là où était la jungle ?
J’espère que dans tout ce que je vous ai dit, vous n’avez rien perçu contre quelque chose ou contre quelqu’un. La question n’est pas là. J’ai bien dit au contraire qu’il fallait envisager le global et qu’en rester au partiel était justement l’une des tentations. Mais qu’est-ce que le global ? Une globalisation se fait aujourd’hui – je ne la méprise pas. Mais il reste puissamment manifeste qu’elle se fait essentiellement sous le signe d’une économie mondialisée qui a cette caractéristique troublante – qu’on rencontre partout aujourd’hui  – son caractère contradictoire. On peut en dire beaucoup de bien et beaucoup de mal ; on peut avoir des perspectives optimistes ou pessimistes, cela tient la route dans les deux cas. Cela décourage la dialectique! Il faut avoir assez de lucidité pour accepter cette incohérence et surtout éviter de condamner tout ce qui se fait. J’ai moi-même dénoncé ces personnes qui vivent dans l’Apocalypse permanente.
Mais il ne faut pas non plus tomber dans ce que j’appellerai le ‘pessimisme rose’. Il y a un pessimisme noir, qui voit tout en noir par définition. Le pessimisme rose est celui qui recouvre d’un badigeon réconfortant des réalités qu’il préfère ne pas voir. Ce sont ces gens qui vous disent que tout va bien, tout va s’arranger, dans une inconscience quelquefois voulue des périls qui nous menacent et des désastres où nous sommes.
Je crois fermement pourtant qu’on ne peut pas revenir en arrière. Nous n’allons pas retourner aux lampes à huile et à la marine à voile, comme le disait notre grand Charles ! Il faut aller de l’avant, aller plus loin. Mais qu’est-ce à dire ? Capitale question. Aller plus loin, est-ce produire encore davantage ? Est-ce passer de la 2CH à la DS, et de la DS au 4x4 ? Est-ce aller dans ce monde où je me trouvais tout à l’heure, dans le métro : je regardais les visages des gens entassés ; c’était impressionnant. Qu’est ce que cet entassement anonyme ? N’y a-t-il pas des choses fondamentales à changer ?
Cela ne me rend pas du tout pessimiste. Le pessimiste, c’est celui qui croit que tout est fichu ou que de toutes les façons, cela ne peut pas aller mieux. Or je crois qu’une énorme mutation est à faire dans ce monde, pour que cela même qui l’a engendré, et qui a sa grandeur, ne soit pas le risque de sa fin.
Il est très difficile d’entrer dans cette lucidité à plusieurs dimensions. Elle décourage les vieilles idéologies massives où l’on sait où est le bien, le mal ; on sait ce qu’il faut faire, on connaît la dialectique de l’histoire. Nous sommes, nous, dans une période critique en ce sens que nos prédécesseurs ou bien éliminaient la crise majeure qui risquait d’ébranler le monde, ou bien – plus près de nous – pensaient que c’était le merveilleux accouchement de l’ordre nouveau. L’expression ‘ordre nouveau’ ne sonne pas très bien aux oreilles des personnes de ma génération.
Nous sommes aujourd’hui dans une situation où peut-être – je dis bien peut-être – la crise, c’est-à-dire la mise en cause profonde et permanente de ce qui permet à l’homme de subsister, est devenue notre condition. C’est pour cela que j’ai évoqué le très humble, c’est-à-dire l’homme naissant, Adam nu : que dois-je garder pour que, quoi qu’il arrive, je puisse tenir la route ?

Vous parlez d’amour et de respect: n’y a-t-il pas un risque d’angélisme ? Respect, les jeunes des banlieues n’ont que ce mot à la bouche, qu’en pensez-vous ?
Avec le mot amour, il y a tous les risques. C’est pour cela qu’il est embêtant de l’employer. Mais si vous ne l’employez pas, qu’allez-vous dire ? Charité, c’est un mot qui malheureusement a rétréci à l’usage ; Agapê, c’est du grec ; Eros, ce n’est pas ça. On est bien ennuyé quand on cherche le langage adéquat pour parler de l’amour. Et ce n’est peut-être pas un hasard. L’équivoque du mot amour représente l’équivoque, l’ambiguïté, l’incohérence des êtres humains. J’ai essayé de préciser de quel amour il s’agissait : c’est de celui qui donne vie. Il est là quand celui qui le reçoit s’en trouve mieux ! Quand il en est nourri, écouté, accueilli, etc.
Le risque d’angélisme ? C’est de croire qu’on y est arrivé ! C’est de refuser de s’apercevoir à quel point, même quand on y croit, on en est loin. C’est pour cela que l’exemplarité dont Robert Rochefort a parlé ce matin, touche quelque chose de très important. Il faut être aussi authentiquement que possible présent dans ce qu’on dit vrai et dans ce qu’on essaie de transmettre. Mais cela ne signifie pas du tout que l’on est à la hauteur de ce que l’on croit. L’humilité est indispensable au témoignage.

J’entends une autre question derrière celle-ci: une fois que vous désirez cette disposition d’amour, comment faire dans une entreprise, en banlieue ou à l’école ? Il ne faut pas seulement la disposition de l’amour, il faut des compétences particulières, des dialogues, des concertations, des stratégies. La difficulté n’est-elle pas toujours de faire passer cet amour dans le concret de la vie ? Très souvent les bons sentiments n’ont-ils pas pour résultat de « planter » complètement vos collaborateurs, vos amis, votre entreprise ?
Vous indiquez là les deux périls auxquels nous sommes constamment confrontés. Ou bien on entend si justement votre remarque qu’on parle des techniques de fonctionnement et on oublie ce que j’ai essayé d’évoquer. Ou bien on est dans cet essentiel inaugural que j’essaie d’évoquer et on oublie que, pour que cela devienne réel, il faut tenir compte des compétences, des conditions, des stratégies etc. Mais évidemment oui, le péché d’angélisme guette ! Si on prétendait se tenir dans une « attitude intérieure » qui dispenserait de se confronter à la réalité, alors on nierait la vérité de cette attitude-là. Bien entendu.
L’un des dangers aussi, c’est d’oublier ou de sous-estimer ce qui touche au plus intime et au tout premier de l’être humain. C’est un long chemin que j’indique là. Ce n’est pas du tout ce qui immédiatement ravit l’âme dans un sentiment de générosité universelle ! Non. Alors détailler la traversée qu’il faut faire : s’il y avait une science pour cela, ce serait la plus rude de toutes. On ne peut pas de contenter du « je me sens bien ».

En quoi la crise vécue actuellement est-elle une chance, une opportunité pour des initiatives en recherche d’humanité ?
Autant un certain éloge des crises est une facilité, autant les moments critiques peuvent être essentiels et féconds. Crise, crisis  en grec, c’est discerner, voir où est le bon chemin. Généralement, une crise surmontée fait sérieusement avancer : on le voit dans la vie d’un couple, dans la famille, dans la vie de l’Église, dans tous les domaines. Pour les Chrétiens, il est tout particulièrement évident que le Christ est le moment critique absolu : la mise à mort de la Parole initiatrice. On ne peut pas imaginer une crise pire que ce meurtre-là. Mais une crise peut être extrêmement féconde si on entend à travers elle ce qui invite à la surmonter et qui nous déloge justement des illusions. On croît aimer et on s’aperçoit un jour que cet amour reste abstrait, stérile. Cela vaut de la société comme de l’individu.

À propos du rapport entre l’amour et la loi : l’amour est-il le vecteur de la transmission de la loi ou est-ce l’inverse ? Y a-t-il une évidence de la transmission de la loi qui a pour condition l’amour ?
Question gigantesque. Il me semble que la chose première, fondamentale, selon l’Évangile, c’est que l’amour précède la loi. La première parole qui nous est dite – qui doit nous être dite – est une parole d’amour qui, en elle, porte une référence à la loi. Par exemple dans l’éducation d’un enfant, il convient que le père et la mère énoncent des interdits. Mais ces interdits n’ont leur juste portée et leur justesse que s’ils sont le fait de l’amour. Si la mère empêche l’enfant de s’attacher abusivement à elle, c’est pour qu’il vive, ce n’est pas pour le contraindre.
La loi doit obéir à sa propre loi. La loi de la loi est énoncée dans l’Évangile selon la formule bien connue : « le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat ». La loi doit en effet être le vecteur d’un certain amour pour l’homme. Si la loi n’obéit pas à sa propre loi, elle devient cette chose épouvantable que j’ai évoquée au début : la loi perverse. Ce qui est terrible, c’est que la loi peut être perverse dans son contenu, mais elle peut l’être aussi dans son fonctionnement. Vous pouvez donner des interdits qui en eux-mêmes, indépendamment de la relation, sont excellents, et qui, dans la relation telle qu’elle fonctionne, sont meurtriers.
Avec l’Évangile, le statut de la loi change. « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous aimés », dit Jésus. Si vous entendez cela comme une loi règlement qu’il faut appliquer, c’est épouvantable ; on ne peut pas y arriver. Cela plonge dans une culpabilité impossible à dépasser. Mais on peut entendre cette phrase dans une tonalité différente. « Je vous donne,  je vous fais don d’un chemin nouveau de vie: que vous vous aimiez comme je vous ai aimé ». La loi reste importante. Jésus dit bien au début de son discours sur la montagne : « Ne croyez pas que je sois venu abolir la loi ; je suis venir l’accomplir ». Mais l’accomplissement n’est pas de charger sur notre dos une loi impossible à porter. Jésus dit lui-même « mon joug est doux et mon fardeau léger ». L’accomplissement de la loi, c’est que ce qui était ressenti comme une contrainte soit ressenti comme vie.

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Dernière modification : 17/06/2011